PREMIÈRE PARTIE
George s'était assis, et pendant que Gassius parlait, Obrier avait levé sur le nouveau venu son regard scrutateur.
On n*a pas eu un cabinet d'affaires, et on n'a pas prèle de l'argent pendant vingt ans de sa vie, pour ne pas posséder ce qu'on pourrait appeler le tact du regard.
11 posa sa pipe, et, après avoir examiné un instant George en silence, il se leva tout à coup, et s'appuyant d'une main sur sa table qui était couverte de papiers et ornée d'un pot de bière, il tendit l'autre au jeune bomme.
— Citoyen George, lui dit-il.
— Je t'ai dit que je l'ai baptisé Brutus, interrompit Gassius, qui tenait extraordinalrement à ses idées.
— George ou Brutus, dit Obrier, soîl; j'ai entendu parler de toi ; (u es Tidole de ta section et tu as sur tous les habitants de nos plaines une véritable puissance. A la bonne heure! aussi il faut que tu fasses ton chemin. Tu es jeune, tu as du cœur, tu sais le langage qu'il faut parler au peuple, tu aimes la république ; avec cela, vois-lu, on va loin. Ta place est peut-être marquée à côté de Robespierre et de Danton. Mais, crois-moi, ne perds pas ton temps à écrire; ça use du papier et de
44 LB houtagisarp.
Vepcre, yoilà tput. Ce qu'il faut à la république, ce s^nt des hommes énergiques qui agissent avant tout.
— Je te remercie, citoyen, dit George, de tes ]iM>nnefii intentions à mon égard. Toute Qia vie et toutes mes pensées appartiennent à la république, au triomphe de sa sainte cause; q^*i^^portç le chemin que je ferai? Ce que je veux, c'est la servir et donner, pour ma part, un coup de pioche dans ce grand sillon qu'elle tr^ce à la liberté.
Au même moment, il se fit qn bruit confus dans l'escalier, c'étaient des pas précipités et des voix confuses ; puis la porte s'ouvrit avec fracas et donna entrée à plusieurs hommes qui méritaient, par leurs costumes et Içqrs physionomies, le beau nom de sansçvthiles.
— Nous tenons enfin le marquis de Savernoy ! s'écria celui qui entr£^ le premier.
Aussitôt que ce nom fqt prononcé, le visage 4*0brier devint d'une pâleur livide, ses lèvres blanchirent.
— Lç marquis de S.avernoy!.,. s'écria-t-il en levant à la fois ses deux bras ; le marquis de Savernoy ! l'as-lu vu?
— Non, mais les indices $oji;it certains et
nous savotis où le reneontrier cette nuit. — Il vous échappera, vous dis-jc, comme il TOUS a tant de fols échappé!... Vos indices sont faux!... C'est pour vous détourner de là vraie roule et vous empêcher de suivre leurs (races. CesSavernoy... sont des serpents.
— Tu vas voir, citoyen Obrier, que nous sommes cette fois bien Informés, reprit celui qui avait parlé en entrant.
Les membres d'Obrier tremblaient ; une de ses mains avait pris au hasard sur la table une feuille de papier qu'elle broyait convulsivement, et sa respiration sortait en sifflant de ses narines gonflées.
— Parle donc! parle donc! s'écrîa-i-il, tu vois bien que je t'écoute !... Où est-il? où Tat-on vu? où doit-il aller?
Le sans-culotte tendit un papier à Obrier; celui-ci le saisit avidement, mais il le tint un instant devant ses yeux sans pouvoir distinguer aucun des caractères qui y étaient tracés. Il s'assit, posa le papier sur la table, et, après avoir passé à plusieurs reprises ses deux mains sur son front, il fixa sur lui son regard enflammé.
— Oui... oui..., dit-il à mesure qu'il lisait, et comme se parlant à lui-même, c'est bien
cela... la Mahon- Jaune,,, au coin du petit bois... à minuit... On frappera deux coups sur le troisième carreau de la seconde fenêtre à gauciie... II faut y aller! il faut y aller!... Quelle heure est-il?
— Dix heures el demie, au plus, dit Gassius.
Obrier se retourna vers celui qui lui avait remis le papier.
— Comment ce papier esl-il entre les mains?
— Il était dans les poches d*un homme qui nous a paru suspect, répondit l'autre flegmatiquement.
— Et cet homme?
— Ma foi ! il s'est fâché, et Scévola Ta expédié ; il n'avait pas la vie dure.
— A-ton su qui était cet homme?
— Pardieu!... oni'a reconnu pour un affidé des Savernoy.
Obrier se mit h marcher à grands pas dans la pièce où il se trouvait, et des mots entrecoupés s'échappaient de ses lèvres comme les débris de sa pensée.
— La Maison-Jaune!,,, les Savernoy I... ma vie... ma vie entière pour les tenir tous deux dans ma main, le père et le fils... pour les