PREMIÈRE PARTIE
qui8 de Savernoy avait été massaeré. La pauvre enfant n'a pu contenir sa douleur et ses larmes... elle s'est trahie par son désespoir.
Henri avait écouté silencieux et morne ce triste récit; quand la supérieure eut fini de parler, il leva sur elle ses yeux secs, mais empreints d'une expression désolante :
— C'est la mort !... la mort pour elle !... dit-il d'une voix sombre.
— Dieu est juste et miséricordieux ! reprit la mère Ursule en levant ses deux mains vers le ciel, espérez qu'il protégera l'innocence.
— Malheur !... malheur !... répéta Henri eu se prenant le front dans ses mains.
H y eut un moment de silence après lequel il ajouta :
— Savez-vousoù on l'a emmenée?... Est-dle encore à Orange?...
— Cela doit être, répondit la supérieure.
— Je le saurai, moi !... dit Petit-Pierre qui n'avait {ms encore prononcé un seul mot, il y a peut-être un moyen de la sauver I...
Dans le même moment arriva Baptistin.
 la désolation qui régnait sur tous les visages, à l'air sombre du comte, il ne lui fut pas difficile de deviner le malheur qui était arrivé.
^- Sacredieu !. .. s'écria-t-il sans faire attention qu'il était dans un couvent et en face de religieuses, nous sommes arrivés trop tard !«. . Mademoiselle de Savernoy n'est plus ici ! Ces gueux sont venus avant nous !
Et comme le comte ne faisait pas un mouvement et qu'il restait toujours la tête penchée sur sa poitrine, les yeux cloués à terre ^ il reprît :
— Il ne faut pas vous désoler, M. le comte, et surtout désespérer; les prisons ont des portes par lesquelles on peut tout aussi bien sortir qu'entrer.
— Les cachots de la république ne rendent pas leurs victimes, répondit le jeune homme en secouant la tète avec incrédulité; après la prison, le tribunal révolutionnaire ; après le tribunal, l'échafaud.
— Pardon, M. le comte, si je vous dis cela; mais quand on est un homme et qu'on a du courage et de l'énergie comme vous en avez, on ne jette pas ainsi le manche après la cognée ; il s'agit de sauver mademoiselle de Savernoy, et s'il y a encore un Dieu pour les honnêtes gens, nous la sauverons.
Il ajouta, en s'adressant à Petit-Pierre :
— Tu sais où est la prison ?
— Oaî , dit Petit-Pierre, je vas vous y conduire si vous voulez.
— Non, pas pour le moment; mais tu vas me conduire à la municipalité.
Le comte leva la tète, et l'enfant regarda Baptistin avec des yeux ébahis.
— Eh bien ! continua celui-ci , y a-t-îl de quoi t'efrrayer?La municipalité... n'est-ce pas là où tout bon patriote va faire viser sa passe? £t je me vante d'avoir l'allure et la peau d'un bon patriote. D'ailleurs , avec une petl te chanson comme la Carmagnole, que l'on crie à tue-téte, on entre partout. Ensuite, voyez-vous, M. le comte, à la municipalité, on fait jaser celui-ci, celui-là, et on finit toujours par apprendre quelque chose.
— Tu as raison, mon brave Baptistin, dit tout à coup le comte en se redressant avec énergie , des hommes doivent agir et non pas se désoler ou pleurer comme des femmes ; s'il faut mettre le feu à la prison , à la ville tout entière, je le mettrai !... S*il faut tuer cent hommes, je les tuerai... mais je saurai où est Jeanne, et je la sauverai !...
— A la bonne heure ! dit le vieux serviteur en se frottant les mains avec joie, voilà comme j'aime à vous voir !... Avec ça on n'a pas besoin
de passe ; eu attendant, je vais faire viser l^i mienne, et je vous rapporterai des nouvelles, car ces messieurs de la municipalité en ont toujours plein leurs poches.
— Moi , dit le comte , je vais rôder de mon côté dans la ville. Baptistin, dans deux heures je t'attendrai auprès de l'arc de triomphe.
— J'y serai, M. le comte, j'y serai. Viens , Petit-Pierre, nous n'avons pas de temps à perdre.
Et après avoir salué le comte et la supérieure, il sortit du couvent. Petit-Pierre le suivit.
— Madame la supérieure, dit le comte, je sais, ou plutôt je devine tout ce que vous avez fait pour sauver ma pauvre sœur, en vous exposant vous-même à l'impitoyable cruauté de ces bourreaux; je vous en conserverai une éternelle reconnaissance.
— Puisse la bonté céleste, M. le comte, vous conduire par la main et permettre que vous retrouviez celle pour laquelle nous allons adresser au Seigneur nos ferventes prières !
— Que Dieu vous entende , ma mère ! dit Henri en s'éloignant , et qu'il vienne à notre secours !
Lorsque la porte extérieure du couvent se
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fot refermée et que la mère Ursule se trouva seule, elle se dirigea vers la chapelle, et y resta plusieurs heures en prière.
A l'heure convenue, Henri de Savernoy était à l'arc de triomphe, après avoir exploré tous les alentours de la prison, et pris connaissance des points différents de la ville auxquels aboutissaient les rues qui en avoisinaient les abords; il avait étudié avec grand soin chacune de ces rues, afin de savoir quelle était la moins fréquentée, la moins hérissée surtout de corps de garde, et il savait parfaitement déjà quelle route il devait suivre, en cas de réussite, pour fuir d'Orange avec le plus de sécurité. Il avait bien aussi questionné quelques individus ; mais la crainte de paraître suspect, et de compromettre ainsi ses projets, l'avait rendu trèscirconspect dans ses investigations.
Pendant près d'une heure, il était resté immobile devant la porte de la prison , regardant ce grand et sombre bâtiment qui s'élevait au milieu de la ville comme un large tombeau; ses yeux interrogeaient avec angoisse les fenêtres muettes et grillées, auxquelles n'apparaissait pas la silhouette d'un visage humain. R^enant son baleine comme s'il eut craint qu'elle ne trahit sa présence, il priait tout bas
le Dieu des miséricordes et des secours inespérés d'ouvrir cette porte fatale derrière laquelle gémissait sa pauvre sœur.
— Ah ! disait-il en lui-même, de cette voix que nul n'entend que soi-même et Dieu, nous veillons sur toi, douce et pauvre victime, et nous t'arracherons à ces lâches ennemis, qui ne respectent même pas la faiblesse d'une femme et l'innocence d'une enfant.
L'arc de triomphe, qui est un des plus magnifiques monuments que les siècles passés aient légués aux siècles présents, est à quatre cents pas environ en dehors de la ville, sur la route de Lyon à Marseille ; il fut érigé en mémoire de la victoire de Marins et de Catule sur les Gimbres.
Adossé contre unedes colonnes corinthiennes qui sont de chaque côté des arcades, le comte de Savernoy écoutait au milieu de ses sombres méditations ce bruit vague et incertain que porte toujours la nuit avec elle.
La ville s'endormait, et le bourdonnement de la vie ne sortait plus de ses entrailles.
Autour de lui tout faisait silence *, à peine si le croassement de quelques corbeaux nichés au sommet du monument se faisait entendre de loin en loin.
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LqrsqU'On e&t-irlsle «t raesacé d'une grande douleur, le silence a quelque chose qui efiRraye la pto&éè ; car o'edt àlori que les fantètnes de votre imagination inquiète voltigent autour de voii^« lia tôle deHeovi deSavèrnoy renfermait un jBonde de' peuséels, d'espérances et de craiii4e6^ de doute et de fol. Son àme toUt etin tière se repliait dans vth chaos confus de rés(H lutiofis diverses, et au milieu de fout cela apparaissait Jeanne, sa sœur bien-^aimée , qui lui tendait les braa et lui disait : « Sauve^moi. »
Il était tellement absorbé qu'il n'entenëit pas arrivçr près dé lui le fidèle Baptistin»
Baptistin avait toujours à son service une allure deis plus patriotiques ; il passa sous Tar* cade en fredonnant son éternelle Carmagnoles qu'il regardait comme lé dernier coiip de pinceau donné à sa physionomie républicaine.
Henri leva la tète. Baptistin le reconnut.
-^ ie vous ai fait attendre, M. le comte, dit-il en ôtant respectueusement son bonnet; c'est- que MM. les administrateurs de la commune ne vous lâchent pas aisément avant d'apposer leurs grîffeS' sur votre passe.
— Sais-tu quelque chose, Baptistin ?
— Beaucoup de choses, M. le comte !
— Sur leannje... sur ma sœur?
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— Sur madeniioiselle de Savernoy, M. le comte.
— Parle bien vite !... j*ai Te cœur brise par rimpatience.
— Je crois, M. le comte, reprit Baptistin, que nous ferons bien de marcher un peo , au lieu de rester sons cette arcade qui nous empêche de Toir autour de nous.
Le comte, sanis répondre un mot, se lait à marcher sur la route.
Baptistin, l'homme aux précautions minu* tieuses, jeta un regard investigateur par devant, par derrière, à gauche et à droite; puis baissant la voix de manière à ce qu'aucun son ne dépassât le travers du chemin sur lequel ils marchaient tous deux, il reprit :
— Mademoiselle de Savernoy est dans la prison d'Orange. L'ordre d'arrestation est venu du comité de surveillance d'Arles.
— D'Arles ! répéta le comte avec étonnement.
— C'est facile à deviner; ce maudit Obrier est le chef du comité de surveillance !
— Mais comment a-t-il pu savoir que Jeanne était à Orange au couvent de Notre-Dame de Bon-Secours ?
— Est-ce que Ton ne sait pas tout, M. le
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comte, lorsqu'on le veut , surtout quand on est chef d'un comité de surveillance qui fonctionne aussi agréablement et aussi patriotiquement que celui d'Arles, et que l'on a à sa disposition d^s limiers habitués au métier de l'espionnage? Ainsi, moi, je suis à Orange depuis quelques heures seulement, et j'ai déjà appris la moitié de ce que je voulais savoir.
— £3t-ce qu'Antoine Obrier est ici ? interrompit Henri dont le visage prit subitement une expression de grande inquiétude.
— Je ne crois pas ; mais si j'ai bien compris quelques mots que j'ai entendu dire autour de moi, c'est un patriote à son image qu'il a envoyé tout e^^prés d'Arles à Orange. On parle beaucoup de celte arrestation ; car le nom de M. le marquis, je dois le dire avec orgueil, est en sainte horreur parmi ces messieurs. Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit. Tout me fait penser que mademoiselle de Savernoy ne doit pas rester dans les prisons d'Orange.
— Où doit-on l'emmener? A Arles, sans doute?
— Je le pense, reprit Baptistin, tout entier à sa narration. Quand? Je n'en sais rien encore; mais je le saurai!...
— ^ Comment le pourras-tu sans éveiller des
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soupçons c{ui détruiraient peut-étP&'toasuos projets?' ■■ ■■! ' ' • ■' '•• .s ;•:'.'.. •
M -^ M; le comte, il faut Voias tenir à réciatt^ vous êtes connu dans le paysy tous ()6tive£ être découvert, etialôrs tout serait' perdu; mais mol, jeme glisse partout; j'éoottte, J'inîterroge, j'apprendis, et, ma fbf ! quland- Fheure sera venues à la- grâoe de Dieu ! * •'
T^ Si je pouvais' seulement m'inftrôdnire dans celte prison?
— Qu'y feriez -vous, M> le 'comte?
— ^ Je tuet'ais tout ce qui s'opposerait' à mon passage, et tant (fo'il me resterait une goufte de sang dans les veines..*
— Le moyen, certes, serait i>onv S'il était exécutable. S'il ne s'agissait que de se laire tuer pour sauver 'mademoiselle leanne, M. le comte, je ne -vous aurais rien dît, mais elHe serait sauvée maintenant. ' * '
-^ Brave et fidèle Bapfistin! dit le comte ea tendant la tnain à son serviteur. '
— Jf'aî mon plan, reprit celnî-ci. '
— Les minutes sont comptées... Mtonsnous!
— Je ne lésais que trop; mais^ voyez^Y6li9, en causant et en payant du vin à quelque bon patriote, j'ai pris mes informations sur le con-
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cievge de la prison.' C'est un Tieux... Il joint même à son métiek* degeMiertes goûts les piiK^icbanipétpes; C'est tm em^tesrde plantes rareSf et^ dans sesmcnnents de loisir, il <suUive les fieuTs>. C'est pettt«-étir0 pour nousi une chance de 'saluê ternie d'(» haut.-
«^ .Peat<étre« ^. peut-être; . « ^ répéta deux- fois le comte d'une voix désolée ; mais le temps jpr^ssevBaptistin^ et «i cette nuit.. -
— Ah ! diable, <t'e8t vrai I fit le vieux serviteor. ..■,..'.•■;
Les deux hwEmnes gardèrent un instant le slleDce.' TouS' deius avaient la tête inclibéè ▼ers la terre. .
;Le ceimte s'arrêta tout à coup;, et se retournant ^irepsBaptistln : :
— Je tremble que cet affidé d'Obrîer ne se hâte «te retourner i Arles avec sa victime.
<-^ Cepends^nt; dit Baptistin qui réfléchissait, si ce départ eût dû avoir lieu cette nuit, on en eût évidemment parlé à la commune ; car oes gens qui' s'entretenaient entre eux a vaiisnt rair- fort au courant de tout ce qui se passe.
^^ Pout? se rendre d'Orange à Arles, reprît le comte, Il faut évidemment passer par cette »nite.
*^ il y en a bien une autre; mais il n'est
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pas probaUe qu'on la prenne , car ee serai t allonger le trajet de près d'un tiers.
— Eh bien ! passons la nuit ici ; nous pour^ rons très-aisément nous cacher dans un de ces fossés qui bordent le chemin derrière ces broussailles. S'ils viennent^ Baptistin, nous ne sommes que deux, mais bien résolus, bien armés...
— Et [du diable si nous ne les mettons pas en fuite comme des volées de moineaux.
— Tu as tes deux pistolets chargés?
—i Toujours, M. le comte, toujours. Ma foi ! ridée est digne de vous ; si nous pouvions les tenir un peu en face, ces gredins I quelle carmagnole nous leur ferions danser pour le coup ! Vous pouvez dormir, M. le comte, je veillerai, et je veillerai bien.
— Nous veillerons tous deux, mon ami, dit le comte en descendant dans le fossé et en posant ses deux pistolets à côté de lui.
fiaptistin en fit autant.
C'était une belle nuit. Les étoiles brillaient au ciel, et pas un souffle n'agitait les arbres. Nos deux hommes, après s'être minutieusement assurés que leurs armes étaient en bon état, s'enveloppèrent dans leurs manteaux, et les yeux fixés sur la route, ils attendirent, épiant