PREMIÈRE PARTIE
veloppaîent et dont l'horizon se perdairencore dans les longs voiles noirs de la nuit.
Un vent frais soulevait ses cheveux que des gouttes de sueur collaient les uns contre les autres.
Tout à coup il fit un mouvement brusque, Petit-Pierre se souvenait.
— Oh ! mon Dieu! oh! mon Dieu!... dit>il en passant ses deux mains sur son visage, la fille du marquis de Savernôy!...
Alors, appuyant ses deux mains sur la terre humectée par la rosée de la nuit, il essaya de soulever ses membres engourdis. Le pauvre enfant avait fait près de dix lieues : un instant il resta debout; puis il se remit à marcher, mais ses jambes épuisées par cette course si rapide pouvaient à peine se mouvoir.
— Oh! mon Dieu!... mon Dieu! répéta-t-il encore deux fois en se roidissant contre la douleur... je veux marcher... je veux marcher cependant!...
Et il continua sa route, hâtant le pas d'une façon fébrile et retenant son haleine.
Hélas ! il ne pouvait aller longtemps ainsi : il sentit que, s'il ne s'arrêtait pas, il allait tomber; il voulut lutter encore avec son cœur plus qu'avec ses forces, lutte généreuse, mais
impossible. Alors, voyant que tout était fini, il se laissa tomber sur le revers d'un fossé et se mit à pleurer à chaudes larmes.
— Je n'arriverai jamais ! dit-il au milieu de ses sanglots.
Mais Dieu ne veille-t-il pas toujours sur les cœurs dévoués et sur les bonnes actions?
Il venait de relever la tète, sur laquelle ses pleurs avaient tracé d'humides sillons, lorsqu'il entendit à quelques pas de lui le hennissement d'un cheval.
Ce hennissement sembla lui rendre ses forces perdues. Il se redressa droit et ferme, la tète haute, le regard perçant. L'espérance et la joie avaient ravivé son visage.
Bientôt il aperçut dans la plaine, à trente ou quarante pas tout au plus, un de ces petits chevaux de la Camargue, dont nous avons déjà eu l'occasion de parler.
Petit-Pierre s'approcha de lui bien doucement, en ayant soin de ne pas l'effrayer ; puis il le flatta de la main, caressa sa crinière ondoyante que le vent agitait autour de son cou.
Le cheval ne faisait point mine de vouloir s'en aller.
— Allons, «e dit Petit-Pierre, il faut tout tenter, tout oser pour arriver.
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Et ramassant une petite baguette qui était à terre, il regarda un instant autour de lui pour bien s'orienter, puis il saisit à pleines mains la crinière du cheval, sauta sur son dos, pressa de ses deux talons les flancs de l'animal, et partit au grand galop à travers la campagne. La baguette qu'il tenait à la main lui servait à diriger sa course.
C'était un jeune cheval habitué à être monté, plein d'ardeur et d'énergie ; il dévorait l'espace, et la route fuyait comme si elle eût été portée sur les ailes d'un songe. Autour d'eux nul bruit, si ce n'est le bruissement mélancolique des feuilles entre elles, et ce gémissement indéfinissable que font les cimes des arbres en se courbant sous l'haleine du vent. ns allaient, ils allaient comme vont les fantômes des ballades allemandes, et de temps en temps seulement Petit-Pierre animait de la voix son cheval, qui redoublait de vitesse et bondissait comme un jeune daim.
Combien de temps coururent -ils ainsi ?
Qu'importe!... Mais déjà il voyait se détacher à l'horizon, comme une lueur indécise à travers l'obscurité moins sombre, la silhouette fantastique des ruines d'un vieux château qui dentelait la sommité d'une colline.
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— Courage l courage ! mon petit cheval, disait-il en le caressant de la main, voilà, voilà le vieux château!...
Et ils continuèrent encore ainsi quelque temps.
Au détour d'un chemin, le cheval s'arrêta court. Petit-Pierre voulut le faire tourner à gauche : le cheval tourna sur lui-même, leva la tête, se prit à hennir, puis tout à coup, sans qu'il fût possible d'arrêter sa course, tira à droite et partit comme un éclair par un petit sentier que Petit-Pierre n'avait point aperçu.
Heureusement que l'enfant, avec cet aide inespéré, était arrivé bien près du terme de sa course ; il désenfourcha le cheval, se tint un instant suspendu à la crinière, paisse laissa glisser à terre.
— J'arriverai!... j'arriverai!... ditril en frappant avec joie ses deux mains l'une contre l'autre.
Et il se mît à marcher d'un pas si rapide, que nul n'eût pu croire que c'était le même enfant qui, tout à l'heure, était tombé sur la route épuisé, haletant, blême et presque mort.
Les premières lueurs matinales commençaient à blanchir l'horizon.
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— Oh! mon Dieu ! voici le jour, dit l'enfant avec effroi.
Et il se reprit à courir de toutes ses forces.
— Voilà !... voilà !... disalt*il tout en couraAt, l'endroit dont m'a parlé madame la supérieure; j'aperçois à cent pas d'ici un groupe de maisons. C'est cela !... c'est cela!... voici à droite Boulbon...
Par un petit sentier qui descendait presque en ligne droite, il eut bientôt atteint les maisons.
A quelques pas, il s'en élevait une plus grande que les autres, carrée, comme l'avait dit dame Ursule, avec des contrevents verts, et dans le mur une niche creusée, où il y avait une statue à demi brisée.
Pierre s'arrêta un instant devant la maison pour reprendre haleine ; ensuite il détacha de son cou la bague que la supérieure lui avait remise, et il frappa à la porte.
Pendant quelques instants, il ne se fit aucun bruit dans la maison.
— Seigneur Jésus , disait Petit-Pierre en frappant la terre du pied avec impatience, qu'ils sont lents à venir!
Maintenant qu'il était arrivé, il lui semblait
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que chaque minute de retard était une heure perdue.
Enfin, la porte s'ouvrit.
Il la poussa vivement dès qu'elle fut entrebâillée et entra avec précipitation.
-—Holà! que veux-tu? dit la personne qui avait ouvert la porte, en retenant l'enfant par le bras«
— Vite!... vite!... Je viens d'Orange, du couvent de Notre-Dame de Bon-Secours; il faut que je parle à l'instant même i... Jean le colporteur.
Lorsque Petit-Pierre avait prononcé le nom du couvent de Notre-Dame de Bon-Secours, la personne qui avait arrêté Petit-Pierre, avec un mouvement de suspicion très-marquée, lui lâcha le bras et referma la porte sur lui.
D'ailleurs, c'était un enfant, et il était seul.
— De la part de qui viens-tu? lui dit-il.
— De la part de dame Ursule, supérieure du couvent. Tenez... tenez... j'oubliais cette bague... Portez-la... vite... vite... Mais surtout qu'on sehâte*. . Il n'y a pas un instant à perdre.
Le visage de l'enfant était contracté par une expression si étrange que l'homme auquel il avait parlé ainsi s'élança avec précipitation dans l'escalier et lui fit signe de le suivre.
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Hs montèrent ainsi deux étages, suivirent an couloir sombre, puis descendirent quelques marches, et s'arrêtèrent devant une porte.
— C'est là, dit rhorameen se retournant vers l'enfant, mais ne faîtes pas de bruit.
Petit-Pierre retint, autant qu'il le put, sa respiration qui s'échappait malgré lui bruyante et saccadée.
L'homme ouvrit la porte avec précaution.
Au fond de la chambre dans laquelle il venait d'entrer et qui, du reste, était fort petite, il y avait un lit, et dans ce lit un vieillarc;! qui, les yeux fermés, semblait dormir. Des bandelettes entouraient sa tète, et quelques gouttes de sang tachaient les draps de son lit.
A son chevet, assis dans un grand fauteuil, un jeune homme se tenait les bras croisés et dans l'attitude d'une profonde réflexion. Une lampe, dont la lumière avait été adoucie par un abat-jour, était placée sur un petit guéridans un des angles de la chambre.
Le domestique ou plutôt l'homme de confiance entra sur la pointe des pieds pour ne pas réveiller le malade ; mais Petit-Pierre ne put résister à Timpatience qui le dévorait, il s'élança en disant d'une voix haletante :
— Où est Jean... Jean le colporteur?
A ce nom, le jeune homme se leva, et le vieillard tourna la tète.
— Qu'y a-t-il?dît celui-ci d'une voix faible, en fixant son regard sur celui qui venait de prononcer ce nom.
— Monsieur, dit l'enfant en se rapprochant du lit , j'arrive du couvent de Notre-Dame de Bon-Secours, un grand danger menace votre fille; si vous voulez la sauver, il en est peutêtre temps encore! mais partez! partez sans perdre une minute !...
— Ma fille !... s'écria le vieillard en se levant sur son séant comme s'il eût voulu s'élancer de son lit.
— Un grand danger la menace? dit le jeune homme d'une voix vibrante. Voyons, parie !... parle ! que sais tu?
L'enfant était debout et devant le lit.
— Je ne sais rien, si ce n'est que la supérieure m'a dit : «< Petit-Pierre, cours, va comme tu pourras jusqu'à Boulbon; mais arrive et demande une personne qui s'appelle Jean le colporteur. Je suis parti, arrivé je ne sais comment, mais enfin me voilà ; et voici la bague.
— C'est bien cela ! dit Henri, c'est cette bague que j'ai remise moi-même à la supérieure. Ma sowr... menacée d'un danger.«*delamort
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peaUétre... Baptistin, cours, prépare deux chevaux, prends tes pistolets, j'ai les miens, tu viendras avec moi.
— 11 est trop tard peut-être, mon Dieu!... dit le vieillard penché en avant sur son lit, et appuyé d'une main sur Tépaule de son fils.
— Mon père, répondit Henri, l'éclair va moins vite dans le ciel que je n'irai à Orange.
— Moi aussi... moi aussi!... dit le vieillard en s'élançant de son lit. Un cheval!... un cheval!... Cet homme... avec ses paroles de malédiction... de vengeance, m'épouvante.
— Y pensez-vous, mon père ?
— J'ai de la force, Henri !
— Mon père!.,, mon père!... vos forces trahiraient votre courage.
— Mais, songes-y, mon fils, jusqu'à ton retour jene vivrais pas! Il me semblerait voir ma fille morte, assassinée.. .Et toi !... toi aussi, Henri!... Je veux partir!... entends-tu? je veux partir!...
— Mon père ! mon père !... voyez, vos membres tremblent... vos joues sont pâles... vos mains froides... vos yeux se ferment...
En effet, le vieillard s'affaissait sur lui-même, et sa tête, plus livide que celle d'un mort, se renversait en arrière.
— Ta as raison, Henri, murmura le marquis de Savernoy d'une voix éteinte ; pars. . . pars. . . Sauve Jeanne. Que Dieu te bénisse... et te soit en aide... mon fils!
Puis le vieillard, épuisé, haletant, retomba lourdement sur son lit.
Petit-Pierre était toujours dans la chambre, appuyé dans l'embrasure de la fenêtre.
Baptistin entra portant le manteau du comte de Savernoy et son chapeau, ainsi qu'un long couteau de chasse.
— Les chevaux sont prêts, M. le comte.
— Partons! partons!... dit le jeune homme après avoir serré les deux mains de son père, et l'avoir embrassé au front.
— Connaissez-vous la route de traverse?
dit Pierre.
— Non,
— Eh bien! donnez-moi un cheval, et je vous conduirai.
— Mais tu es épuisé de fatigue, pauvre enfant, une si longue route...
— Qu'importe I... je connais des chemins que vous ne connaissez point, et qui empêcheront que nul vous voie ou puisse vous arrêter en route...
— Eh bien I viens donc, cher enfant, lui dit
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Henri en lui prenant à la fois les deux mains avec effusion, j'accepte*.. Ton nom?
— Petit-Pierre.
— JeneToublierai pas.Oùteretrouverai-je?
— Partout où sera dame Ursule. Elle a recueilli Torphelin, et l'orphelin ne la quittera jamais; car quelque chose me dit qu'une femme a besoin du bras d'un homme pour la servir et la protéger. Et je serai un homme bientôt!...
— Au couvent de Notre-Dame de Bon-Secours! dit Henri d'une voix comprimée. Dans deux jours, mon père, je serai de retour.
Et le comte sortit avec Baptistin et Petit- Pierre.
A l'entrée du corridor il trouva un homme qui était appuyé contre le mur et attendait.
Cet homme, c'était le compagnon de Baptistin, serviteur aussi dévoué que lui; il s'appelait Crépaux.
— Mon père est seul, Crépaux, lui dit le jeune homme, tu sais que tu dois te faire tuer avant qu'on entre dans sa chambre.
— Je le sais, M. le comte, répondit tranquillement celui-ci en inclinant la tête.
Henri sortit.
Quelques instants après, on entendit le galop
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des trois chevaux, dont le brait s*aifaiblit peu à peu, pais s'éteignit entièrement.
— Diea les prot^e ! dit toat bas le vieux gentilhomme en joignant les denx mains.
Pendant qne le fils du marquis deSavernoy codrait ainsi vers Orange, de terribles scènes se passaient au couvent de Notre-Dame de Bon-Secours.
— Ma chère enfont, avait dit la supérieure en prenant à part mademoiselle Jeanne de Savernoy; je ne yeux pas vous effrayer par des craintes exagérées, mais cette responsabilité si grande, qui pèse sur moi, m'épouvante à chaque heure do jour. Vous le savez , voire père porte un de ces noms auxquels les révolutionnaires d'aujourd'hui ne pardonnent pas; de vagaes bruits, sans fondement peut-être, sont venus jusqu'à moi dans cette humble retraite.
— Mon père conrl quelque dang^ ( s'écria
Jeanne d'une voix remplie d'épouvante, îl est en prison... mort peut-être... mort!...
— Calmez votre effroi, chère enfant , je n*aî pas de si cruelles nouvelles à vous apporter. C'est de vous qu'il s'agit et non de votre père. Il se passe dans la ville quelque ' chose qui m'inquiète; un émissaire du comité de surveillance d'Arles est arrivé ; on parle d'arrestation.
— D'arrestation ! interrompit la jeune fille en se rapprochant de la supérieure par un mouvement involontaire.
— Écoutez-moi jusqu'au bout, reprit la mère Ursule d'une voix douce et calme, mais dans laquelle perçait une nuance d'autorité ; je vous disais que l'on parlait d'arrestation, voilà tout ce que je sais. Parmi les jeunes pensionnaires qui m'ont été confiées, vous seule maintenant appartenez à cette haute classe de la société que ceux qui gouvernent la France poursuivent sans relâche et persécutent si cruellement. Mademoiselle de Bois-Richer et mademoiselle de Préville sont parties ce matin ; je viens d'envoyer un exprès au marquis de Savernoy, afin de l'avertir de mes craintes et du désir que j'aurais de vous savoir auprès de lui. Demain ou après-demain au plus tard, il viendra vous