‹ Le Montagnard; ou, Les deux républiques, 1793-1848Chapitre 22 sur 99 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

maient la foule du geste et de la voix et la poussaient, malgré elle, dans tous les excès : car l'odeur du sang enivre comme Fodeur de la poudre, et la fumée qui s'en exhale rend fou et donne le vertige.

Si chacun eût été moins préoccupé de ce qui se passait, si tous les regards comme toutes les pensées n'eussent pas été fixés sur les portes de la prison, un groupe de jacobins (quant au costume), qui se tenait dans un des coins de la place où les hautes maisons projetaient leurs ombres grisâtres, n'eût pu manquer d'attirer l'attention ; chose toujours fatale à cette époque; car les figures, les manières de ceux qui le composaient, quels que fussent leurs efforts, n'avaient pas cette pureté et ce sans-façon du véritable jacobin.

La vérité est bien difficile à suivre dans tous ses détails ; il est des nuances qui échappent à l'Imitation la plus perspicace. Certes, l'extérieur était d'une régularité irréprochable ; mais le parfum n'y était pas. C'était, pour un œil observateur, du jacobinisme de seconde veine, comme on pourrait le dire.

Heureusement, la vraie sans-culotterie était consciencieusement affairée; elle avait bien autre chose à penser qu'au groupe dont nous

1S0 LE MOirrAGNARD.

partons; aussi, replié, pour ainsi dire, sur luimtoe, enveloppé dans ses propres pensées, ce groupe pariait très-vivement avec ces airs mystérieux, ces regards sombres, ces phrases inachevées qui apparUennent en propre aux conspirateurs de toutes les époques; euxmêmes avaient leurs pensées et leurs yeux fixés sur les portes de cette ^prison qui venaient de s'ouvrir poar laisser pénétrer les chariots à rintérieur et qitî s'étaient refermées Immédiatement après.

itcurs veîx s'élevaient malgré eux par cet éCourdidsement inévitable de toute pensée qui remue et s'agite, et la foule était devenue plus compacte antour d'eux, car Torage approchait, semblable à ces gouttes d'eau -d'abord larges et pesantes qui se changent en torrents. Une voix dans cette foule dit en passant, du ton le plus ordinaire et le plus indifférent en apparence :

— Prenez garde, parlez plus bas !

Lorsque ceux auxiquels ces paroles s'étaient adressées se retournèrent, quelque vivacité qu'ils eussent mise dans ce mouvement, ils ne virent personne •dont l'ailure ou le visage pût les aider à découvrir l'auteur de ce charitable avertissement.

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Leur étonnement fat du reste promptement interrompu par une rumeur subite qui se fit dans cette mewte liumaine; «un homme aux formes athlétiques, et qui portait deux énormes marteaux de forge suspendus à son tablier de cuir, était parvenu à grimper le long d'un mur dégradé qui fermait un des angles de la place. Soutenu d'un côté par un de ses pieds qu'il avait enfoncé dans les excavations de la muraille, de l'autre par les têtes de ses camarades, plancher vivant sur lequel il avait appuyé son pied gauche, il brandissait dans une de ses mains un des marteaux de fer qui pendaient à sa ceinture, et des hourras de joie, des vociférations sans nombre accueillaient ses paroles, dont le bruit seul pouvait parvenir à l'extrémité de la place où se tenait le groupe.

C'était le désir d'entendre cet orateur improvisé qui avait causé ce mouvement subit et tumultueux. Du reste, les gestes de celui qui parlait étaient assez expressifs pour n'avoir pas besoin de la traduction du langage.

Presque simultanément plusieurs pelotons de municipaux et de gardes civiques avaient débouché sur la place et essayaient de se frayer un passage afin de déblayer les abords et d^

protéger le départ des chariots ; au milieu d'eux marchait gravement un homme dont Thabit était plus qu'à moitié caché sous les plis de son énorme écharpe tricolore ; cet homme, que les commissaires envoyaient sans nul doute par acquit de conscience, devait être un agent muiïîcipal ou un commissaire de section ; il tenait de volumineux papiers à la main, et haranguait aussi la foule de son mieux ; mais les acclamations et les hurlements couvraient sa voix.

Tout cela, on doit le penser, avait complètement changé l'aspect de la place et la faisait ressembler pour ainsi dire à un champ de bataille.

— Mes amis, dit à voix basse un des hommes du groupe, Forage ne va pas tarder à éclater ; chacun à son poste respectif!

Mais au même moment un homme que nul n'avait remarqué se détacha de la masse, qui allait et venait comme un flot bondissant poussé par la tempête, et frappant sur l'épaule de celui qui venait de parler :

— Deux mots, citoyen, lui dit-il.

Celui auquel ces paroles s'adressaient se retourna vers son interlocuteur avec le plus grand étonnement.

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