‹ Le Montagnard; ou, Les deux républiques, 1793-1848Chapitre 34 sur 99 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

— J'entends des pas dans le corridor, ditelle, on vient te chercher.

Ânaîs soupira ; elle eût voulu rester auprès de Jeanne, tant la douleur de son amie l'avait profondément navrée.

Un instant après, la porte de la cellule s'ouvrit et une religieuse vint prévenir mademoiselle Ânaîs de Préville que son père la priait instamment de ne pas tarder plus longtemps à descendre.

— Je viens à l'instant , répondit Anais en prenant sous son bras les différents petits paquets qu'elle avait faits. Adieu , mon amie, ma bien chère amie, dit-elle à Jeanne en la serrant étroitement sur son cœur.

— Je vais t'accompagner jusqu'au parloir, murmura la jeune fille d'une voix qu'elle essaya de rendre calme.

Et les deux amies traversèrent silencieusement le long corridor que l'on pourrait plutôt appeler une galerie, sur les côtés duquel s'ouvraient une trentaine de petites portes. Dans le milieu, une grande horloge, surmontée d'une croix, frappait les heures sur son timbre aigre et monotone.

Lorsque les deux jeunes filles passèrent, appuyées tristement l'une sur l'autre et la tète

inclinée, deux coups résonnèrent, comme pour marquer plus profondément dans leur pensée cette heure cruelle de la séparation.

Jeanne leva la tète, montra à son amie la pendule du doigt, puis toutes deux continuérenl de marcher, sans qu'il eût été prononcé une seule parole.

A la porte du parloir, Jeanne embrassa Anaïs et s'éloigna d'un pas rapide en lui disant ce mot si triste quand on s'aime : Adieu !

Le Seigneur avait écrit là-haut, dans le livre suprême de ses volontés, que ces deux jeunes filles devaient se revoir encore.

Deux heures s'étaient à peine écoulées depuis le départ du couvent de mademoiselle Anaïs de Pré ville, et les religieuses étaient en prière, ayant au milieu d'elles la supérieure agenouillée sur la pierre et les bras en croix sur la poitrine, lorsque la tourière parut sur le seuil de la chapelle. Elle fît le signe de croix, s'agenouilla, puis, s'avançant vers la mère Ursule, elle lui dit quelques mots bas à l'oreille.

La supérieure se leva aussitôt et suivit la tourière.

Il fallait un événement bien grave, une rai-

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son bien majeure pour que celle-cî vînt ainsi appeler la supérieure pendant Theure de la prière, car les règles austères du couvent s'y opposaient formellement ; mais telle est la puissance de la prière sur les cœurs religieux, que nulle parmi les sœurs ne leva la tête, les yeux restèrent fixes et immobiles sur le grand crucifix qui dominait le mâitre-autel ; seulement Ton entendit plus distinctement le murmure des voix qui parlaient à Dieu avec un redoublement d'ardeur.

Une raison très-grave, en effet, avait décidé la tourière à agir ainsi. Toutefois elle ne l'avait pas fait sans de grandes hésitations, et sans trembler de tous ses membres comme d'une mauvaise action.

Un homme était venu sonner à la porte extérieure du couvent ; son visage était pâle, sa voix émue ; il était facile de comprendre aux mouvements saccadés de sa poitrine, dans laquelle se pressait sa respiration oppressée, qu'il avait couru le plus vite qu'il lui avait été possible.

Cet homma avait demandé à parler sur 4'heure à la supérieure du couvent.

Il s'agissait, disait-il, de la chose la plus grave et la plus imminente.

— Une minute de relard, avait ajouté cet homme, et tout est perdu!

La tourière, presque aussi pâle, presque aussi agitée que lui à cette nouvelle inattendue, l'avait introduit dans le parloir particulier de la mère Ursule et était allée la prévenir.

Aussitôt que la supérieure eut refermé sur elle la porte du parloir, cet homme, qui était assis, se leva et dit d'une voix brève :

— Madame, est-ce vous la supérieure de ce couvent?

— C'est moi.

— Vous ne me connaissez pas, madame, mais moi je vous connais depuis longtemps sans vous avoir jamais vue, je sais que vous êtes bonne et compatissante pour les malheureux, et que nul jamais n'a frappé à cette porte sans qu'il ait été secouru; je sais que vos bonnes religieuses, à la première voix qui les appelle, sont toujours près de ceux qui souffrent.

— Dieu le leur ordonne, dit la supérieure d'une voix calme, et leur cœur les conduit.

— Ce que je sais aussi, madame la supérieure, et ce que ni moi ni mes enfants n'oublieront jamais, c'est que quand ma pauvre

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