PREMIÈRE PARTIE
homme ; je leur ai laissé mes derniers mots d*adieu.
George allait obéir à rinjonctîon d'Obrîer, lorsqu'il aperçut les partisans du marquis de Savernoy qui l'ajustaient, adossés contre la porte du cabaret; alors il se relourna fièrement et attendit.
Les balles sifflèrent autour de sa tète. George alors leur tourna le dos et gagna lentement le bois en disant à Obrîer :
— Ne pressons point le pas, ils croiraient que nous avons peur.
Pendant que celte scène se passait au dehors de la MuisoU'Jauney le comte de Savernoy, dès qu'il eut vu tous les jacobins prendre la fuite, s'était penclié sur son père et avait Coupé avec son couteau les cordes qui le garroUaient ; mais le vieillard était sans mouvement , et à voir son visage livide , ses yeux à demi fermés, dans lesquels tout sentiment de la vie semblait s'être éteint, à voir ses lèvres glacées dont tout le sang s'était retiré pour couler par ses blessures ouvertes , on eût dit qu'il était mort.
Aussi le comte Henri de Savernoy, devant cet aspect de la mort qu'il n'avait point encore remarqué, tant sa pensée entière était con-
centrée dans le combat , sentit tout son corps frissonner, et une douleur indéfinissable étreignit sa poitrine.
Il tomba à deux genoux devant la cfiaise sur laquelle était posé son père , immobile et glacé.
— Mon père!... mon père!... s'écria-t-il en le serrant dans ses bras et en couvrant de baisers la tète vénérable du vieillard.
Mais pas un mot , pas un mouvement , pas un souffle ne répondit à ce cri de désespoir filial!
Tous les compagnons du comte Henri de Savernoy, mornes et silencieux, regardaient avec des larmes dans les yeux ce triste et douloureux spectacle.
— Mes amis!... mes amis!... s'écriait le jeune homme en tenant toujours serré dans ses bras le corps de son père , nous sommes arrivés trop tard, il est mort!... Les lâches Font assassiné!...
Il y eut après ces mots un long moment de silence, car nul ne répondit parmi les assistants, aucun ne voulant troubler par des paroles la sainteté d'une si profonde douleur.
Le comte Henri se releva tout à coup, le visage inondé de larmes et soulevant le vieux marquis
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dont la tête retomba sur ses épaules, semblable à répi qu'a touché la faux du moissonneur, et le transporta sur le lit.
— De l'eau! de l'eau froide! cria-t-il en écartant de ses doigts les cheveux ensanglantés collés le long des tempes.
Puis, avec de l'eau fraîche qu'on lui apporta, il lui humecta le front et le visage. Celte eau froide ranima quelque peu le vieillard, et le jeune homme put entendre comme mi souffle passer entre les lèvres entr'ou vertes. Quelque léger, quelque imperceptible que fût ce premier frémissement de la vie, le comte Henri le sentit tressaillir et frissonner jusqu*au fond de son propre cœur. Son visage rayonna ; sans prononcer un seul mot , il joignit ]es mains , regarda le ciel , et continua à baigner avec de l'eau les tempes et le visage du blessé, après avoir entouré la tète de son mouchoir humide , pour arrêter au moins Teffusion du sang.
Ceux qui entouraient le lit ne s'étaient point aperçus de ce premier frémissement qui semblait, comme un ange du ciel, être venu dire au fils désolé d'espérer encore ; mais ils avaient vu les traits du jeune homme resplendir tout à coup d'un rayonnement subit, ils avaient vu
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ses mains se joindre, et, penchés en avâHt , retenant leur souffle, ils épiaient le retour à la vie sur ce visage décoloré.
Bienlôt les yeux du mourant se rouvrirent^ sa tète se souleva faiblement. En apercevant son fils debout devant lui, et tous ces visages amis qui Tenlouraient, il crut à un dernier rêve de bonheur envoyé par la bonté de Dieu à la dernière heure de sa vie.
— Mon père!... mon père!... s'écria deux fois le Jeune homme en soutenant dans ses mains celle tèle chérie , c'est moi... c'est voire fils à genoux devant vous!... Ces misérables se sont enfuis ; Dieu a permis que nous arrivassions assez à temps pour vous sauver encore.
— Mon fils!... murmura le vieillard d*une voix faible.
Et il retomba sur le lit, épuisé par l'effort qu'il avait fait pour prononcer ces deux mois.
Mais le bonheur est un baume divin qui ranime vile la vie et fait courir le sang dans les veines glacées!...
Bientôt et comme par enchantement , le marquis, sur lequel la mort avait déjà placé sa cruelle empreinte, sentit une chaleur inat«tendue réveiller ses membres engourdis; il
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promena autour de lui son rejp^ard élonné* Malgré lui, il lui semblait encore voir devant SCS yeu)t ces visages farouches dont les rires iraplaeabU'S insultaient sans pitié à son agonie. Â côté de cette voix à la fois désolée et radieuse qui lui disait : « Mon père! » il lui semblait encore entendre retentira ses oreilles ces mots terribles : « Marquis de Savcrnoy, je te poursuivrai dans ton fils, dans ta fille, qui tous deux mourront comme tu vas mou* rir! »
Mais ce funèbre souvenir s'effaça devant le silence recueilli qui Tentourait. ainsi que fuit un nuage orageux dans le ciel pour faire place à Tazur d'un beau ternp^.
— Henri, dil*il d'une voix déjà plus forte et en se soulevant à moitié, c'est bien toi!... Comment as-tu pu venir à mon secours?
— Mon père, dit le jeune homme en s'appuyant sur le lit, je vous attendais, ainsi qu'il en était convenu. Étonné, inquiet du retard que vous mettiez à venir, mes amis et moi, émus par de funestes pressentiments , nous nous demandions si ce retard n'était pas l'indice de quelque grand malheur (car vous le savez, mon père, quand nous sommes éloignés les uns des autres , chaque heure est une in-
quiétude poignante, car chaque heure peul être une heure mortelle), lorsque tout à coup un homme haletant , le visage couvert de sueur, pénétra jusqu'à nous , et allant droit à moi : (c Comte de Savernoy, me dit-il, courez vite à la Maison-Jaune, on massacre votre père, il est peut-être temps encore de le sauver; voici une clef que je suis chargé de vous remettre ; hàtez-vous! hâtez-vous ! car chaque minute c'est peut-être la mort pour le marquis de Savernoy. »
— C'est le même homme, murmura le vieillard, qui déjà m'avait sauvé une fois... Le connais-tu, Henri?
— Non, mon père ; et comme nul de nous ne l'avait jamais vu, et que sa voix ainsi que son visage nous étaient entièrement inconnus, nous nous regardâmes, hésitant à croire à ces paroles qui pouvaient être une trahison ; cependant cet homme avait sur la physionomie quelque chose de franc et de loyaK (f Hâtez-vous, nous dit-il de nouveau en essuyant du revers de ses mains les gouttes de sueur qui coulaient le long de ses joues. » Et, sans ajouter rien de plus, il disparut. L'hésitation pouvait amener un grand malheur; je regardai la clef qui était bien celle
PBEHIÈRE PARTIE. 139
qae vous portiez toujours sur vous, et je m'élançai à travers la campagne en criant à mes amis : « Qu'importe! nous sommes bien armés. »
— Quel peut être , dit le vieillard , cet homme que nul de nous ne connait , et qui sait ainsi tous nos mots de passe , tous nos signes de ralliement?
— C'est un ami, mon père, puisqu'il vous a sauvé deux fois. Que Dieu lui soit en aide dans toutes les heures de sa vie !
Henri s'était relevé.
— Mes amis! dit-il à ses compagnons, je crois qu'il n'est pas prudent de rester trop longtemps ici; ces bandits pourraient bien revenir avec du renfort, et nous faire un mauvais parti.
En un instant on improvisa avec des branches d'arbres un brancard, sur lequel on plaça un des matelas du lit, et on transporta le vieillard sur ce brancard.
— Avant de partir, mes amis, dit-il à ceux qui le portaient , nous avons un devoir sacré à remplir.
£t il montra de la main le corps de Jacques, étendu à terre.
Le jour^ sans être entièrement venu, éclai-
iZé LB HÛ^YTAGIVÀRD.
rait dislînctement la salle dans laquelle se passait cette scène.
Absorbes par les faits dont nous venons de tracer le récit, les compagnons du comte de Savernoy n'avaient fait nulle attention au cadavre qui gisait dans la salle au milieu des débris de lorgie interrompue.
— Pauvre Jacques ! dit le comte ffenrî en $e penchant sur le corps du digne serviteur, tu devais être mort, puisque ton maître allait mourir.
Le combat qui s'était livré entre les ja'cobins et ceux qui venaient au secours du marquis de Savernoy avait augmenté le nombre des morts.
Jacques avait deux compagnons qui devaient dormir avec lui dans le même tombeau ; et, pour nous servir des propres expressions de Cassius, les noms de Scévola, de Mucius et de Caracalla étaient devenus vacants et pouvaient être avantageusement replacés.
Décidément les noms romains ne portaient pas bonheur.
Deux fosses furent promptement creusées à quelques pas de la Maison-Jaune.
Dans Tune on déposa, avec tout le respect que Ton doit à la mort , les corps des jacobins
PREHIÈBE PARTIE. 131
qui avalent été tués; dans Tautre, celui de Jacques et de ses deux compagnons.
Lorsque la terre eut recouvert la seconde fosse, la petite troupe qui avait accompagné le comte Henri se découvrit avec recueillement et s^agenouilla.
Le marquis se souleva de son brancard, et, étendant la main sur la terre fraicbement remuée :
— Adieu, Jacques, dit-il, adieu, fidèles défenseurs de la plus sainte cause, nous nous Telpouverons dans un monde meilleur. Vous allez vous reposer, nous allons combattre !
Deux blessés avaient été mis sur un autre brancard qui suivait celui du marquis de Sa- \ernoy, et le triste cortège traversa silencieusement la campagne, dans la direction qu'avait prise cet homme qui avait si mystérieusement dit au vieux marquis : L'avenirl
Lorsque George et Antoine Obrier rentrèrent dans Arles, il faisait grand jour, mais ce jour était pour ainsi dire triste et languissant, une large nappe grisâtre couvrait le ciel et obscurcissait les premiers rayons du soleil ; un vent humide et froid, qui s'engouffrait par intervalles dans les longues rues étroites, faisait frissonner les vitres des croisées, ou entrait en sifflant dans les portes entr*ouvertes, soulevant en tourbillons tout ce qu'il trouvait sur son passage. Déjà une pluie fine et glacée commençait à tomber.
George ôta son bonnet pour laisser ce vent
154 LE KONTAGNARD.
soulever ses chevé»ux , et celle pluie mouiller son fronl qui étail brûlanl.
Antoine Obritr uiârcliuil à côlé de lui silencieux et sombre.
— C'est égal, dit George comme se répondant à lui-même, il fallait nous faire tuer plutôt que de reculer d'un pas et d'abandonner ainsi le terrain.
Obrier releva la tête et regarda le jeune homme.
— Il n'y a que des imbéciles, dit-il d'une voix brève, qui se font tuer inutilement; la vie ne se compose pas que d'un jour, jeune homme, les jours n'ont pas qu'une heure.
Et Obrier, laissant retomber sa tête, continua de marcher sombre et silencieux, sans paraître s'apercevoir que chacun, en passant, regardait ses vêtements ensanglantés par sa blessure.
Il y avait dans la ville un mouvement inaccoutumé, une animation tumultueuse; les patriotes se heurtaient les uns les autres d'un air effaré et se parlaient bas avec cette surabondance de gestes provençaux qui est encore une langue à part. Des patrouilles, soit démunicipaux, soit de gardes civiques, parcouraient la ville dans tous les sens avec cet air solennel
PBEHIÉnE PARTIE. fSS
et grave qui veut dire aux passante : « Notis sommes ici pour quelquechose de très«sérîeux.»
Chacun semblait vouloir arrêter son voisin, et il est évident que si la bonne ville d'Arles se fût livrée à ses idt^es pairioUques et républicaines, la moitié de la population eût arrêté Faulre.
En outre des patrouilles , on voyait des groupes de citoyens appartenant aux différentes sections, armés au hasard et serrés les uns contre les autres : ceux-ci allaient heurter à toutes les portes sous prétexte de visites domiciliaires. Par-dessus toutes choses, il y avait dans Fair cette pesante^rdeTatmosphère qnî annonce un or»ge et que Dieu souvent semble nous envoyer comme des précurseurs, la veille des grands événements.
George, les sourcils froncés, l'œil dilaté, les lèvres frémissantes , aspirait ce souffle d'orage comme un soldat sur le champ de bataille aspire Todeurde la poudre.
Son visage, que con tractai l une sombre colère, se releva avec fierté; il ne prononçait pas un seul mot, mais dans Texpression de sa physionomie, dans tonte Tallure de sa personne, on comprenait le sentiment intérieur qui le dominait.
Obrier, de son côté, s'était arrêté, étonné
de tout ce mouvement qui s'était emparé, oomme une fièvre subite, de cette ville qu'il avait laissée , quelques heures auparavant , silencieusement endormie.
Obrier ne savait donc pas que, dans l'existence des nations, il y a de terribles périodes pendant lesquelles chaque heure renferme plus d'événements que des années entières de la vie ordinaire? Il ne savait donc pas que le souffle révolutionnaire pouvait en un instant bouleverser une ville, comme l'orage qui passe dans le ciel ou l'éclair qui brille au milieu de l'orage.
£n sa qualité de président du comité de surveillance, il avait peut-être bien le droit de s'étonner ; aussi il alla droit à la première patrouille, et s'adressant à l'officier qui la commandait :
— Que se passe-t-il donc, citoyen officier ? lui dit-il d'une voix brève.
— Il se passe quelque chose de très-grave, reprit l'officier en continuant sa route ; il parait que la patrie est en danger.
C'était là le grand mot des patriotes et des jacobins, celui après lequel tout était permis ; et cette pauvre patrie passait ses jours à être en danger.
PREMlèRE PARTIE. 157
George , par un mouvement involontaire , avait posé sa main sur la poignée de son sabre.
Obrier secoua la tète, regarda encore un instant à droite et à gauche.
— Pressons le pas, dit-il à George, on doit être étonné et inquiet de mon absence.
— Je vais courir à la section des Patriotes d'Arles, dit le jeune homme.
— Reste, fit Obrier en lui prenant le bras ; f aurai peut-être besoin de toi plus utilement.
Bientôt ils arrivèrent tous deux à la demeure d'Antoine Obrier.
Il y avait des groupes devant la porte, ces groupes d'agents subalternes qui toujours attendent des ordres.
Aussitôt qu'ils aperçurent le chef du comité de surveillance de la commune, marchant d'un pas rapide et pressé, tous se pressèrent autour de lui avec des interrogations et des demandes de toute nature.
Obrier ne répondit pas un mot et entra dans la maison, suivi de George, qui ne l'avait pas quitté.
— As-tu remarqué comme le citoyen Obrier était pâle? dit un des hommes en s'adressant à son voisin.
13S LE MONtAGXARD.
— Il y avait du sang sur ses vêtements^ dit un aulre.
— Ah! bah! exclama-t-on de toutes parts; c'est donc bien vrai ce qu'on disait?
Et chacun se mit à interpréter à sa façon celte nouvelle découverte.
Ce qui agitait si tumultueusement la ville d'Arles, il est temps de l'apprendre au lecteur.
Un bruit vague avait circulé que les contrerévolutionnaires devaient tenter un coup de main contre les prisons pour délivrer les cidevant avant leur comparution devant le tribunal révolutionnaire.
Ce qui agitait surtout les esprits, c'est que le comité de sûreté générale du département avait appris qu'une foule d'émigrés sous des noms supposés étaient rentrés en France par différents points de la frontière. Le même mouveiDent devait, assurait-on, se tenter à Avignon en même temps qu'à Arles; car la prison d'Avignon, autrefois le palais des papes, était le point de mire des aristocrates. Tous les prisonniers importants y étaient immédiatement transférés.
De plus, des commissaires de la république étaient arrivés celte nuit même à Arles et à
PBBMiàaB PARTIS. 180
Avignon. On les disait chargés de pouvoirs extraordinaires. Or, la république une et indivisible n*avait qu*un pouvoir, celui de verser le sang, et Arles en particulier mourait d'envie de se signaler par quelque bonne et patriotique boucherie.
Il y avait à peine un quart d*beure qu'Antoine Obrier et George étaient rentrésjorsque ce dernier sortit, se dirigeant précipitamment vers les prisons. George tenait des papiers à la main.
Lorsque le chef du comité de surveillance était rentré dans son cabinet, il avait trouvé installé a une table^ à côté de son bureau, le citoyen Léonidas, son secrétaire.
Ce citoyen était d*une grande utilité et remplissait merveilleusement les fonctions importantes qui lui étaient dévolues. C'était le limier le pins fin, le plus infatigable qui se pût rencontrer. Il avait sous ses ordres une meute eorapiète qu'il disséminait de tous côtés, et au moyen de laquelle le comité de surveillance était secrètement renseigné des moindres détails.
Avant la république, il avait été huissier; les deux métiers se ressemblaient beaucoup.
A rarrîvéed'Obrier, le citoyen Léonidas était fort a£fâiré.
— Il parait, dit Obrier en parcourant les premiers papiers qui lui tombèrent sous la main, que messieurs les ci-devant ne veulent nous laisser aucun repos.
— Ils travaillent sans relâche, dit Léonidas, qui nç leva même pas la tête; et on n'en finira avec eux que quand on les aura rasés tout à fait .
Le citoyen Léonidas était un homme cliarmant (à cette époque le mot charmant était le synonyme d'horrible); il était doué de toutes les vertus républicaines qui font le vrai citoyen, le digne patriote; il aimait les hommes à la manière dont les bouchers aiment les animaux. Du reste, il avait un sourire affable, un visage bénin.
— Eh bien! dit-il après avoir fini de classer avec ordre une centaine de petites arrestations qui devaient faire le meilleur effet sur l'esprit de la population arlésienne, et Texpédition de cette nuit?
Obrier fronça le sourcil.
— Manquée.
— Tant pis ! dit Léonidas. L'occasion était belle; on aurait dû, avec un peu d'adresse, prendre la nichée tout entière.
PRBHlèRB PARTIE. 141
— Le rapport pour le comité de surveillance est-il prêt? répliqua Obrier d'une voix brève pour couper court à la conversation.
— Le voici, fit Léonidas en tendant un assez volumineux cahier au citoyen Obrier, et voici en outre le rapport sur le personnel des prisons.
— Bien.
— J*ai vu ce matin, avant de venir ici, deux commissaires de la république qui sont arrivés à Arles cette nuit, continua Léonidas sur le même ton; je crois qu'ils vont déblayer un peu, et diriger sur Paris où le tribunal révolutionnaire doit travailler en grand ; ça ne fera pas de mal ; il n'y a plus de place ici, et j'ai là une liste toute prête. Seulement ce serait beaucoup plus simple de régler leur petit compte dans la bonne ville d'Arles; ce serait une belle fête patriotique.
— Que t'ont dit les citoyens commissaires?
— Ils voulaient te voir, citoyen; je leur ai dît que tu étais en ville pour affaires qui regardaient la nation, et ils m'ont demandé un travail sur l'esprit des habitants. Il paraît qu'on accuse Arles de tiédeur et de fédéralisme.
Léonidas disait tout cela avec cette monotonie de voix qui appartient en propre aux
14t LE MONTAGIfARD.
employés. N'oublions jamais que le citoyen Léônidai), aujourd'hui secrétaire du comité de surveillance de la couimune, investi de la eonfinnee générale, avait été huissier.
CTéfaient 1rs papiers concernant Pesprît des habitants et le personnel des prisons que George portait aux citoyens cuuymîssaires ; George était, en outre, chargé par le citoyen Obrier de leur dire qu*il regrettait infiniment de ne pouvoir se rendre auprès d'eux, mais qu'une blessure assez grave, reçue cette nuit même au service de la patrie, l'empêchait de sortir.
Léonidas et son chef étaient restés seuls.
Le citoyen Léonidas avait pris un air mielleux.
— Voici maintenant, avait-il dif^ un petit renseignement qui est de nature i vous consoler un peu de l'échec de cette nuit.
Obrier leva les yeux et saisit avidement le papier.
— Ah!... s'écria-t-il aussitôt.
Léonidas se prit à sourire, toujours d'an air charmant, comme un auteur qui vient d'être applaudi.
— Les renseignements sont précis, je crois, dit-il.