‹ Le Montagnard; ou, Les deux républiques, 1793-1848Chapitre 27 sur 99 · PREMIÈRE PARTIS · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIS

— Je vois sur vos visages que vous me comprenez, s'écria-t-i1 en faisant un pas vers ceux qui Tentouraient ; les citoyens que la république appelle ses enfants sont des soldats qui combattent et non pas des hommes qui égorgent ! Ce n'est pas ainsi que vous prouverez au monde que le règne du peuple est la sauvegarde de tous; ce n'est pas ainsi que vous fertiliserez la semence de nos grandes idées de régénération. Prenez garde!... prenez garde !... le pied de l'assassin glisse toujours dans le sang qu'il a versé!...

— Ah!... ah!... ahl... cria la foule qui se recula involontairement et regarda d'un œil étonné tout ce sang qui l'enveloppait d'un flot noir.

George sentit que le souffle de sa parole apaisait toutes ces colères, étouffait toutes ces haines vociférantes, et que son influence magnétique parcourait les masses comme le ferait une étincelle électrique.

Les meneurs eux-mêmes n'osaient élever la voix ; et ils regardaient avec stupéfaction ce jeutie homme au visage bruni, aux longs cheveux noirs, au regard étincelant, que personne, pour ainsi dire, ne connaissait, et qui s'était placé devant eux ainsi qu'une digue humaine,

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fort de sa conviction et de son courage. Le peuple aime qu'on le brave et qu'on ait la voix p}u$ haute que lui ; c'est là le moyen de le dominer.

— Quel est cet homme? dit le forgerop d'une voix rauque et en laissant tomber le long de son tablier de cuir ses deux marteaux de fer.

— C'est Brutus!... mon Brutus!... s'écria Gassiusen s'avançant; un vrai patriote... qui vous remue la parole coipme je remuerais un sac de charbon.

— C'est tout de même vrai, repartit une autre voix dans la foule. Il y a un tribunal ou il n'y en a pas.

— C'est positif, dit un autre ; mais on p'est pas maître de son premier mouvement.

— Au fait, j'en ai assez, moi!... reprijt le forgeron qui se croisa les bras.

— C'est tout de même la chose, ajouta un troisième; j'en ai assez aussi; ça nç nous regarde pas ; ce digne M. Guillotin n'a pas inventé son excellente machine pour rien.

Ainsi pensait et murmurait déjà la foule ; 1^ férocité du jacobin se trouvait en face du cœur de l'homme.

George observait, écoutait, interrogeait du regard avec anxiété, comme le pilote gu gou-

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Yerûail épie dans le fort de la tempé^ chaque flot de la mei*.

11 devina sa puissance et comprît qu'il ne fallait pas laisser l'œuvre inachevée , car la foule est variable ; ses pensées s'enfuient, tombent à terre ou s'élèvent eh haut comme ce sable sur lequel souffle le vent ; son esprit ou son cœur sont toujours suspendus à la moindre parole.

— Mes amis! mes amis! mes frères!...

s'écria George d'une voix vibrante et avec un de ces accents indéfinissables qui pénètrent ; fuyez! fuyez de ces lieux où vous n'eussiez jamais dû mettre le pied ! Honte et malheur à celui qui souillerait plus longtemps la souveraineté du peuple! que celui-là vienne à moi, qui suis aussi sans défense, ainsi que ces malheureux qu'on égorge ! qu'il me frappe de son arme ensanglantée, moi qui suis du peuple comme vous en êteis tous!... moij votre frère, moi qui demande à combattre et à mourir pour la république ! Oui, que celui-là me frappe, et foule mon corps à ses pieds, au milieu de tous ces corps étendus et mutilés, j'aime mieux cela que d'avoir à rougir de honte !

Ces nobles et dignes paroles, puisées à la source intarissable de l'àme, produisirent l'effet

que George en attendait; il y eut parmi tous ces hom&ies un tressaillement impossible à décrire. C'était l'instinct de la conscience qui remontait à la surface ; dernier trésor qui est enfoui souvent, mais qui ne s'éteint jamais dans le cœur de l'homme.

On eût dit les vendeurs chassés du temple, tant fut grande la précipitation avec laquelle ils s'élancèrent au dehors.

•<— Vive Brutus ! cria Gassius en élevant sa fourche en l'air.

D'unanimes acclamations accueillirent la voix, et de tous côtés chacun tendit la main à George. L'air retentissait de vivat frénétiques*

Le torrent avait été détourné de son cours sanglant.

— Citoyen, dit George au concierge qui s'était rapproché de lui, fais rentrer tous les prisonniers jusqu'à l'heure fixée pour le départ des chariots; et vous, mes amis, que quatre d'entre vous se placent à l'entrée de cette porte et fassent respecter par tous la volonté du peuple.

— J'y vais, moi, dit le forgeron en élevant un de ses marteaux à la hauteur de sa tète, et je te jure, citoyen, que nui n'entrera. Vlà

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