PREMIÈRE PARTIE
frais ; dans votre allure, dans toute votre personne, quelque chose de trop distingué qui ne peut pas , vis-à-vis d'un œil un peu habitué, supporter un quart d'heure d*examen sérieux. Tout cela , c'est bon en passant ; mais, malgré votre carmagnole de drap brun et vos cheveux ras, vous sentez le ci-devant à deux lieues à la ronde.
— Je mettrai un autre costume.
— Ce n'est pas le costume qu'il faut changer, c'est l'éducation, la naissance; et ces choses-là, M. le comte, on n'en change pas aussi facilement que d'habits.
Henri , sans répondre , reprit sa marche un instant interrompue.
— Et puis , ajouta Baptîstin avec la même simplicité et la même voix tranquille , il y a encore une autre considération ; c'est que si la chose était découverte et qu'il dût arriver malheur, ce qui peut fort bien se faire , car ces diables de patriotes se méfient de leur ombre, il vaut bien mieux que ce soit moi, ça ne tire pas à conséquence; tandis que vous, M. le comte... Je n'ose pas y penser... Ce serait affreux...
— Digne serviteur! répondit le jeune homme dont les yeux étaient humides.
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— N'est-ce pas , continua Baptistin , vous comprenez bien tout cela? C'est clair comme le jour... Vous savez... je cause horticulture avec le premier venu ; aussi, j'ai mon plan tout fait , et pour peu que le diable ne s'en mêle pas, ça ira comme sur des roulettes.
Us n'étaient plus qu'à cinquante ou soixante pas d'Orange, et l'on entendait déjà ce vague bourdonnement que toute ville qui se réveille porte toujours en son sein.
Le comte de Savernoy, qui, depuis quelques instants, marchait silencieusement, s'arrêta court, et dit à Baptistin :
— Avant que nous entrions dans Orange , convenons bien de tout.
— Je m'introduis dans la prison, s'empressa de répondre celui-ci.
— Oui..., ajouta le comte comme se parlant à lui-même, je ne pourrais peut-être pas commander à mon émotion , faire taire dans ma poitrine le mépris et l'horreur que m'inspirent ces misérables; bientôt, malgré moi, l'on s'apercevrait que c'est un rôle joué avec contrainte; car seulement en te parlant ainsi, je sens mon cœur qui bondit, et le sang qui me monte au cerveau.
— Moi, au contraire, j'y suis maintenant
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habitué comme un chien de garde à aboyer ; ils seront bien fins s'ils ne me prennent pas pour la république en personne et Tadmirateur le plus consciencieux de leur grand Robespierre.
— Pendant ce temps, reprit le jeune homme, je resterai aux abords de la prison, de manière à ce que tu puisses m'apercevoir , prêt à te Tenir en aide au moindre signe, soit qu'il faille la sauver, soit qu'il faille mourir avec elle; car je te le jure, Baptlstin, je ne quitterai pas Orange sans emmener Jeanne avec moi.
Il y eut encore après ces mots un assez long silence.
Ils en étaient arrivés à ce moment extrême de suprême décision pendant lequel toutes les forces de l'intelligence et du cœur se réunissent dans un dernier effort.
Le comte avait pressé le pas, on eût dit qu'il voulait devancer l'heure et hâter le moment.
Sa résolution était prise. L'esprit humain est aiiisi fait; les âmes énergiques n'aiment pas à douter et à attendre; quelque grand que soit le malheur qui les menace, elles préfèrent sentir se briser sous un eiïort résolu leur dernière planche de salut^ plutôt que de la
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voir longtemps flotter indécise. Il n'y a que les natures faibles et craintives qui osent attendre.
— N'est-ce pas? dit tout à coup Henri en serrant brusquement le bras de Baptistin dans ses doigts crispés, n'est-ce pas que Dieu sera avec nous?
— Je l'espère, M. le comte, répondit Baptistin ; car notre vieux curé nous disait toujours que Dieu est partout où l'on tente le bien.
Et il ajouta presque aussitôt à voix basse :
— Je crois qu'il est plus prudent de nous séparer et de rentrer par deux portes différentes ; car voilà des gens qui viennent par la même route que nous.
— Dans une heure, reprit le comte de la même voix, nous nous retrouverons près la grande place à l'entrée du carrefour des Ursins.
— Moi , je vais préparer mes moyens d'introduction auprès du concierge botaniste.
Après ces quelques mots échangés, le comte Henri et Baptistin se séparèrent.
L'un tira à droite, l'autre à gauche.
Nous laisserons le comte Henri errer à l'aventure dans les rues, et nous suivrons Baptistin qui se dirigea vers la partie de la ville où était située la prison dans laquelle gémissait la pau-