‹ Le Montagnard; ou, Les deux républiques, 1793-1848Chapitre 24 sur 99 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Et un flot plus impétueux que celui que la mer pousse au sein des tempêtes vint se briser contre les portes de la prison avec un frémissement terrible.

En vain ragent municipal agîtaitson écharpe, en vain la garde civique essayait-elle d'opposer une digue à cette invasion menaçante ; elle avait perdu en un instant tout le terrain qu'elle avait mis une heure à gagner.

— Attendez! attendez... mes bons lurons! disait la voix du forgeron ; ça ne va pas être long ; j'ai là deux bons outils qui vont faire merveilles ; ça casse les portes d'abord, la tète ensuite.

Et, levant à deux bras un de ses lourds marteaux, il se mit à frapper à coups redoublés sur la principale porte de la prison.

L'élan était donné ; mille coups succédèrent aux coups de marteau du forgeron, et chacun de ces coups résonnait avec une sonorité funèbre sur la porte qui résistait.

On eût pu voir, au milieu de ceux qui frappaient avec le plus d'acharnement, un jeune homme dont les mains trop blanches peut-être attestaient fort peu d'habitude de ce genre de travail; mais il frappait si énergiquement que les patriotes l'eussent certainement porté en

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triomphe, s^ils n'eussent pas été si occupés. Les patriotes ont toujours des ovations toutes prêtes à leur usage personnel.

C'était le comte Henri de Savernoy qui, avec ses amis, suivait de point en point l'avis de rinconnti.

Déjà la porte chancelait, et l'on entendait, à chaque coup frappé, ce gémissement plaintif que les choses sans vie semblent parfois avoir emprunté à notre triste humanité ; alors les cris redoublèrent ; les vociférations furieuses allaient se changer en acclamations de triomphe.

— Ça ira!,., ça irai... chantaient des voix haletantes au sein de la foule.

Et la tempête populaire grossissait en tumulte et en imprécations.

Enfin, la porte brisée tomba en éclats, et la foule, comme un torrent débordé, se rua dans l'intérieur de la prison.

— Ça tient plus dru que l'on ne croit, une porte de prison, disait le forgeron en essuyant son large front du revers d'une de ses larges mains, dont les veines bleuâtres étaient gonflées comme dés cordes tendues.

Cassius avec sa fourche cassait tous les carreaui qui se trouvaient sur son passage, et

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rédtail à gorge déployée son calendrier romain, placé sur la tête de ses amis.

Le prologue du drame sanglant qui allait se jouer venait de finir avec la porte brisée, dont les dé})ris gisaient çà et là comme les membres épars d'un corps mutilé.

Fermez, fermez les yeux! voilez -vous, cœurs généreux! âmes humaines! vo|us qui avez déjà assisté aux massacre^ de la Glacière, triste inauguration de tant de sang versé; vons ,qi}i avez vu les cadavres amoncelés de TÂbbaye^ les corps morts ou expirants jonchant les portiques religieux des Carmes ; vous qui avez vu les égorgeurs soldés courir les bras .epsanglantés de la Conciergerie au Chàtelet, di^ Chàtel.et à la Force ou au séminaire deSâinli-Firinin, ou à Bicétre, ou à la Salpétrière, partout e^&n où il y avait des victimes; vous qui avez assisté à toutes ces espiègleries révolutiowiqfreSy comme disait Danton en riant ; ce Danton qui devait aussi porter sa tète hideuse sur réchafaiid, trop faible et trop tardive expiation ! Oh ! les lâches cœurs et les sanglapts portraits ! Le cœur de Fécrivain se soulève chaque fois qu'un do ces noms fangeux se trouve sous sa plume; oui, et pendant ces affreuses journées, ces jépou van tables tueries^

deuil et honte éternelle pour la France, madame Danton tenait cercle à la chancellerie, en attendant le diner, avec madame Camille Desmoulins, madame Hébert et tant d'autres.

Fermez, fermez les yeux! car Arles, toute petite ville qu'elle est, a aujourd'hui le sang à la tète ; elle est dans son jour de démence et d'épilepsie révol utionnaire.

Nous ne comptons pas nous arrêter longuement sur ces tristes faits, échos lointains des massacres qui avaient ensanglanté la France, mais à travers lesquels nous avons dû inévitablement passer parce qu'ils se trouvaient sur notre route.

Déjà les pillards s'étaient répandus dans les différents postes de la prison , brisant tout ce qui s'opposait à leur passage ; déjà les cris des victimes se mêlaient aux rires féroces des bourreaux, déjà l'on entendait partout les prières étouffées sous les gémissements, et les gémissements étouffés sous la mort.

Henri de Savernoy, suivi de ses amis qui, afin de se reconnaître dans la foule, avaient mis un signe à leur accoutrement jacobin, s'était précipité vers le corridor qui lui avait été indiqué ; il monte par le premier escalier qui s'offre à sa vue ; au haut de cet escalier est

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