‹ Le Montagnard; ou, Les deux républiques, 1793-1848Chapitre 23 sur 99 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Celui-ci n'eut pas Fair d'y faire la moindre attention, mais il ajouta d'une voix plus basse encore et de façon à n'être entendu d'aucun autre :

— Comte de Savernoy, venez au détour de cette rue, nul ne pourra nous entendre*

Le comte (car c'était bien lui) regarda avec plus d^étonnement celui qui venait de lui parler.

— Je vous suis , lui dit-il en faisant un signe à ceux qui l'entouraient, afin que nul d'entre eux n'allât avec lui.

A peine furent-ils arrivés tous deux au détour de la rue, qui n'était qu'à vingt pas de la place, que l'inconnu s'arrêta :

— M. de Savernoy, lui dit-il, vous et vos amis vous êtes bien imprudents ; agir ainsi, c'est tenter la fatalité et jouer votre vie sur un coup de dés.

— Imprudents! en quoi? dit le comte en regardant fixement; nous sommes sur la place conune tout le monde.

— Oui, mais avec une autre pensée.

— Qui vous le dit?

— M. le comte Henri de Savernoy, reprit l'inconnu d'une voix grave, l'homme qui cette nuit est venu vous dire: u Courez vite à la Mai-

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90i^J«iÊiMf on imassacre votre père, il est peutêtre temps encore de le sauver; » celui-là ne voDS a pas 'menti.

— Non, dit le jeune homme en se penchant plus attentivement encore pour regarder le visage de {'inconnu.

— Qu'importe mon visage? reprit l'autre.

— C'était vous ! s'écria le comte.

— Ce qu'il faut, continua celui-ci, c'est écouter mes paroles ; vous venez dans l'espéraace de «auver, à la faveur du tumulte, le fils du comte de Castelnois, qui est enfermé dans ceitte prison?...

— Oui.

— Cela est bien difficile, vous avez entendu la rumeur qui augmentait à chaque minute. Sa«rez-vous ce que cette rumeur populaire, ce que ces vociférations portent avec elles? Le peuple ne veut pas qu'on lui enlève ses prisonniers. Dans un quart d'heure, dans cinq minutes peut-être... cette foule enfoncera les portes de la prison et massacrera tofit ce qui s'y trouve.

— Horreur! dit le comte avec effroi.

— Allez donc , si vous le pouvez, du côté des portes de la prison, et tâchez, vous et vos compagnons, d'approcher le plus près possible.

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afin d'arriver parmi les premiers ; c'est 1& seulemeul qu'est le salut pour ceux que vous roulez sauver.

— Mais qui donc étes-vous«., vous qui savez tout, prévenez tout^ et semblez être le bon génie qui veille sur nous?

— Une fois entrés, continua l'autre du même ton sans faire attention à l'interruption du. comte Henri , prenez un corridor qui est au fond de la cour sur la gauche, montez un escalier; vous trouverez une grille, après cette grille une porte; c'est là... Maishàtez^vous!... hâtez- vous!...

— Cette nuit, dit l€ jeune homme, vous avez sauvé la vie de mon père, aujourd'hui vous venez à notre aide pour sauver un infortuné prêt à périr; qui que vous soyez, merci!... mais qui donc étes-vous?... qui donc étesvous?...

L'inconnu resta un instant sans répondre; puis il dit en secouant la tète et en passant la main sur son front :

— Plus tard... peut-être vous le saurez... Et se penchant vers le jeune homme, il

ajouta à voix basse :

— Hâtez-vous!... hâtez -vous!... j'entends le tonnerre qui gronde là-bas.

Et avant que le comte eût pu répondre, il était déjà loin de lui, mêlé de nouveau aux vagues tumultueuses de la foule et criant d'une voix stridente :

— Vive la république!... A bas!... à bas les aristocrates!!!

L'inconnu avait raison, le tonnerre grondait là-bas, et Gassius, notre connaissance de la Maison-Jaune, y brillait au premier rang.

La sanglante orgie de la nuit s'était enfuie de son cerveau comme si elle eût voulu laisser Taustère Romain tout entier au grand acte dont son patriotisme brûlait de le rendre le principal acteur. Son visage était maculé de quelques égratignures, résultat de sa chute par la fenêtre. Gassius était d'autant plus acharné, qu'il avait un échec à réparer ; il battait des mains avec une joie frénétique aux vociférations de son ami le forgeron.

— Oui ! oui ! s'écriait-il en agitant au-dessus de sa tête une longue fourche dont un des fers était brisé, il faut défendre nos droits, ces prisonniers nous appartiennent, enfonçons les portes de la prison!... et faisons-nous justice nous-mêmes!... nous irons plus vite en besogne!...

— Oui!... oui!... hurlèrent toutes les voix.

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