PREMIÈRE PARTIE
dans ce dédale boueux et obscur comme un autre eût marché sur la plus belle route de France. Il savait où il y avait des postes de gardes civiques, et il évitait de s'en approcher. Un enfant qui courait à perdre haleine le soir, et qui tenait ses souliers à la main, n'y avaitil pas là de quoi éveiller Tinquiète suspicion des citoyens membres du comité de surveillance, et ouvrir pour le pauvre enfant les portes d'un cachot?
Petit-Pierre ne songeait pas à tout cela, et il allait... il allait toujours, courant autant que ses forces pouvaient le lui permettre, pendant que son cœur répétait tout bas les dernières paroles de la supérieure.
Bientôt il arriva à ia porte extérieure de la ville.
Un factionnaire qui était devant un corps de garde, fumant sa pipe, lui cria de s'arrêter.
Petit-Pierre ne s'arrêta pas, et se mit, au contraire, à courir davantage. Le factionnaire le coucha en joue, mais soit que son fusil fût trop rouillé pour que le coup put partir, soit qu'il fît la réflexion que c'était un enfant, il ne tira pas.
Petit-Pierre était hors la ville. Il fit encore
une centaine de pas en courant sur la droite dans la campagne ; puis il s'arrêta pour reprendre haleine.
Ce fut l'affaire de quelques secondes, pendant lesquelles sa poitrine aspira l'air bruyamment. Comme il connaissait, ainsi qu'il l'avait dit, un chemin de traverse beaucoup plus court que la route ordinaire, il s'y engagea résolument, après avoir remis ses souliers pour ne pas se déchirer les pieds aux cailloux du chemin.
Bientôt il atteignit une petite route sur laquelle il aperçut une voiture qui allait trèsvite; il devina cette voiture au bruit qu'elle faisait bien plus qu'il ne la vit ; il redoubla de courage et de vitesse, la suivit quelque temps par derrière; puis profitant d'un moment favorable , il saisit un ressort , s'y accrocha et s'installa sur le derrière der la voiture avec une habileté et une prestesse qui décelaient la plus grande habitude de ce genre d'exercice.
Il était temps, car le pauvre petit commençait à perdre haleine. Son visage était blême, ses lèvres tremblantes, et sa respiration palpitante, oppressée, s'échappait irrégulièrement de sa poitrine, pendant qu'il essuyait du
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revers de sa main de grosses gouttes de sueur qui coulaient sur son visage.
Cette voiture était un secours inespéré du ciel, qui lui venait miraculeusement en aide.
Il iBt ainsi trois ou quatre lieues sans que l'allure du cheval se ralentît un seul instant. Ensuite, hélas! la voiture tourna à gauche, et comme c'était tout droit qu'il fallait que Petit- Pierre allât, il sauta à bas de la voiture, passa derrière ses oreilles ses cheveux qui étant trop longs lui retombaient sur le front, et se remit à courir.
Sur la route, au bout d'une demi-heure, il vit un homme qui cheminait fort paisiblement à cheval.
Petit-Pierre se rappela que dame Ursule lui avait dit : « Voilà une bourse dans laquelle il y a de l'or. » ^
Il tàta dans sa poche pour bien s'assurer que cette bourse, à laquelle il n'avait pas songé un seul instant, n'était pas tombée pendant qu'il courait, et s'approchant du voyageur avec une allure des plus déterminées :
— Voulez-vous me vendre votre cheval? lui dit-il.
La question, à cette heure de nuit, était étrange, etlevoyageur, quelquepeu abasourdi,
s'arrêta court pour regarder, celui qui venait de lui parler. Comme il vit que c'était un enfant, il jugea à propos qu'il était inutile d'avoir peur, et répondit fort paisiblement :
— Que signifie cette demande ?
— Cela signifie que je suis très-pressé pour porter un message au secrétaire de la municipalité de Fourques, et que comme j'ai encore quelques lieues à faire et plus du double pour rapporter la réponse à Orange, j'aime mieux faire la route à cheval qu'à pied.
Comme on le voit, pour un enfant de quatorze ans, ce n'était pas mal s'en tirer.
Le voyageur le regardait, assez étonné de l'assurance de l'enfant.
— Vite, répondez-moi, lui cria Petit-Pierre, j'ai de quoi vous payer, n'ayez pas peur.
Le voyageur descendit de cheval et s'approcha de Petit-Pierre.
— Combien voulez-vous de votre cheval?
— Trois cents francs.
— Je ne sais pas s'il y a trois cents francs dans cette bourse.
Parlant ainsi, il prit une poignée d'or qui tenait avec peine dans sa main.
— Voulez-vous, sans compter, tout cet or? Le voyageur, qui était un vieux bonhomme,
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