‹ Le Montagnard; ou, Les deux républiques, 1793-1848Chapitre 5 sur 99 · PREMIÈRE PARTIE, S · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE, S

homme, dit Geoi^e qui avait écouté silencieusement le récit de son père ; ceux qui l'ont arrêté ne le connaissaient pas, puisqu'ils l'ont massacré ; et ceux qui ont brûlé son château sont des fanatiques qui ne se sont pas souvenus que c'était la demeure d'un homme de bien, mais qui se sont dit que c'était le château d'un noble.

Et George, en repoussant du pied le journal qoi était tombé à terre , alla appuyer son front brûlant contre un des angles du vieux secrétaire.

— Mon père, dit la jeune fille dont les yeux étaient mouillés de larmes, il se fait tard, et depuis ce matin vous n'avez rien pris.

Puis allant au jeune homme, elle se dressa sur la pointe de ses pieds pour atteindre à son front.

— Mon bon George , lui dit-elle , viens te mettre à table, je t'en supplie.

Et elle ajouta d'une voix plus basse :

— Regarde comme le visage de notre père est pâle! Il souffre. Pourquoi parles-tu toujours ainsi devant lui?

— Parce qu'il y a quelque chose au-dessus de tout, ma sœur, répondit George d'une voix comprimée ; c'est l'amour de la liberté.

26 LE M01ITÀGirARD«

Pais, seco»ant la tète d'un mouvement bras* que et presque eonvulsif, il s'approcha du vieillard.

— Ne veux-tu pas souper, mon père?

— Oui, George ; assieds-toi là.

Le jeune homme prit la main de son père et s'assit à côté de lui.

— Es-tu allé à la ville aujourd'hui ? lui dit-il.

Le vieillard secoua la tête sans répondre. Presque au même moment, on frappa à la porte ; tous trois levèrent la tète à la fois.

— Qui est là ? dit George.

La porte s'ouvrit, et un homme vêtu en vrai costume de sans-culotte , chemise débraillée, pantalon court, large et rayé, pieds nus, gros souliers ferrés , ceinture et bonnet rouges , entra bruyamment avec le sans-façon de la fraternité.

— Tiens, c'est François, dit le jeune homme en apercevant le nouveau venu.

— Dis donc Gassius, repartit celui-ci en lui frappant sur l'épaule de sa main calleuse, Gassius le vrai Romain, Gassius le républicain , Gassius le sans-culotte, Gassius le démolisseur des châteaux, salut et fraternité. Ah! ah!... la besogne va bien et nous travaillons eu

PBfiXlàftB PARTIS. 27

conseience là-bas; ça tombe comme grêle, les aristocrates ; j'en ai vu deux hier soir à la lanterne qui faisaient de drôles de figures.. •

— M'apportesrtu quelques nouvelles? interrompit George qui comprenait combien les paroles du vrai Romain devaient être dësagréa* Mes à son père.

— Et de bonnes, je t'assure; aussi, comme j'ai faim et que voici une bouillabaisse qui me parait assez gaillarde, je m'invite. Bonjour, vieux! Tiens, c'est ta sœur? c'est du coquet; sais-tu qu'elle ferait une jolie déesse de la liberté? Dis donc... déesse de la liberté!... hein 2... en v'ià de Fhonneur !

Cassius se tut pour manger. George appuya ses coudes sur la table et son menton dans ses deux mains.

— A propos, George..., reprit l'autre sans laisser pour cela échapper un coup de dent.

Hais il s'arrêta et secoua sa tête en dévorant une tête de poisson.

— George!... quel bête de nom ! appelle-toi donc Brutus ou Scévola. A la bonne heure! vlà qui résonne ! Brutus ! Scévola ! ça dit son homme ; c'est convenu, tu t'appelles Brutus, à moins que tu n'aimes mieux Scévola?...

— Je ne tiens pas absolument à changer de nom.

— Gela est agréable à la république une et indivisible. Cette bouillabaisse me délecte Testomac. C'est un velours, quoi 1

Il regarda le vieillard, qui était immobile et ne mangeait pas.

— Dis donc, mon ancien, tu es bien taciturne pour le père de Brutus?

— Mon père est malade, dit George.

— Oh ! alors, plus le mot! respect aux infirmités de la vieillesse... Tu peux tout de même te vanter d'avoir un crâne fils, vieillard. C'est fini, je l'aime, ton fils ! ton Brutus ; à la vie, à la mort! Il parait que tu les as tous remués à la section , je les ai trouvés comme des crocodiles ; ils veulent que tu sois représentant à la Convention; ils brûleront plutôt toute la province. Quel beau feu ça ferait! hein!...

— Moi ! à la Convention !... fit George dont le regard s'alluma d'une étincelle subite.

— Tiens, pourquoi pas ? Je veux que tu sois mon représentant, tu es mon Brutus. Ah ! c'est que tu feras du tapage là-bas , tu me retourneras les fédéralistes. Vive Brutus ! vive Robespierre! c'est mon homme comme toi , on m'a montré son portrait l'autre jour; voilà une

PREHIÉRB PARTIE. 99

fi^re comme je les entends, Robespierre! Vive Robespierre ! vive la république ! à bas les riches !

£t Gassius jeta en l'air son bonnet rouge comme la dernière expression de son enthousiasme.

— A bas les riches ! pour prendre ce qu'ils ont, n'est-ce pas ? dit le vieillard en haussant dédaigneusement les épaules.

— Pour leur prendre ce qu'ils nous ont Tolé, à nous, le peuple ! le vrai peuple ! qui sommes les mailres!... les rois!... les riches!... qui ne voulons plus de ducs , de marquis, parce que...

— Parce que?«.. interrompit le vieillard en regardant Gassius.

— Parce que... parce que... cela ne nous convient pas ; ça suifit.

Et Gassius regarda de travers le vieillard, qui s'était, sans répondre, étendu dans son fau* teuil, et avait détourné la tête.

— Hum !... hum !... fit le Romain en fronçant le sourcil et en passant le revers de sa main sur ses lèvres violacées ; est-ce que par hasard... ? Gitoyen vieillard , ta bouillabaisse était bonne , mais tes opinions me semblent suspectes.

50 LB MORTAGIIARO,

— Tu te tiH)Hipes,.Gassius, interrompit vivement George , mon père est un bon patriote comme toi, comme moi ; chacun le sait ; seulement, il a ses idées, tu as les tiennes.

— Au fait, c'est possible, firutus; il y a de si drôles de patriotes, qui ne comprennent pas la chose.

— Que venais-tu donc m*annoncer?

— Sacrebleu !... c'est vrai. J'ai causé de toi à mon ami, le président de la commune; je lui ai dit que tu étais un chaud, un bon, que tu parlais comme un vrai Romain ; et puis, je lui ai donné ta chose sur les droits de l'homme ; il veut te voir et il t'attend ce soir.

— Il m'attend? dit George.

— D'ici à Arles, nous avons pour une heure de marche tout au plus, vu que tu as de bonnes jambes et moi aussi. Seulement, v'ià neuf heures bientôt , il ne faut pas perdre de temps.

— Je suis prêt , dît George en prenant son bonnet qu'il avait posé sur le bahut, je te suis.

— Comment! tu pars encore , mon frère ? dit la jeune fille ^ tu viens à peine de rentrer.

— Oui, citoyenne déesse de la liberté, firutus

PREHIÂRE PARTIE. 31

repart, la patrie en a besoin ; Brutus, tu permets qoe j'embrasse la déesse?

Et, sans attendre de réponse, Cassius imprima ses grosses lèvres sur le front pur et candide de la jeune fille.

Celle-cîy immobile et muette, baissa les yeux.

Le visage du vieillard devint d'une rougeur excessive ; ses deux poings se fermèrent; mais George, qui était près de lui, lui posa doucement la main sur l'épaule.

— Mon père ! dit-il à mi-voix.

— Salut et fraternité, citoyen vieillard, reprit Cassius en allant ramasser à terre son bonnet. En route, Brutus.

Et il sortit.

— Adieu, mon père<, dit George en tendant la main au vieillard.

Le vieillard ne la prit pas ; mais il se leva eo fixant sur George un regard grave et solenuel.

— Fille, va fermer cette porte, dit-il, que je parle à ton frère avant qu'il ne sorte.

— Je suis à toi dans la minute, cria George à son compagnon.

La jeune fille ferma la porte et revint s'asseoir sur sa chaise après avoir jeté sur son frère un r^ard suppliant.

St LE MONTAGNABD.

— George, dit le vieillard d'une voix grave dont il comprimait cependant le timbre pour que ses paroles ne pussent être entendues du dehors, tu vas partir, et quelque chose me dît que cet homme est le mauvais génie qui t'entraîne et te perdra peut-être.

— Personne ne m'entraîne , mon père ; je suis l'instinct irrésistible de mon cœur et de ma pensée.

Le vieillard se leva et prit les deux mains de son fils.

— George, la voix de ton père ne t'a jamais trompé; au nom du ciel, fuis ce vertige qui te pousse. Notre nom est obscur ; mais il a toujours été honorable et respecté. Je t'en supplie, ne lui donne pas la triste célébrité de ces héros du jour dont les noms seront plus tard maudits par la France, lorsque Dieu, qui la frappe aujourd'hui de démence, lui aura rendu la raison ; ne te fais pas le complice de ces hommes qui ne voient dans la révolution que de basses jalousies à assouvir, que de folles ambitions à réaliser; ne fais pas cause commune avec des misérables comme ce Cassius qui parcourent les campagnes et les villes pour y semer partout le meurtre et le pillage, parce que ceux-là préfèrent l'argent volé à

PREMlàRE PARTIE* 53

l'argent noblement gagné par le travail de chaque jour.

George répondit d'une voix calme et froide :

— L'orage dévaste souvent un champ, renverse une maison, mais la pluie qu'il répand par torrents sur son passage fertilise la terre, et lui donne d'abondantes moissons.

— Mon fils ! mon fils ! répéta le père en levant sur le jeune homme ses deux m£ûns qui semblaient le supplier, nous vivons dans un temps fécond en tristes événements; et les cheveux blancs d'un vieillard ne suffisent pas pour sauver du pillage une maison, quelque modeste qu'elle soit, et du déshonneur, une jeune fille de seize ans.

Les yeux du jeune homme se tournèrent instinctivement vers sa sœur qui était pensive, la tète tristement appuyée sur sa main ; et il y eut dans la cabane un assez long moment de silence ; puis George reprit :

— ie t'aime et te respecte, mon père, tu le sais; mais, crois-le, il y a des sentiments que Dieu a mis en nous , et qui ne doivent de compte qu'à eux-mêmes. Ce que tu crains , mon père, je l'appelle de tous mes vœux; ce que tu repousses, je le demande avec l'ardeur d'une foi profonde ; ce que tu crois le.malheur

34 LB MOlfTAGNARD.

de la France esl pour moi son réveil et le sentiment de sa force; ces hommes que ta mé— prises, que tu appelles misérables, je les ap^ pelle mes frères : ils aiment, ils défendent et ils protègent ceux qui les comprennent.

— Jusqu'à ce qu'ils les abandonnent ou les tuent , conmie ils ont fait du comte de Castelnois , le père et le protecteur de ces contrées !.••

— Ils m'aimeront !... mon père, continua George qui semblait ne pas avoir entendu Fin-» terruption du vieillard, ils m'aimeront! parce que je les aime du fond de mon cœur.

— Allez donc, George, dit le vieux père d*un ton brusque en se rasseyant, et que votre volonté soit Mte. Abandonnez maison, famille, et partez; n'entendez- vous pas votre fidèle Gassius qui vous appelle?

— Mon frère!... mon frère!... dit la jeune fille en se pendant au cou du jeune homme, j'ai peur..» j'ai de tristes pressentiments.

Et en parlant ainsi, son visage était inondé de larmes.

— Enfant! dit George en l'embrassant.

Et pendant que d'une main il retenait sur sa poitrine la tête de sa sœur, il tendit l'autre à son père.

PRBMiilS PIRTII. 88

Le vieillard leva sur lui son regard froid et sérére, et se croisa les bras.

George resta un instant la main tendue, puis il la retira brosquement en repoussant feiblement sa sœur.

— Âdiea , mon père , dit-il d'une voix brève.

£t il s'élança en dehors de la petite maison. Cassios l'attendait en fumant sa pipe.

— Partons, dit George en possMUt la main sar son front qui était hundde de sueur, partons.

Tous deux prirent un chemin qui tournait snr la droite et allait joindre la route qui conduit à Arles : mais à patee avaient-ils fait cent {AS, que le jeune homme se retourna et jeta encore un regard sur la petite maison, dont la iBai^ silhouette dispaoraissaît déjà à moitié dans l'ombre.

Si Cassius l'eût regardé , il eût vu tout à <^up s'assombrir son visage ; c'est que ee dernier fantôme à moitié éteint de la maison paternelle laisait reparaître à ses yeux le front sévère et attristé de son vieux père et le risage de sa sœur inondé de larmes ; il entendait cette voix suppliante qui lui disait : « Mon Mre, ne pars pas, j'ai peur... » Mais ce sou-

venir n'eut pas la puissance de Tarréter ou de le faire retourner en arrière. La volonté immuable de sa pensée comprimait les palpitations de son cœur. Cependant si une bonne inspiration l'eût ramené dans cette pauvre habitation, que son absence faisait solitaire et silencieuse, il eût été bien profondément ému de la joie causée par son retour inattendu, et peut-être la main du destin qui l'arrachait au foyer pa* ternel se fût refermée et eût recherché une autre proie. Mais le sort en était jeté ; George devait parcourir ce sillon révolutionnaire tracé par la fatalité.

Bientôt il eut atteint Arles.

A l'entrée de la ville, Cassius et lui furent arrêtés par la sentinelle et conduits au poste pour l'examen de leurs papiers; mais comme tous deux étaient munis d'une passe fort en règle, le chef du poste leur tendit fraternellement la main , alluma sa pipe à celle de Cassius, leur demanda des nouvelles, et leur souhaita le bonsoir.

Nos deux voyageurs s'engagèrent dans une rue étroite, tortueuse, qui aboutissait au quartier le plus populeux de la ville, et s'arrêtèrent devant une maison qui, par un hasard étrange, n'avait qu'un seul étage. Cette maison, éclairée

PREMIÂRE PARTIE. 57

par une lanterne accrochée conire le mur, conlraslail sîngulîèrenienl avec celles qui IVnlooraîenl, dont les loils élevés semblafint nionier démesurément comme les proporlions imaginaires d'un fanlôme;elleélair la demeure du président du comilé de surveillance de la commune, l'homme le plus iniporlanf, le plus craint, le plus puissant de la ville, celui qui régnait en souverain... révolutionnaire , qui (lécidail comme les anciens dieux de FOlympe, par un froncemenl de sourcils , des destinées de tous les babitanis. Un geste de ce tribun omnipotent faisait du plus honnête homme un suspect bi» n près d'une condamnalion capitale; sur un mot, sur un regard, il emplissait les prisons de victimes, comme eût pu faire un berger d'un troupeau de moulons.

Cela est élrange que tant de milliers d'hommes, sans se donner le mot, aient ainsi, sur tous les points de la France, accepté le rôle passif de victimes résignées.

C'est là un de ces raysières de la destinée humaine que le 9 thermidor n'a même pas résolu, et qui ne se renouvellerait cerles pas de DOS jours si la fatalité voulait que de semblables tigres altérés de sang se ruassent sur la France. Émigrer ou courber la tète sont

LB MORTAGRARD. 1. 4

38 LE irdftTAGltARD.

déuk lâchetés ; combattre est le devoir de tous.

Si on demande quel était cet homme, généreux pourvoyeur des prisons, que tous lés vrais patriotes de la Provence admiraient à Tégal d*un héros, voici les renseignements les plus positifs et les plus précis. Cet homme s'appelait de son vrai nom Antoine Obrier.

Comme le lecteur est appelé à le retrouver souvent dans le courant de cette histoire, il est important qu*on le connaisse avec quelque détail.

Antoine Obrier avait cinquante-cinq ans, mais il avait l'apparence vigoureuse et énergique d'un homme de (Quarante ans ; sa stature était puissante, ses épaules larges et carrées ; les muscles, hirgement développés, montraient la force herculéenne dont la nature l'aVait doué; mais là s'arrêtait le cété remarquable de cet homme : le visage avait un aspect anguleux et écrasé, le front était plat et étroit, les yeux petits et voûtés, les lèvres larges, les dents inégales ; et une chevelure crépue, qui s'était éclaircie par places, laissait entrevoir le crâne. Ses sourcils épais avaient de longs poils inégaux qui couraient dans tous les sens. La démarche d'Antoine Obrier avait quelque

chose de celle ({e ces Herci^les de profèssian, qui çkerehent à développer , jusque daas leurs nioiiidrçâ luouvementsi , l'éii^slicMé de leurs muscles et la proportion ail^létiquei de leur torse.

Certes, la république une et indivisible ne pouvait pias choisir un meilleur représentapt pour propager ses doctrines de douce et tou« chaote fraternité dans les départements du Midi. Du |*este, Antoine Obrier, nommé d'abord comniissaire, puis président du co|uité de smpt veillance de la conunune slu% grands applaudissements des Arlésiei^s^ était un des prod^uils ()e Tendroit. Il eût pu, au besoin, nommer chaque habitant par soQ nom respectif et ajouter à ce nom une petite biographie. Il savait une foule de secrets et avait rendu beaucoup de petits services, fort adroitei^ent répandus dans les ipasses; c'était, enCn , ui;^ de ces hommes qui ont l'instinct inné de 1^ popularité et qui comprennent qu'en ce monde il faut savoir ce que la foule ignore,, et surtout pouvoir falrç du mal en ayant l'air de faire du bien.

Ce que fon cojnnaissait d'Antoine Obrier était fort pe^ de chose.

Selon le$ uns, ili ^vait ei^ uiite jeuqessft orçir

gmse. Cet adjectif est un des plus élastiques de la langue française; il s*étend à l'infini, comme un voile épais, pour cacher tout le prologue de la vie.

Antoine Obrîer n'avait pour ainsi dire presque jamais quitté le pays, si ce n*est l'espace de deux années. Au bout de ce temps, il était revenu et avait établi à Arles un cabinet d'affaires. Celait là la première pierre fondamentale de sa popularité. Les affaires de ce cabinet consistaient à préler de Targenl (il faut bien du tact et bien de l'esprit pour savoir prêter de l'argenl) ; on eût dit, à voir la facilité avec laquelle il opérait , que cet homme avait fait rétude la plus approfondie du cœur humain. Il jetait par-ci, par-là quelques bonnes actions usuraires, il abandonnait avec une générosité héroïque de petites sommes, en faisant sonner bien haut son abnégation, afin d*avoir le droit d'être inflexible et impitoyable dans d'autres circonstances plus importantes.

On pourrait longuement s*étendre sur ce chapitre et représenter le citoyen Obrier sous ses multiples aspects; alors on le verrait parfois seul avec lui-même , avec sa pensée envieuse qui regardait toujours au-dessus de lui et jamais au-dessous. L'envie ! base de toutes les

PREHIÊRE PARTIE. 41

mauvaises passions, engendrait chez cet homme la haine et le Gel. Il eut voulu anéantir tout ce qu*il ne pouvait pas atteindre.

Antoine Obrier avait un fils qu'il avait fait élever comme eût pu Têlre le fils d'un grand seigneur. Dans sa vie intellecluelle et rêveuse, c'était le sommet de ses espérances, c'était son orgueil. Il l'aimait comme aiment ceux qui, une fois par hasard, sentent leur cœur s'attacher à quelque chose; ce fils mourut d'une mort subite. On en parla quelque temps : les uns racontaient cette mort d'une manière dramatique, les autres se contentaient de répéter ce que tout le monde savait. Ceux qui essayèrent d'en parler à Anioine Obrier n'eurent pour réponse que des mots vagues et sans suite; mais s'ils eussent examiné le visage de celui qu'ils interrogeaient , ils eussent vu sous ses épais sourcils son regard s'enflammer à ce douloureux souvenir, sa bouche se crisper, et ses deux mains passer sur ses yeux pour y retenir deux larmes prêtes à tomber.

Depuis ce temps, Antoine Obrier avait vécu seul; lorsqu'il sortait parfois, c'était le soir; il prenait, contrairement à ses habitudes, les rues les moins fréquentées afin de ne rencontrer personne, et se dirigeait d'un pas rapide

49 LE ViONTÀ65ARD.

yers \^ cbàte^u clii marquis ^ç S^vernoy, q^i était à deux lieues^ toi^t au plus ()*Aries, Suivant ]e bruit pubJ,ic, c'était pj^é^ de ce chàteat^, à un endroit où la route est escarpée et rp^cailleuse , qu'avait été trouvé le corps u^iort du jeune Obrier. Antoine restait là des heures entières comme en contemplation devant les pierres qui avaient été tachées du sang de son fils ; la tétç penchée sur ses deux maius, il laissait parfois la pluie tomber par torrents, sans s'en inquiéter , comoie s'il eût été d'un autre monde ; puis peu à peu sa \é\e se relevait et son regard immobile se fixait sur les fenêtres éclairées du château qui scintillaient au milieu de la nuit.

Voilà tout ce que Ton savait de la vie du père et de la mort du fils.

Lorsque la révolution éclata, Antoine Qbrier se réveilla subitement du sommeil de sa douleur et de son isolement; il retrouva tout à coup l'énergie qui semblait s'être éteinte en lui, et s'élança au plus fort de cette mêlée sanglante qui faisait du sol de la patrie un champ mutilé par les désastres et Tincendie. Une nouvelle nature se développa en lui, ter* rible, impitoyable, et bientôt il fut signalé da^s toute celte partie de la Provence qui

paEHIÉBE PABTIE. 45

comprend les vastes pliiines de la Camargue comme le plus ardent, le plus zélé patriote, comme reonemi le plus acharné des nobles.

Déjà, avant que le gouvernement républicain Teût investi de fopctions officielles, il s'était fait le chef de ces masses hurlantes qui se plaçaient au*dessus de la justice et du droit. La ville d'Arles était tout entière dans sa main ; il n*y avait pas une tôte qui ne lui appartînt ; il n'y avait pas un homme, quel qu'il fût, qu'il ne pût faire égorger dans les vingtquatre heures. Il avait à sa volonté des hordes enrégimentées qui parcouraient les plaines, brûlaient les châteaux; et chaque fois qu'il apprenait le pillage ou la destruction d'un domaine seigneurial, ses deux yeux flamboyaient comme des tisons ardents, et il s'écriait d'une voix stridente :

— Oui! oui ! mort aux nobles ! mort à tous ces orgueilleux seigneurs ! et que le dernier d'entre eux soit écrasé par la dernière pierre de leurs châteaux!

Sa pensée infatigable planait sans cesse comme le génie fatal de la destruction sur cette race proscrite, décimée aujourd'hui par l'assassinat, et qui devait Tétre demain par l'échafaud.

C'est chez cet homme que se rendaient George et Cassius.

Ils montèrent un petit escalier assez obscur. Cassius marchait le premier, car il avait une grande habitude des êtres de la maison. Il frappa à une porte dont les planches mal jointes laissaient s'infiltrer la lumière qui était en dedans.

— Entrez! dit aussitôt une voix forte et vibrante.

Cassius poussa la porte.

— Stilut, citoyen Obrier, dit-il, je t'amène un bon patriote, celui dont je t'ai causé. C'est lui qui a écrit de si belles choses sur les droits de 1 homme et qui leur parle à tous un peu proprement.

George, debout devant la porte, attendait qu'on lui adressât la parole.

— Ah! ah! fil Obrier, approche, citoyen; je suis bien aise de te voir. Les bons patriotes sont rares. Assieds-toi là, sur cette chaise, et jasons un peu. Tu t'appelles...

— Georgt*, reprit le jeune homme.

— Et moi, je Tai surnommé Brutus, s'empressa d'ajouter Cassius; parce que Brutus, c'est un nom qui classe tout de suite sou homme.

Page 1