‹ Le Montagnard; ou, Les deux républiques, 1793-1848Chapitre 4 sur 99 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

priétés, dont on incendie les maisons?... Ils ont des noms qui, presque tous, sont des gloires ; ils sont riches, nous sommes pauvres; ils ne gagnent pas comme nous par la sueur du travail l'argent qui les fait vivre ; ils ont la richesse , d'autres ont le travail , voilà leurs crimes... leurs seuls crimes !

— Ils sont les oppresseurs du peuple!... Pour eux, tout ! pour nous, rien 1... Pour eux, privilèges , honneurs et fortune ! pour nous , toujours et sans cesse, souffrance et misère !... C'est la justice du ciel qui frappe les méchants et les orgueilleux. Assez ! assez de castes privilégiées sur la terre! assez d'accapareurs 1 assez de féodalité ! Il est temps que le soleil luise pour tous et nous fasse tous ^aux, égaux par la liberté et la fraternité. Je ne te dis pas, mon père, qu'il n'y ait point de lâches cœurs qui oublient pour eux-mêmes ce grand œuvre de délivrance auquel nous travaillons. Dans toutes les armées il y a de mauvais soldats ; mais attends, attends encore, et toi qui doutes, ta verras la lumière; laisse faire les héros, les défenseurs du peuple , laisse-les rétablir les droits de l'homme dans la société régénérée !

— George, mon pauvre George! dit le vieux père avec un demi-sourire empreint du

plus profond découragement, comment, toi aussi !... toi, auquel je croyais que Dieu avait mis quelque intelligence dans la tête et dans le cœur , tu te fais le répéteur de ces grands mots vides de sens avec lesquels ces charlatans de république habillent leurs basses ambitions et leurs projets plus bas encore ; toi aussi... tu lèves les bras et tu veux te faire bateleur dans cette comédie hideuse et sanglante. Oh! pauvre George! pauvre George!... Tu verras, si Dieu te le permet, ce que sont tes héros et tes défenseurs du peuple...

Il y eut alors un moment de silence pendant lequel la jeune fille s'approcha doucement de son frère et lui donna son front à baiser ; puis, elle alla an vieillard, et^ s*agenouillant devant lui, elle lui prit les deux mains et les garda dans les siennes.

Le jeune homme s'était levé; il marchait à grands pas dans la salle; son visage était enflammé et ses lèvres tremblaient sous le frémissement de paroles inachevées. Pour lui, la présence de son père et celle de la jeune fille avaient disparu; ce que le vieillard avait dit, il ne l'avait pas entendu ; il était seul avec lui-même, plongé dans ses pensées, rayonnant dans son enthousiasme.

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— Oh ! oui , s'écpîa*t-îl tout à coup en se prenant le front à deux mains, la réédification de la France parcourra le monde ! Quelle belle et sainte mission que d^étre appelé à être quelque chose dans cette immortelle régénération, à youer sa vie, son âme , ses pensées, son intelligence au culte de la patrie, à déraciner les abus qui en sillonnaient le sol , et à détruire l'oppression et les oppresseurs par le seul souffle de sa colère. Oh ! oui , grande , grande et sainte mission ! qui fera passer votre nom de siècle en siècle , comme celui de ces fiers républicains qui étouffèrent la tyrannie romaine dans le sang de César.

Parlant ainsi , il se rapprocha du vieillard. — Je ne suis rien, mon père, continua-t-îl, rien... encore rien... jamais, peut-être, auprès de ces grands noms qui sont le soutien et Tespoir des libertés publiques; mais, lorsque dans ma section, ou bien sous quelque hangar, an milieu des larges plaines de la Camargue, entouré d'une foule qui m'écoute, je vois tous ces visages avides suspendus à mes lèvres; quand je sens, après mes paroles, un frémissement parcourir cette foule; quand j'entends mille voix exaltées m'applaudir, quand toutes les mains tendues viennent serrer la mienne ;

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et cela... cela seulement, mon père, parce que je leur parle de leurs droits si longtemps méconnus, de l'avenir qui les attend et de l'égalité sociale, mon cœur bat d'orgueil et de joie à briser ma poitrine. Oh! je vous en supplie, ne cherchez pas à étouffer cet élan , cet enthousiasme en moi ; ne cherchez pas à éteindre ce feu qui me dévore ; ne cherchez pas à détruire ce beau rêve ! Si c'est un rêve, nulle puissance humaine, je le sens, ne pourrait y parvenir; il y a en moi quelque chose de plus fort que moi-même, de plus fort que ma propre volonté, qui me domine et me pousse, comme le ferait notre mistral d'une frêle barque sur les flots de la mer.

George s'était tu , et, pendant tout le temps qu'il parlait de la sorte, le vieillard ne l'avait pas quitté des yeux.

— Assez ! assez ! dit-il d'une voix impérative, as-tu fini tes divagations? Tu n'as pas supposé , je pense , que j'en croirais un seul mot? Oh ! que tu résumes bien en toi la faiblesse absurde , si elle n'était criminelle , de ces hommes que le premier fou , le premier lâche, le premier ambitieux est sûr de traîner après soi, pourvu qu'il leur crie aux oreilles ces mêmes mots de droits méconnus , d'égalité ,

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d'oppression , de privilèges. Quelle égalité veux-ta? Tu veux que les imbéciles et les paresseux soient égaux aux intelligents et aux laborieux, que les méchants marchent de plainpied avec les bons? Voilà ce que tu veux; où as-tu ramassé toutes ces belles phrases qui peuvent bien te faire applaudir dans ta section, mais qui me font rire de pitié quand je les entends ? Tu les as trouvées, n'est-ce pas ? dans les pamphlets de ce Camille Desmoulins, dont Dieu nous vengera si les hommes ne s'en chargent pas avant lui; tu lésas apprises de tes héros, Marat, Danton, et tu t'affubles de leur défroque. Prends-y garde, George, celui-là ne peut pas rester longtemps honnête homme qui se vautre ainsi dans la fange révolutionnaire!

— Mon père!... mon père! interrompit le jeune homme en serrant les poings, ne parle pas ainsi.

— Silence ! fit le vieillard en dressant devant son fils sa tète blanche et vénérable, je t'ai bien écouté, moi, sanst'interrompre; que me dirais-tu, si ce n'est ce que tu viens de me dire? Vous autres démagogues, comme vous vous appelez, vous répétez tous les mêmes mots, et il y a des gens assez bêtes, assez fai-

bles pour vous croire , assez lâches pour aller avec vous ; oui , assez lâches !... et je te le dis, George, parce que cela est, parce que moi, qui suis un honnête homme, je ne veux pas que mon fils s'associe à tous ces misérables sans aveu qui bouleversent le pays , je ne veux pas qu'il se fasse le soldat ou le chef d*une bande de brigands !

— Mon père!... mon bon père!... dit la jeune fille d*une voix suppliante , regardez , tous vos membres tremblent. George, je t'assure que tout cela fait bien du mal à notre père.

Le jeune homme était pâle , on sentait que son sang s'agitait en frémissant dans ses veines gonflées, et il déchirait entre ses doigts un des bouts de sa ceinture rouge.

— C'est mon père!... murmura-t-il d'une voix basse, se parlant à lui-même.

Et il posa ses deux mains sur sa bouche comme s'il eût voulu étouffer les paroles qui se pressaient sur ses lèvres.

Le vieillard était retombé dans son fauteuil, épuisé, haletant; il repoussa faiblement du bras sa fille, qui s'était pendue à son cou, et resta un instant le front appuyé dans ses deux mains; puis il releva lentement la tête. Son

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visage avait retrouvé une expression calme, et celui qui fût entré n'eût certes pas deviné, à le r^arder, la scène terrible qui venait de se passer.

— George, reprit-il doucement, j'ai été élevé avec d'autres principes et d'autres pensées que ceux avec lesquels on te perd aujourd'hui; j'ai été malheureux, misérable même, et, en levant les yeux plus haut que moi, j'ai toujours trouvé aide et protection, courage et travail. Cette maison qui abrite ma vieillesse, et sous le toit de laquelle tu as grandi, elle m'a été donnée un jour que la foudre en tombant avait brûlé la mienne ainsi qu'une partie de ce village. Oh ! tu étais bien petit alors, et tu ne peux te rappeler cette nuit terrible, épouvantable!... Ta mère y a péri; et au milieu de la désolation, de la ruine, il y avait un honune et une femme qui disaient à tous ceux qui pleuraient et souffraient, à tous ceux que l'incendie avait faits sans asile et sans pain : « Venez avec nous, nous vous donnerons un toit et du pain. » Un mois après^ toutes ces petites maisonnettes, que tu vois moins enfumées que les autres, étaient bâties , et chacun de nous en avait une qui lui appartenait. G«t homme et cette femme, protecteurs

bienfaisants de la misère, habitaient le château qui, il y a deux mois encore, s'apercevait de cette fenêtre au haut de la colline ; maintenant, regarde, mon fils, ce château n'est plus qu'un monceau de ruines et de cendres. Le feu du ciel avait brûlé nos maisons, le feu des hommes a brûlé la leur, sans pitié, sans souvenir , et dans ce journal... dans ce journal que voici, George, sais-tu ce que je viens de lire :

tt Aux portes d'Avignon, au moment où il cherchait à traverser la ville sous un déguisement, l'ex-comte de Castelnois a été reconnu par un ancien homme de sa maison; il a essayé de fuir et a cherché un asile dans une maison déjà suspecte ; mais le peuple s'est ameuté ; terrible dans sa colère contre ses ennemis, il a enfoncé les portes de la maison, et s'est fait justice. Le corps de l'ex-comte de Castelnois a été promené par toutes les rues, puis pendu à un gibet. »

— Voilà! voilà!... continua le vieillard en tendant à son fils le journal dont il venait de lire les lignes précédentes, voilà la justice du peuple !

— L'ex-comte de Castelnois était un honnête

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