‹ Le Montagnard; ou, Les deux républiques, 1793-1848Chapitre 28 sur 99 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

deux outils qui' valent une porte et des verrous , et deux bras qui ne craignent personne.

— Merci, monsieur, dit un des prisonniers en s'adressant à George, vous êtes un noble cœur.

— Hàtez-vous de rentrer, répondit George à voix basse, hàtez-vous!..* Qui sait s'ils ne reviendront pas?

Le jeune républicain avait prononcé ces paroles avec une grande amertume, et détournant les yeux du tableau sinistre que lui offrait la cour intérieure de la prison, maintenant vide, il s'éloigna d'un pas rapide.

Une ovation patriotique l'attendait sur la place, où sa présence fut saluée par des cris enthousiastes. On avait ôté au peuple ses victimes, il lui fallait en échange un triomphateur ; les masses ont toujours des haines et des ovations toutes prêtes.

George était l'idole du moment; aussi il fut enlevé de terre comme faisaient les païens de leurs statues d'argile, et hissé sur de robustes épaules, pavois humain bien fait pour montrer combien est fragile et chancelant le piédestal des triomphes populaires.

Le cortège au milieu des hourras, des

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chants patriotiques, des hurlements civiques et des Cris de joie frénétique, se dirigea vers la mairie.

Combien devait battre d'orgueil et de joie le cœur du jeune républicain, hier obscur, ignoré dans une chaumière au pied d'une colline^ aujourd'hui porté en triomphe par les rues de la ville d'Arles ! Hier, il espérait en lui-même ; aujourd'hui, il y croyait. La foi en soi est le premier pas dans l'avenir.

Lorsqu'il arriva sur la place de la mairie, Antoine Obrîer, le bras en écharpe, était sur le seuil de la porte, s'entretenant avec un des commissaires.

On venait d'apprendre comment s^étaît inopinément terminé le drame sanglant de la prison.

— Quel est donc cet homme que l'on porte ainsi en triomphe? dit celui-ci.

Antoine Obrier regarda attentivement, car la nuit commençait à venir.

— C'est George !... dit-il tout à coup avec étohnement, George ! . . .

Et, se penchant vers le commissaire qui regardait de tous ses yeux cette scène d'ovation et de triomphe, il ajouta :

— Le peuple massacrait les prisonniers, et

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il a pu Tartéter et faire tomber les armes de sa mal&... Cet homme ira loin.

— Tu l'appelles? dit le commissaire.

— George.

— Je n'oublierai pas ce nom-là.

En ce moment un nouveau personnage vint parler bas à l'oreille d'Antoine Obrier : c'était un commissaire de section.

Les yeux d'Obrier étincelèrent tout à coup.

— C'est bien... c'est bien, répondit-il; dites au citoyen Léonidas que je suis à lui dans l'instant.

George, remis en liberté, entrait à la mairie en ce moment.

— Bravo ! . . . bravo ! . . . George, lui dit Obrier, ça commence bien.

Le commissaire s'approcha.

— Citoyen George, dit-il au jeune républicain, je joins mes félicitations à celles du citoyen-président, non pas tant à cause de ce que tu as fait, mais à cause de ce que tu peux faire. J'enverrai mon rapport à la Convention.

Le front de George était rayonnant ; il serra à la fois les mains d'Obrier et celles du commissaire.

Orgueil!... orgueil humain, tu tiens donc toujours en ton pouvoir la plus belle part de nous-mêmes!

Orange est à quinze ou seize lieues d'Arles, et possède environ huit à neuf mille habitants. C'est une des villes de la Provence à laquelle se rattachent les souvenirs les plus anciens et les plus curieusement historiques , car Orange fut une des quatre villes du peuple cavare.

De la domination des Romains, elle passa tour à tour sous celle des Bourguignons et des Yisigoths. Située dans une plaine magnifique, elle est arrosée par l'Aigues et par un grand nombre de petites rivières.

Si depuis Gharlemagne jusqu'à Louis XIV

Toublique les siècles portent toujours avec eux n'ensevelit pas le nom d'Orange, les fastes révolutionnaires de 93 se chargèrent de lui imprimer au front un stigmate éternel de sang. Son nom est maintenant de ceux qui rappellent les plus cruels et les plus lugubres souvenirs. Ville impie, hideusement révolutionnaire, elle a eu ses massacres, son tribunal, elle a eu du sang à larges ruisseaux dans ses rues étroites et tortueuses, et elle en a baigné le pied des vieux monuments romains. La postérité, juste et inexorable, eût dû raser cette ville du sol et y semer du sel.

A Orange, il y avait un couvent, le couvent de Notre-Dame-de-Bon-Secours.

C'était dans cette demeure que le marquis de Savernoy avait conduit Jeanne deSavernoy, sa fille, lorsque étaient arrivés les tristes événements dont Antoine Obrier avait retracé le récit dans le cabaret de la Maison- Jaune. C'était là aussi que Léonidas, le digne secrétaire du comité de surveillance de la ville d'Arles, se rendait, muni d'un ordre d'arrestation et de tous les pouvoirs nécessaires afin de remplir dignement son importante mission.

Le couvent de Notre-Dame-de-Bon-Secours, ]()lacé à peu près au centre de la ville, était un

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