PREMIÈRE PARTIE
179S (suite).
VU
— M. le comte , dit Baptistîn en quittant avec le comte Henri de Savernoy le fossé dans leqael ils avaient tous deux passé la nuit en observation , et en secouant son manteau ruis* selant d'humidité, il me vient une idée.
— Tu es bien heureux, mon pauvre Baptistin, lui répondit le comte ; quant à moi, ma tète est un chaos, je n'y entends que les bat-^ tements de mon cœur et les angoisses toujours croissantes de mon inquiétude.
— Je le comprends, et de reste, M. le comte ; la position n'est pas charmante, et nous vivons
LE MOIITAGKARD. S. I
â LE MONTAGNARD.
dans nn temps où chaque jour a ses douleurs et ses crimes; mais il ne faut désespérer de rien.
— Tu as raison, dit Henri en secouant la tète comme pour repousser loin de lui un fardeau qui Tobsédait, Dieu est là, la France aussi : Dieu qui protège la France, la France qui espère en Dieu. Voyons ton idée.
— Je val&sicheter des plantes rares.
— Mon pauvre garçon , je crois que tu deviens fou; car, pour pl'aisanter, le jour serait mal choisi.
— Je ne plaisante pas , M. le comte, reprît le serviteur d'une voix grave, pour deux raisons : la première, parce que ce serait vous manquer de respect, ce qui ne m'est, jamais arrivé de ma vie ; la seconde , parce que , comme vous l'avez dit, le jour serait mal choisi, et qu'il faudrait avoir le cœur bien dur pour plaisanter, quand il y a là-bas si près de nous une pauvre enfant qui pleure et se désespère. Je ne deviens pas fou et j'espère vous le prouver.
— Alors je ne te comprends pas, dit Henri en se dirigeant, vers l'arc de triomphe auprès duquel il fallait qu'ils passassent pour rentrer dans Orange.
PRBHlâBfE TAATfE. 5
— €*est que M. le comle â oublié ce que je lai ai dit au sujet du concierge de la prison et de son goût si prononcé pour Thorticulture ; je crois que voilà le moment d'utiliser mes connaissances en botanique ; à Taide de quelques oignons rares et précieux ou de quelques plantes bien exotiques , je suis sûr que nous deviendrons tous deux les meilleurs amis du monde. .
Henri s'était arrêté sur le chemin et écoutait.
— D'abord , continua Baptistin , qui poursuivait son idée^ dont il avait, sans nul doute, pendant toute la nuit, mûri et retourné les chances dans sa tête, c'est un moyen d'intro^ duction tout trouvé auprès du farouche républicain ; je me présente chez le citoyen cultivateur, j'aime aussi les plantes rares, j'en cherche, j'en vends, ou plutôt j'en achète. Le vieux républicain me volera de son mieux, c'est sûr, et nous serons tout de suite une paire d'amis. Alors j'observe, j'interroge si je puis, j'écoute de mes deux oreilles, je fais mon profit de tout ce qui me tombe sous la main , et du diable si ça n'aboutit pas à quelque chose, quand ça ne serait qu'à l'étrangler.
Baptistin avait une de ces natures étranges, communes par instinct, par éducation et par
habitude, mais que le dévouement élève parfois au-dessus d'elles-mêmes. Le cœur est un trait d'union qui rapproche bien des distances.
— Tu as raison, mon brave Baptîstin, dit le comte en lui frappant sur l'épaule, tu as raison; l'on pourra peut-être par ce moyen s'introduire dans la prison, tenter une évasion... et sauver ma sœur!... D'ailleurs, nous n'avons pas le temps de choisir. Maïs ce ne sera pas toi, ce sera moi ; car, vois-tu , une fols dans cette prison maudite, il ne faudra pas perdre une chance, un hasard, une minute quoi que ce soit qui puisse en avenir.
— M. le comte veut y aller lui-même?
— Certainement, Baptistin.
— Si M. le comte veut me permettre de le lui dire , je crois qu'il aura tort , et qu'il risquera grandement de tout perdre sans rien gagner.
Henri retourna brusquement la tête du côté du serviteur.
— Pourquoi cela? dit-il.
— Parce que, voyez-vous, M. le comte, vous êtes grand seigneur jusqu'au bout des ongles, depuis les pieds jusqu'à la tête ; vous avez la peau des mains trop blanche , le visage trop