‹ Le Montagnard; ou, Les deux républiques, 1793-1848Chapitre 14 sur 99 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

santé, el qui semblait n'avoir pas entendu les paroles qu'avait prononcées le marquis de SaYcmoy. Tu l'as sans nul doute oubliée , toi!... et ce n'est pas étonnant. Au milieu de la richesse, de la joie, de la famille, du bonheur qui vous entoure, de l'avenir qui vous sourit, 00 oublie vite les pleurs et les larmes ; mais cet homme... lui... n'avait plus rien à aimer... Toute joie, tout bonheur, toute espérance était morte; car il n'avait qu'un fils! Or, écoute ce qu'il avint de ce pauvre enfant.

Obrier s'arrêta comme pour recueillir ses forces; et à le voir serrer convulsivement sa poitrine de ses deux mains , on eût dit qu'il pressait son cœur pour en faire couler goutte à goutte les larmes entassées.

Les traits du marquis, malgré la cruelle souffrance qu'il endurait, étaient attentifs et réfléchis ; son regard avait celte fixité immobile qui est un retour vers le passé : car un souvenir funèbre venait tout à coup de se faire jour dans sa pensée.

Obrier, après avoir frappé deux fois sa poitrine de sa main fermée, continua ainsi :

— Cet homme n'avait qu'un fils, la seule consolation de sa vie ardue et laborieuse; c'était sur lui, oui, sur lui seul, entendez-vous

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}fO LE ■ONTA^lfARD.

bien-, marquis? qu'il avait pî&cé tooi ces^ rêvées que Dieu donne à chaffute âge âe la vie. Il Tavait élevé, instruit de toutes choses; ri aval C à la ibis dévefoppé foutes les qualités de son cœur et toutes les forces de so» întfcUîgence , pour que nul ne fut au-dessns de lui, pour qu*il n*eà!t pas un regret , une décepi4oii que Tamour de son père eût pu lui épargner.

Pendant qu'il parlait ainsi, la voix d'Obrîer, tout à rheure si menaçante , s'était insensiblement adoucie, et des larmes, que* la* demiobscurkëd^ns laquelle ils se trouvaient ea<diait au marquis, gonflaient ses yeu%. Il se tut encore un instant , car son émotion était si grande qu'il pouvait à peine parler.

Il reprit ensuite :

— Il s*appelait Édouaixi. Jusqu'au jour fatal qui devait à jamais décider de sa destinée, sa vie avait étfé heureuse et tranquille ; ilsourîaît à tout, aux jours qui s'écoulaient et aux jours qui devaient venir ; son visage avait ce rayonnement si beau de la jeunesse. Un jour... jour fatal !... il traversait le bac qui conduit d'Arles à Fourques, lx)rsque tout à coup une jeune fille qui se penchait imprudemment sur le bord du bateau tomba à l'eau ; il y eut de toutes parts un cri général d'effroi ; mais le

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eoBraiit du Kbône à eet eodroit est si rapide qu'une feuille d'arbre qui y tooibe disparaît aussi vite qu*uDe pierre ladsicée par unefroade ; aussi nui n'osait se hasarder à sauver la jeune fille; car c était la luort certaine pour celui qui reût tenté; à peiae si Ton apercevait encore la robe blancbe qui floKait gonflée entre deuK eaux; une minute, quedis-je? une seconde , «t elle était perdue I... perdue pour son père, qui sans doute Tainiait , comme moi faiuuMs liion Edouard! Lui ne consulte que soQ coursée, et sans calculer le danger de mort auquel il s'exposait, il se précipite dans le Rbéne et rapporte dans ses bras la jeune fille évanouie. Cette jeune fille, il ne la connaissait pas^ jamais il ne l'avait vue. Après ravoir sauvée, H la regarda pour la première fois. Cette jeune fille , c'était la fille du marquis de Sa vernoy...

Pendant qu'Obrier parlait, le marquis, re- CHeillant avec effort le reste de ses forces, avait tenu constamment les yeux fixés sur lui. Un tressaillement qu*il ne put comprimer fit frémir les traits de son visage à ce récit. Ce mouvement n'échappa pas à Obrier.

— Obi... dit-il en se redressant devant le Tieiiâard de t^ute la hauteur de sa taille, tu

commences à te rappeler cette fatale histoire ; orgueilleux aristocrate, faut-il que je t'en dise la fin ? Car si cette enfant était la fille du marquis de Savernoy , ce jeune homme qui avait si intrépidement exposé sa vie pour la sauver, c'était le fils d'Antoine Obrier! et Antoine Obrier, c'est moi ! Mais il n'était ni baron , ni comte, ni marquis!... Oh! n'est-ce pas? si tu eusses été là, noble et dédaigneux seigneur, là... sur ce bateau, que tu eusses vu ta fille entraînée par les flots de ce courant mortel qui allait l'engloutir, et si celui qui allait se précipiter dans le fleuve t'eût dit, à toi, père, dans ce moment suprême : « Je vais mourir, car j'entreprends ce que nul ici n'oserait; mais si je la sauve, elle est à moi? » n'est-ce pas, M. le marquis, vous eussiez répondu sans hésiter : « Sauve-la I... sauve-la I... » Mais après I... ah ! ah ! ah !... quelle différence !

Et Antoine Obrier riait d'un rire convulsif en se tordant les mains ; son visage était aussi pâle que celui du mourant : seulement de ses yeux jaillissaient de sombres éclairs mouillés par des larmes contenues.

Il y eut alors entre ces deux hommes un moment de silence solennel et terrible : solennel et terrible pour tous deux ; car s'il rappe-

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