‹ Le Montagnard; ou, Les deux républiques, 1793-1848Chapitre 47 sur 99 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

possible... que le citoyen ci-devant Savernoy soit venu chercher, il y a... deux jours... la citoyenne sa fille, par une raison bien simple... C*est qu'il y a cinq jours... nolez bien ceci, citoyenne... il y a... cinq jours, le citoyen Savernoy a été surpris aux environ d*Ârles par de vrais et bons patriotes. ». et qu'il a... été tué.

La pauvre Jeanne, pâle, immobile, mais frémissante dans tous ses membres, était pour ainsi dire suspendre aux lèvres de cet homme; toute sa vie, toute son àme allait au-devant des mots qu'il prononçait , et la lenteur avec laquelle il appuyait froidement sur chaque syllabe était un poignard qui lui déchirait le cœur.

Lorsqu'elle entendît ces dernières paroles : u Et qu'il a été tué, » ses forces l'abandonnèrent tout à coup, et elle tomba inanimée sur le carreau en laissant échapper un faible gémissement.

Alors cet homme au visage si doux, à l'allure si ino£fensive, changea à l'instant même de physionomie et de maintien, comme s'il eût arraché un masque de son visage et un travestissement de son corps ; sa tète se releva menaçante et terrible; un sourire de triomphe,

semblable à celui de l'hyène qui découvre une proie, plissa ses lèvres sanguines, et il s'écria d'une voix qui résonna comme un arrêt de mort dans les échos de la salle :

—■Voilà la citoyenne Savernoy! Je savais bien que je la découvrirais !...

Et, s'avançant vers elle d'un pas lent et grave, il ajouta :

— Citoyenne Savernoy ! au nom de la commune, je t'arrête.

L'ex-huissier s'était précipité sur la jeune fille.

Les sœurs qui l'entouraient avaient relevé là pauvre et malheureuse enfant, et la soutenaient dans leurs bras ; il les écarta rudement, comoie s'il eût craint qu'elles voulussent lui arracher sa victime, si chèrement payée.

— Enfin ! s'écria-t-il d'une voix rauque en la couvant d'un regard dévorant et en étendant ses deux bras au-dessus de sa tête, enfin. . . je la tiens!... je la tiens!... Citoyenne Savernoy, tu ne m'échapperas pas !...

— Seigneur ! ... dit la supérieure en joignant ses deux mains avec une profonde douleur, vous l'avez donc voulu...

Un profond silence succéda pendant quelques instants à ce tonnerre de paroles qui

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avait si tumultueusement grondé dans cette sainte et calme demeure.

La pauvre Jeanne avait repris ses sens ; mais, avec le sentiment de la vie, lui revenait la mémoire du coup qui venait de la frapper si inopinément; et, sans penser a elle-même, sans voir ces deux hommes cruels et impitoyables penchés sur elle comme de sinistres corbeaux sur un cadavre, elle éclata en sanglots et murmura d*une voix déchirante au milieu de ses larmes :

— Oh! mon père!... mon pauvre père!...

mort!... assassiné... sans que j*aie reçu son dernier embrassement !...

— Citoyenne, dit Léonidas d'une voix impatiente, il faut nous suivre sur Theure...

Et comme la pauvre enfant continuait de pleurer, il ajouta :

— Bah!... tu pleureras aussi bien là-bas qu'ici.

Puis joignant le geste à la parole, il la saisit par le bras et l'entraîna.

— Du reste, citoyenne Savernoy, ajouta l'autre d'une voix ironique, et en roulant ses petits yeux autour de lui avec une satisfaction marquée, si cela peut t'étre agréable, je te

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dirai que je ne sais pas le moins da mond« âî ton père a été tué.

— Mon père!... il n'est pas mortl s'écria Jeanne en relevant sa tète inondée de larmes.

*— C'était tout simplement un petit mouvement oratoire qui a produit, tu le vois, le meilleur effet. Ainsi console^toi.

— Oh! merci I mon Dieu!... répéta deux fois la jeune fille en élevant ses deux mains jointes au-dessus de sa tète; merci, mon Dieu !

Et comme l'ex-huissier, qui, par vieille habitude , avait fort peu de goût pour les scènes de sentiment, l'entrainait hors de la salle, elle se rejeta en arrière, et tendant à la supérieure sa main qui était libre, elle lui dit :

— Dieu veille sur vous, ma mère; jusqu'à ma dernière heure, je le prierai pour qu'il vous protège et vous sauve.

Elle n'avait pas encore achevé ces mots^ qu'elle était déjà dans le long et sombre corridor qui conduisait à la porte de sortie.

— Citoyenne, dit alors l'administrateur à la mère Ursule, ton affaire n'est pas très-bonne, tu as menti aux envoyés de la république «ne et indivisible, et refusé de nous livrer la susdite : ce qui fait que j'aime mieux être dans ma peau que dans la tienne.

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— ^ Que la volonté de Dieu soit faite! dit la supérieure d'une voix calme, je l'attends.

— Et tu as raison, citoyenne, repartit celuici, en faisant signe aux fusiliers de le suivre, après s'être incliné devant la supérieure avec un respect a£fecté où perçait l'ironie.

Les faits que nous venons de raconter se passaient au couvent de Notre-Dame de Bon- Secours, une demi-heure à peine après le départ de Petit-Pierre.

Jeanne de Savernoy était donc enfin dans les mains du citoyen Léonidas.

Mais, pendant que l'envoyé de l'impitoyable Antoine Obrier supputait dans sa tète les nombreux bénéfices de cette arrestation, le comte, priant Dieu dans son âme, dévorait l'espace et déchirait de ses éperons impatients les flancs de son cheval.

Hélas ! il devait arriver trop tard.

Le lendemain, la nuit n'était pas encore venue que, le cœur palpitant d'espérance et d'effroi, il sonnait à la porte du couvent, accompagné de Petit-Pierre.

Baptistin était resté en arrière pour loger les chevaux, et devait les rejoindre aussitôt après.

Depuis le fatal événement qui avait mar-

que la journée précédente et troublé pour la première fois le calme ordinaire de cette sainte demeure, la vieille sœur tourière tremblait de tous ses membres chaque fois que la cloche résonnait à la porte extérieure ; il lui semblait entendre le bruit des fusils, le pas des gendarmes , ce tumulte étrange et inconnu de voix qui avait associé les paisibles échos du couvent à la fraternité et au déshabillé du langage républicain.

Aussi, elle ouvrit avec épouvante le guichet et risqua un regard au dehors.

— Oh ! mon Dieu ! Jésus ! . . . sainte Marie ! . . . s'écria-t-elle en refermant la porte du guichet, c'est M. de Savernoy ; vite!... vite!... sœur Thérèse, dit-elle à une sœur converse qui était auprès d'elle, courez avertir notre mère que M. de Savernoy et Petit-Pierre viennent de sonner à la porte du couvent.

La sœur converse était partie aussi vite que le lui permettait son âge déjà avancé, murmurant comme la sœur tourière :

— Jésus! sainte Marie!... M. de Savernoy!...

Celle-ci ne se pressait pas d'ouvrir, tant elle avait peur que son visage et l'émotion de sa voix vinssent trahir la fatale nouvelle ; et fai-

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