PREMIÈRE PARTIE
— Voîcî un papier avec lequel tu pourras requérir la force armée.
— C'est bien; la petite aura du bonheur si elle m^écfaappe, j'arrêterai plutôt tout le couvent et je mettrai le feu à la baraque.
— Ce sera une œuvre patriotique, dit Obrîer en appuyant son front sur une de ses mains, car son épaule blessée le faisait cruellement souffrir, et il pouvait à peine soulever son bras.
Léonidas mit son chapeau sur sa tète, releva les tiges singulièrement usées de ses bottes à revers, serra autour de sa taille son écharpe tricolore et sortit.
— Allons !... allons!... dit Obrier, dont le regard sombre et farouche prit une expression de joie cruelle, marquis de Savernoy, je me vengerai sur ta fille de tout ce que tu m'as fait souffrir; car il faut une tombe pour cette tombe sur laquelle j'ai versé tant de larmes.
Il s'arrêta comme s'il eût voulu laisser parler les palpitations pressées de son cœur, et reprit avec un sourire féroce :
— Après le père, Dieu me livre la fille; rheure de la justice a donc enfin sonné!
La justice !... c'était le fils sauvant le père ;
LE MOnTACNARD. 1. 13
c'était la balle d'un pistolet faisant retomber le bras de l'assassin.
Pendant la conversation de Léonidas et du chef du comité de surveillance, la rameur populaire grossissait, la foule encombrait les longues rues étroites; et, comme d'un flot qui porte la tempête, il sortait de son sein un tumulte de voix étranges et fatales. Toute la lie palriotiqm de la population ruisselait avec des regards féroces, des sourires d'hyène, des vociférations terribles qui, devaient pénétrer à travers les murs épais et glacer les cœurs des pauvres prisonniers.
On avait appris que, par ordre des deux commissaires, les prisonniers d'Arles allaient être transférés à Avignon ; il est vrai que c'était, comme l'avait si bien dit le digne Léonidas, pour faire de la place... pour déblayer un peu, et que les prisons ne devaient pas longtemps chômer ; il est vrai encore qu'Avignon par les massacres de la Glacière avait acquis des droits incontestables à la confiance nationale et au respect des vrais patriotes, stigmate sanglant qui marquera éternellement le front de la Provence.
Arles était jalouse d'Avignon* Lui croyait-on le cœur moins patriotique, la main moins expé-
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dîtive? Et s*il fallait travailler en grand pour le salut de la république une et indivisible, qu*a* yaii-on besoin de les envoyer à Avignon? C'était un passe-droit.
Voilà ce que disait la bonne ville d'Arles, qui ne voulait pas être accusée de tiédeur et de fédéralisme.
Aassî on murmurait tout haut ; les meneurs levaient la tète et faisaient entendre de ces protestations énergiques dont nous faisons grâce à nos lecteurs, mais qui échauffaient singulièrement les têtes arlésiennes. A tous les coins de rue on rencontrait de ces hurleurs de carrefours qui ne voulaient pas qu'on leur enleivàt les prisonniers pour en faire profiter Âvîgmm.
A la mairie, les commissaires récemment arrÎTés travaillaient avec la municipalité et les membres du comité de surveillance réunis.
— Le peuple entoure les abords de la prison, venait-on leur dire.
— n en a le droit, répondaient-ils.
— Il murmure... il gronde.
— C'est son métier.
— Il menace de massacrer les prisonniers, si on veut les lui enlever.
— Ce sera de la besogne toute faite, répondit froidement un des commissaires.
Que dire devant une logique aussi rigoureuse? C'était du patriotisme.
— Laissez faire la justice du peuple, disait un autre.
Et chacun, sans s'inquiéter davantage de semblables enfantillages, se remettait à travailler.
Cependant le tumulte grossissait et un tonberre de vociférations accueillit l'arrivée des chariots qui devaient transporter à Avignon la majeure partie des prisonniers qui encombraient la prison d'Arles ; il est vrai que plusieurs maisons avaient été déshabitées pour recevoir cette patriotique destination etdevenîr les succursales de la prison nationale, mais les victimes manquaient de place, la suspicion arrêtait en grand.
Cette foule, tempête humaine soulevée par les passions populaires, formait un spectacle étrange à observer dans son ensemble et dans ses détails. On y retrouvait, comme partout où la révolution déployait ses sanglantes orgies, ces visages hideux qui flairaient le pillage et les tueries, ces brigands de profession, ces massacreurs de métier et d'instinct, qui ani-