‹ Le Montagnard; ou, Les deux républiques, 1793-1848Chapitre 35 sur 99 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

vieille mère est morte, il y en avait deux qui étaient prés de son lit ; elles ne l'ont pas quittée tant qu'elle a vécu, et ont bien longtemps prié après ; aussi je suis accouru bien vite parce qu'un grand danger menace quelqu'un ici.

— Un grand danger!... s'écria la mère Ursule en levant ses deux mains au ciel.

— Vous pouvez me croire, c'est moi qui tiens le cabaret au coin de la rue des Oursins : au Bras d'or.

— Parlez vite... quel danger peut menacer ce couvent ? Il n'y a que des femmes.

L'homme baissa la voix et continua :

— Tout à l'heure, il y avait des hommes qui buvaient à mon cabaret. Ils ne sont pas d'Orange, car je ne les connais pas, et, quand on vend du vin et qu'on est établi depuis plus de quinze ans, voyez-vous, on connaît tout le monde. Ces hommes, qui s'étaient placés à une table, parlaient entre eux. Ce que vous ne savez pas non plus sans doute, vous, c'est qu'au cabaret on commence toujours à parler bas, mais que bien vite on parle haut. C'est l'affaire de deux ou trois verres de vin. J'entendis prononcer le nom du couvent de Notre-Dame de Bon-Secours; je n'écoutais pas d'abord parce que cela ne m'intéressait pas,

et qu'on a bien autre chose à faire ; mais ce nom qu'ils avaient prononcé me taquinait; j'eus l'air de m'occuper très-activement pour qu'ils ne se méfiassent de rien, et je prêtai l'oreille. C'était bien de votre couvent, madame la supérieure, qu'il était question, et l'on parlait d'arrestation...

— D'arrestation! mon Dieu! interrompit la supérieure d'une voix tremblante et en se penchant vers celui qui parlait, car sa voix baissait de plus en plus.

— Oui, oui... j'ai bien entendu... d'une arrestation, à laquelle celui qui les conduit attache une grande importance.

— Et savez-vous qui ils veulent ainsi arrêter?

— Ils ont dit le nom de La... Lavorny... Non, La... ver... Saver...

— Savernoy!... peut-être, s'écria la supérieure.

— C'est cela, oui... Vous avez dit?

— Savernoy !

— C'est bien le nom qu'ils ont prononcé... Savernoy !... je le reconnais.

— Et ils vont venir ?

— Je ne pense pas qu'ils puissent être ici avant une heure ou deux ; car je leur ai en-

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tendu dire que leur chef était allé à la municipalité, et ça demande du temps... Cependant il faut tout craindre... ne perdez pas un instant.

— Seigneur! protégez-nous!... dit la mère Ursule en joignant les mains.

— Je n'en ai pas entendu davantage, reprit le cabaretier; je me suis rappelé que vous éliez bonne et charitable entre toutes, que vous faisiez le bien et qu'il ne fallait pas vous laisser faire du mal, si c'était possible. J'ai appelé mon garçon pour qu'il prit ma place au comptoir, et je suis accouru . Dieu veuille, ma bonne dame, que cela vous serve à quelque chose l Seulement, rappelez-vous que je risque d'être mis en prison, condamné je ne sais à quoi, si on apprend jamais que c'est moi... et je suis père de quatre enfants.

— Soyez tranquille, reprit la supérieure d'une voix émue ; jamais un mot ne sortira de ma bouche : ce que vous avez fait est une bonne action, et Dieu vous le rendra en bonheur sur la tête de vos enfants.

— Je retourne bien vite à mon cabaret, dit l'homme ; car si l'on me trouvait ici, on se douterait bien vite que je suis venu vous prévenir.

Et il s'élança hors du parloir sans que la supérieure eût eu le temps d'ajouter une seule parole.

— Mademoiselle de Savernoy... arrêtée...

pauvre enfant!... dit la supérieure dès qu'elle fut seule. Que faire pour la sauver?

Dieu seul pouvait donner à cette digne et sainte femme Tinspiration suprême qu'elle demandait à son cœur. Elle le comprit ; car c'est à Dieu que s'adressent tous les désespoirs, toutes les douleurs, comme toutes les espérances.

Elle sortit du parloir ; et le visage calme, la démarche sereine, elle se dirigea vers la chapelle où les religieuses étaient toujours en prière.

Elle allait y entrer lorsque, par une des fenêtres de la galerie qu'elle traversait, elle aperçut Petit-Pierre.

Petit-Pierre, que nos lecteurs ne connaissent pas encore, était un enfant de quatorze ans à peu près, mais vigoureux, alerte, plein d'énergie et de sève comme le sont souvent les enfants de la campagne qui naissent sous le ciel du Midi. Petit -Pierre était un pauvre orphelin qui mendiait son pain dans les rues d'Orange. Une des bonnes sœurs du couvent l'avait trouvé par un soir d'hiver mourant de

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faim et de froid. L'enfant pleurait, accroupi sur lui-même au coin d'une borne; elle l'enveloppa dans le manteau qu'elle portait, le consola de son mieux, le prit par la main et l'emmena au couvent. Le pauvre petit pouvait avoir alors six ou sept ans. Il fut reçu, accueilli comme une bénédiction du ciel. Depuis ce temps, il ne manqua plus ni de pain, ni de vêtements, et il fut élevé comme l'enfant du couvent.

Quand la mère Ursule de la Charité aperçut Petit-Pierre dans la cour, elle s'arrêta.

Une pensée subite venait de traverser son cerveau et de se faire jour à travers le trouble qui Tagitait. Elle fit signe à l'enfant, qui accourut.

— Me voilà, madame la supérieure, dit Petit-Pierre en fixant sur la mère Ursule ses yeux vifs et perçants.

— Petit-Pierre, veux-tu me rendre un service, mais un de ces services pour lesquels il faut un cœur dévoué, une résolution infatigable et un courage au-dessus de tes forces et de ton âge peut-être?

— Madame la supérieure, dit Petit-Pierre, j'ai le cœur, le courage, la résolution, et Dieu me donnera les forces.

— Enfant, je te crois tous les bons instincts qui sont dans une âme généreuse ; mais les dangers ne t'effrayeront-ils pas ?

Petit-Pierre releva la tête avec orgueil.

— Ne craignez rien, madame la supérieure, lui dit-il d'une voix fière, qui contrastait étrangement avec sa figure enfantine et sa petite taille ; il y a des enfants qui n'ont pas plus peur que des hommes.

— Viens donc avec moi, dit la mère Ursule, car ici on pourrait nous entendre, et ce que je vais te dire est un secret qui est la vie de plusieurs personnes.

Parlant ainsi, elle entraîna l'enfant dans le parloir qu'elle venait de quitter.

Dès qu'elle eut refermé la porte avec soin, elle alla à une armoire en bois de chêne qui était sur une des faces du parloir, l'ouvrit, chercha dans un tiroir une petite cassette en bois noir, en tira une bague dite annulaire, referma la cassette, puis, s'asseyant sur un tabouret, elle fit signe à Petit-Pierre de s'approcher d'elle.

— Écoute-moi bien, mon enfant, lui dit-elle d'une voix grave, mais pleine de bienveillance; car je ne puis te donner aucun écrit.

— J'écoute, madame, et pas un mot de ce

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