PREMIÈRE PARTIE
qui avaient la grande écharpe tricolore autour du corps m'a dit d'une voix rude : « Au nom de la commune, ouvrez !... » Il avait Pair bien méchant... et ils ont tous des visages affreux!... J*ai dit que j'allais vous prévenir, et me voilà!
— Mon Dieu ! Jésus ! Seigneur I qui veulent-ils donc arrêter ici ? murmurait de son côté la sœur converse en se signant des deux mains.
— Sauvez-moi!... sauvez-moi!... s'écria Jeanne en serrant dans ses deux bras la poitrine de la supérieure, et en cachant son visage sous les amples vêtements de la mère Ursule; sauvez-moi !... C'est moi qu'ils cherchent!... C'est moi qu'ils veulent arrêter!...
— Rien ne vous dit, mon enfant, qu'un danger si terrible vous menace^ reprit la digne femme en relevant doucement le front de la jeune fille.
— C'est moi.. .vous dis-je! murmura Jeanne d'une voix que son effroi croissant faisait trembler entre ses lèvres. La protection de Dieu s'est éloignée de moi; car je suis maudite!... maudite!... Il y a du sang versé qui crie contre moi sur la terre !
C'est dans les moments de danger imminent, d'épouvante générale, que les fortes
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natures retrouvent leur énergie, leur calme et retrempent leur courage ^ là où les autres se sentent faiblir et chanceler.
— Allez tout de suite, ma sœur, reprît la supérieure en s'adressant à la sœur tourière, allez dire à ces hommes que je suis prévenue de leur arrivée, et que je vais m'empresser de me rendre moi-même aux ordres de la commune. Vous, ma sœur, continua-t-elle en s'adressant à la sœur converse qui était debout contre le mur, récitant des Paier et des Ave du plus profond de son cœur, réunissez toute la communauté dans la salle de récréation d'hiver. Allez vite!... il n'y a pas un instant à perdre. Viens, Jeanne, viens, mon enfant, et je te le répète, ne courbe pas ainsi ta tète sous le fardeau de répouvante ; aie foi en la protection du ciel.
Et elle entraîna la jeune fîlle dans la salle où les pensionnaires et les sœurs du couvent devaient se réunir.
Presque aussitôt on entendit dans les longs corridors des pas pressés et des voix tumultueuses qui s'appelaient confusément. On eût dit un troupeau effrayé par l'orage qui vient se grouper autour du berger.
— Écoutez bien mes paroles, mes sœurs,
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dit la mère Ursule d*une voix grave dès qu'elle les vit toutes réunies autour d'elle; car un grand danger menace ce couvent; et votre fermeté, votre courage, votre foi en Dieu peuvent seuls écarter l'orage qui gronde sur nos tètes. Souvenez-vous que quoi que ce soit qui paisse vous être dit ou ordonné par ces hommes qui vont entrer ici , nulle de vous ne sait le nom de sa compagne ; elle est sa sœur en Dieu, voilà tout. Quelque menace que l'on emploie, fût-ce des menaces de prison ou de mort même, rappelez-vous que vous faites le serment devant Dieu de ne pas prononcer un seul nom qui puisse devenir une condamnation pour l'une d'entre vous. Tout impitoyables et sacrilèges qu'ils soient, ils n'oseront pas porter la main sur les servantes du Seigneur. Vous le jurez devant Dieu, mes sœurs, et Dieu vous entend et vous voit.
— Nous le jurons!... répétèrent à la fois les sœurs et les pensionnaires, en inclinant la tête, et en s'agenouillant pieusement sur les dalles.
C'était un spectacle touchant et grand à la fois, de voir toutes ces tètes courbées sous le souffle de la même prière, sous la religion du même serment.
— Maintenant, reprit la inère Ursule, reprenez vos ouvrages et vos broderies, et priez du fond de vos âmes pour que la miséricorde céleste descende aujourd'hui sur cette obscure demeure ; Dieu protège les faibles et les opprimés. Ayez donc courage, et souvenez-vous du serment que vous venez de faire.
Le visage de la digne supérieure avait pris une expression d'austérité calme , de fermeté résignée ; et il y avait dans ses regards ce rayou indéfinissable que donnent la foi et la prière.
Elle fit à ses ouailles un dernier signe d'affectueuse autorité et se dirigea vers la porte extérieure, ou les soldats de la république et le citoyen Léonidas commençaient à feire un vacarme effroyable, en menaçant, en manière de conversation , de mettre le feu au couvent, si on n'ouvrait pas les portes.
Le citoyen Léonidas avait le sang chaud et la tête vive ; il était, on le sait, de cette austère école républicaine qui haïssait les lenteurs et les faiblesses de la vie ordinaire.
— Holà, hé! citoyenne, cria-t-il à la sœur touriëre qui grelottait de peur derrière le grillage de son guichet, il faut donc bien des façons pour entrer ici ! Ne dirait-on pas qu'on a peur de ces bons frères?,..
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Cette phrase fut accueillie par des rires una* nimes d'approbation.
— Je te préviens au nom de la commune, dont je suis l'organe, et de la municipalité, qui m'a remis ses pouvoirs, que si dans cinq minutes cette porte n'est pas ouverte, nous la cassons fraternellement à coups de crosse de fusil en attendant mieux ; je dois même t'avertir, citoyenne à la peau ridée, que le mieux ne se fera pas très-longtemps attendre.
La pauvre tourière marmottait un déluge de prières entre ses dents et croyait sa dernière heure venue.
Ce fut en ce moment que la supérieure arriva.
— Ouvrez les portes, dit-elle.
La tourière obéit en faisant le signe de croix avec terreur.
— Il parait qu'il faut s'expliquer ici catégoriquement pour que l'on vous comprenne, fit Léonidas en entendant résonner la lourde serrure de fer et en voyant la porte tourner sur ses gonds rouilles. Enfin!...
Déjà il mettait le pied sur le seuil de la porte, lorsqu'il aperçut la supérieure debout devant lui.
Le calme imposant, l'austère dignité de cette
femme immobile et silencieuse, debout à l'entrée du couvent, frappa même cette nature grossière et cynique; Thomme sans foi, sans entrailles, sans respect, s'arrêta malgré lui, et, par un sentiment involontaire, on pourrait même dire une puissance irrésistible, il porta la main à son chapeau et se découvrit. Certes, ce n'était pas dans ses habitudes. -
— Vous avez demandé au nom de la commune que cette porte vous fût ouverte , dit la supérieure d'une voix grave et ferme ; elle est ouverte, que voulez-vous ?
Le citoyen Léonidas n'était pas de ces hommes chez lesquels les bons mouvements ont quelque durée. Il pratiquait cette maxime : qu'il faut toujours se méfier de son premier mouvement, parce qu'il est le meilleur.
Il remit donc son chapeau sur sa tête et dit d'une voix rude et impérative :
— Ce que je veux, c'est la citoyenne Jeanne de Savernoy , dont voici l'ordre d'arrestation, signé de la commune.
— La citoyenne Jeanne de Savernoy n'est plus ici, répondit la supérieure, toujours immobile sur le seuil.
— Elle n'est plus ici!... hurla Léonidas en reculant d'un pas, ce n'est pas possible; tu mens.