PREMIÈRE PARTIE
Puis elle leva sur la supérieure ses beaux yeux bleus, et ajouta :
— Je sais bien que c'est mal d'être ainsi attristée et le cœur gonflé de larmes ; mais que voulez-vous, ma mère ? c'est plus fort que moi ; aussi faut-il me pardonner, et malgré cela m'aimer encore un peu.
La supérieure l'embrassa et sortit ; car elle était si inquiète, si tourmentée des nouvelles qui arrivaient à chaque instant de toutes les parties de la Provence, d'Avignon, d'Arles, de Marseille, qull lui semblait que chaque minute devait lui apporter un événement ou un danger nouveau.
Un instant après, Anaïs rentra. Elle prit Jeanne parla main et l'emmena avec elle dans sa cellule.
Quand elles furent seules et que la porte de la cellule fut refermée :
— Je pars^ ma pauvre Jeanne, lui dit-elle avec un visage aussi triste que l'était celui de son amie.
— Tu pars! répéta Jeanne avec un soupir. Et les deux jeunes filles se regardèrent
silencieusement en se tenant les mains.
Jeanne la première rompit ce silence, pendant lequel cependant leurs deux cœurs se
parlaient si tendrement avec cette voix intime que Dieu a donnée à nos pensées et à notre âme.
— On t'attend, Anaïs, lui dit-elle.
Anaïs ne répondit pas, tant elle sentit qu'elle était bien près, elle aassi, de pleurer.
Elle se mit à faire un petit paquet de ses bardes, ainsi que des petits travaux de broderie qu'elle avait exécutés pendant son séjour au couvent.
— Je vais t'aider, fit Jeanne.
Et elle parcourut tous les coins de la cbambre avec une agitation fébrile, réunissant à la fois sur la petite table de bols blanc tous les objets qu'elle trouvait sous sa main; puis tout à coup, sans transition aucune, elle se laissa tomber sur le lit et se mit à sangloter.
Anaîs courut à elle.
— Jeanne... mon amie... ma sœur... ne pleure pas ainsi... tu me déchires le cœur. Demain... ce soir... dans une heure peut-être ton père ou ton frère viendra te chercher.
La doiileurque la pauvre enfant tenait comprimée dans sa poitrine éclata enfin en paroles entrecoupées et en larmes qui ruisselaient à travers ses mains jointes.
— Oh ! vois-tu... ce n'est pas cela, dit-elle.
PasmÈftE PARTIE. 191
Ta jeunesse, à toi, a toujours été heureuse, souriante; la mienne!... tu le sais... la mienne!... Ce pauvre corps mort, trouvé dans le fossé ^ ce sang répandu... Oh ! ma pauvre Anaïs, je suis bien malheureuse !... Je n'ai plus un instant de repos, un jour de joie, une heure de sommeil... Il est toujours là... oui... toujours, devant moi... à genou^ic, les mains jointes, disant de sa voix désolée : « Si elle part... je meurs. » Je suis partie, Anaïs!... et il est mort !... Je le vois avec son visage pâle, &es yeux baignés de larmes. Les pressentiments du cœur, Anaïs, ne trompent jamais. Cette mort pèsera sur ma vie comme un malheur éternel. Chaque souffrance qui m'arrive, chaque larme que je verse, je les reporte à ce fatal événement...
Elle s'arrêtait, puis reprenait d'une voix amëre :
— Pars... pars... Anaïs; car je dois porter malheur à tout ce que j'aime. Il me semble que j'attire la foudre sur ce couvent. Je suis maudite par Dieu, Anaïs, car c'est moi... c'est moi qui ai tué ce pauvre jeune homme l...
— Tu as obéi à ton père, Jeanne, qui voulait que tu partisses ; tu es innocente de cet affreux malheur, et son âme, puisque toutes
les âmes remontent au ciel, voit d'en haut les larmes que tu verses.
— Deux années se sont passées déjà, reprît la jeune fille avec la même désolation dans la voix et sur le visage, et toujours ce cruel souvenir est présent à ma mémoire; il me pèse, il m'accable, il me tue; il me suit dans mes prières, il se place entre Dieu et moi. Tout semble me fuir, m'abandonner... l'isolement me poursuit là où les autres trouvent bonheur et gaieté. Ici j'ai beaucoup de sœurs, je n'avais qu'une amie, toi... toi seule, Anaïs, tu n'étais pas seulement ma sœur devant Dieu comme toutes les autres, mais ma sœur devant ma souffrance et devant mes larmes. A toi je disais toutes les pensées de mon pauvre cœur brisé, toutes mes insomnies douloureuses ; ta tendresse me consolait et me faisait presque espérer; voilà que tu pars... et Dieu seul sait maintenant si jamais nous devons nous revoir.
Anaïs ne répondit rien, elle écoutait pleurer et parler son amie. Elle serrait ses deux mains dans les siennes et la regardait avec des yeux humides.
Tout à coup Jeanne de Savernoy se redressa d'un mouvement brusque, essuyant vivement les larmes qui sillonnaient son visage :