‹ Le Montagnard; ou, Les deux républiques, 1793-1848Chapitre 26 sur 99 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

— En y'ià un qui est chaud à la chose, dit le geôlier en voyant Henri s'éloigner ; il parait qu'on va déblayer, ça ne fera pas de mal.

Et il continua à se promener en fumant sa pipe.

Pendant le peu de temp$ qu'il avait fallu au comte de Savernoy pour monter l'escalier, écouter le geôlier et redescendre en toute hâte, la scène avait changé de face et le drame avait étendu ses ailes sanglantes.

C'était dans la cour intérieure que les victimes étaient poussées, déjà à moitié mutilées, pour trouver la mort, au milieu des hurlements féroces de leurs bourreaux.

Henri s'arrêta haletant à l'entrée de cette cour au milieu de laquelle gisaient déjà tant de cadavres. On eut dit qu'il était cloué à sa place.

Tout à coup un frémissement terrible le flt tressaillir, et un cri rauque à demi étouffé s'exhala de sa poitrine et alla se perdre parmi les rires férpces de cette orgie révolutioQr naire.

Au milieu des victimes que les massacreurs immolaient, ses yeux venaient de rencontrer un visage pâle, mais noble , celui du jeune

comte de Gastelnoîs ; le sang ruisselait déjà le long de ses joues par des blessures qu'il avait reçues à la tète; ses habits étaient en lambeaux ; mais son regard était ferme et résolu , son front haut et fier ; il avait les bras croisés. Pas un seul gémissement ne s'échappait de sa bouche contractée par un demi-sourire dédaigneux, la victime dominait ses bourreaux comme le chêne altier que le bûcheron abat domine la hache qui le frappe.

Au moment où Henri accourait vers lui, un des hommes qui entouraient le pauvre prisonnier lui entra le fer de sa pique dans la poitrine; lui ne bougea pas, seulement ses sourcils se froncèrent par un tressaillement nerveux et ses yeux s'attachèrent avec une telle fixité sur celui qui l'avait frappé, que cet homme, par un de ces mouvements involontaires qui du cœur se transmettent à la main, baissa à terre la pointe de sa pique.

Le sang coulait... le sang coulait.

— Castelnoisl... Castelnois !... murmura Henri de Savernoy d'une voix qui s'éteignît dans son gosier.

Et il cria d'une voix furieuse :

— Ne le tuez pas !... ne le tuez pas !

— Tu te perds sans le sauver, lui dit un de

PREMIÂRE PARTIE. lOS

ses compagnons en l'arrêtant par le bras, regarde !

Pendant qu'il parlait, un autre avait planté son couteau dans la gorge du malheureux voué à une mort inévitable.

Le jeune Gastelnois tomba, pour ne plus se relever, sur le corps de ses amis, dont l'agonie avait été moins longue.

— Morts !... morts!... dit Henri en courbant sa tète sur sa poitrine avec un sentiment de profonde désolation, ils sont tous morts !...

— Viens, dit un de ses compagnons à Henri en lui prenant la main, hélas!... nous n'avons plus rien à faire ici.

Et il l'entraina hors de la prison.

Ce fut alors qu'au milieu de cette horde hurlante, ivre de sang et de carnage, apparut tout à coup un homme qui se fraya passage au milieu de cette foule qui ruisselait de tous côtés.

Cet homme était jeune, et le vent agitait sur son front les longues mèches noires de ses cheveux; nulle arme n'était à sa main, mais des mots entrecoupés s'exhalaient de sa bouche. — Arrêtez! arrêtez, malheureux ! criait-il en marchant, pour aller plus vite, sur les corps étendus et palpitants.

<]et bomme, c'était Geoi^e.

Envoyé, comme on le sait, par Antoine Obrier, il était à la mairie avec le$ deux comioissajres et le$ membres du comité de ^surveillance, lorsque Tagent municipal, requis avec ^ garde civique pour protéger le départ des prisonniers, était veau rendre compte de rinutililé de ses efforts et de renvabissemient de la prisQ^ par Jie peupje.

Cette pouvelle terrible avait été tr.ès-froide* ment accueillie par les commissaires ; Tun des deux même avait dit, sans seulement quitter desyeuxde volumineux papiersaubas desquels il apposait sa signature :

— Le peuple a des vengeances à satisfaire : c'e^t son droit, on ne peut le lui enlever; qu^ijKid il les aura exercées, il s'apaisera de luimême.

L,e peuple, en eff^, penché sur cette fournaise ardente de la révolution, était en si bonne voie de justice et de générosité, que ce devait être touf plaisir d'avoir affaire à lui I

— Horreur ! . . . horreur ! . . . s'était écrié George avec un élan d'indignation qui avait fait sourire )es assistants, je les arrêterai, moi!

Et il s'était élancé comme un fou hors de la mairie.

PRESriÉRE PARTIE. fd7

Son visage étaiH si pâle, ses traits si bouleversés, sa poitrine si haletante lorsqu'il arriva au mîKeu de cette scène de massacre, sa voix si stridente, il y avait un si grand élan de son cœtrr indigi^é, que ces hommes, qu'une rage aveugle poussait dans de si cruels excès, s'arrêtèrent un înstânt.

— Par pitié! non pas pour eux, mais pour vous, mes frères ! ne faites pas ainsi couler le sang sans justice et sans droit. Quel démon... quel mauvais génie... quel ennemi de vousmêmes vous pousse à argir ainsi? Que la liberté, la sainte liberté... notre idole, notre sœur bien-àimée, né tienne pas à la main le poignard dû meurtrier!... 0 peuple... peuple grand... peuple fort^ ne souille pas ton nom, ne rougis pas tes mains. Vous tous!... vous tous... regardez ces hommes : ils sont sand défense et vous éteè armés!... Ils sont cent, peut-être, et vous êtes âiille!... Mille bourreaux pour cent vietinies! Voulez-vous que ce nom de bourreaux reste ineffaçablement attaché à votre front? Ils sont indignes de vous, indignes d'être les soldats, les fils glorieux de la république, ceux qui ne vous ont pas dit que ce que vous faites est infâme!... Ces prisonniers ne vous appartiennent plus, ils ap-

168 LE H0NTA6NARD.

par tiennent à la loi, au tribunal révolutionnaire... La loi les frappera aussi sévèrement que le font vos poignards, vos piques, vos couteaux ; mais elle les frappera forte de son droit, de ce droit inviolable qui lui vient de vous!...

Pendant que George parlait ainsi, son visag^e s'était animé, ses yeux lançaient des éclairs, et sa voix forte et vibrante dominait de toute sa puissance ce bourdonnement de la foule qui s'inquiète et semble s'interroger ; ces hommes tout à l'heure si furieux, si hurlants, se regardaient entre eux ; l'hésitation est toujours le premier pas dans le remords.

C'est que George, noble intelligence qu'aveu* glait un fatal enthousiasme, avait le visage inspiré , le geste dominateur ; il était là dans son élément, le soleil était devant ses yeux et la foule autour de lui! Ce n'était plus la vengeance, la haine ou la lâcheté marchant le front bas, la respiration comprimée, à travers les ténèbres de la nuit; ce n'était plus le silence mortel de la Maison-Jauney c'étaient les coudées franches de la place publique, avec tous ses dangers, mais aussi toute sa sauvage poésie; et George avait cette énergie que donne le courage et ce courage intrépide que donne la jeunesse.

Page 1