‹ Le Montagnard; ou, Les deux républiques, 1793-1848Chapitre 52 sur 99 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

vre jeune fille, au milieu de tant de victimes entassées.

— Décidément, se dit-il en lui-même tout en marchant, les moyens les plus prompts sont les meilleurs. Je vais demander d'abord à voir le concierge. C'est plus sûr et plus prompt.

Il hâta le pas.

On eût dit qu'il avait peur de réfléchir davantage.

Devant la porte extérieure de la prison , il s'arrêta; car à mesure qu'il avançait, il sentait les battements de son cœur plus pressés soulever sa poitrine. Le brave homme tremblait comme s'il se fût agi de sa propre fille.

C'est qu'à cette époque de désastres et de forfaits monstrueux, il y avait de nobles dévouements, et la fidélité des serviteurs envers leurs maîtres les éleva souvent au rôle de martyrs. Baptistin aurait serré la main avec joie et reconnaissance à celui qui lai eût dit : « Tu vas mourir, mais la fille du marquis de Savernoy sera sauvée. »

— Allons, murmura-t-il en passant à deux reprises le revers de sa main sur son front humecté de sueur, k l'œuvre !

Et il sonna d'une façon vigoureuse.

Comme on tardait à ouvrir la porte, il la

10 Lfi MONTAGNARD.

frappa rudement et en cadence do bout de ses souliers ferrés.

La porte s'ouvrit enfin pour donner passage à une sorte de guichetier qui avait sur la tête un bonnet d'ours dont les poils hérissés lui tombaient sur les yeux ; à sa ceinture pendait un énorme trousseau de clefs accompagné d'un sabre à poignée de cuivre, volé sans nul doute à quelque soldat moins patriote que lui.

— Ah çà! citoyen, dit-il, tu m'as l'air plus pressé que la chose?

— Et toi, citoyen guichetier, je t'assure que tu as tort de te mettre sur la nuque ce bonnet d'ours ; c'est ce qui te rend si pesant dans ta marche, ou si sourd quand on sonne.

Le guichetier haussa les épaules avec un noble dédain.

— Que veux-tu ?

— Je veux parler au citoyen concierge de la prison.

— Le citoyen concierge travaille avec l'huissier du comité révolutionnaire.

— Alors j'attendrai.

— Ce sera long, citoyen, je t'en préviens, on fait un petit triage pour déblayer le trop plein.

— Je ne suis pas pressé.

PREUIÉRB Pi»ftTIE. It

Et Bapt&tin fit un pa6 pour entrer dans la prison.

— Pe»te! citoyen, dit rhomme au bonnet d-OBss, la consigne est précise ; as- tu une carte?

— Non.

— Alors, reste dehors, dis-moi ton nom, et si 1« citoyen concierge le veut, on t'appellera.

— Les vrais patriotes ne restent pas à la porte comme des ebiens, reprit Baptistin en slnstallanit contre le mur intérieur: fes guichetier, je suis un bon sain&>calotte; ça mar-^ che ensemble; nous causerons, pour passer le temps, de ce tas de gueux qui sont; làrhaut, et je le payerai chopine.

Après une semblable profession de foi, peuvait-on le laisser dehors? Le geôlier s'attendrit.

— Tu dis donc que tu t'appelles...?

— Cincinnatus tout au long.

Le guichetier le regarda dans le blanc des yeux.

— Joli nom. Allons, entre, mais le citoyen concierge est capable de te fourrer dedans s'il n'est pas de bonne humeur.

La porte se referma avec un grincement aigre de gonds rouilles.

Baptistfii respira bruyamment et s'assit sur

une marche; ses jambes tremblaient, et tout son corps frissonnait intérieurement , tant il avait comprimé tous les muscles de son visage.

Dans le cabinet du concierge, il se passait une de ces scènes habituelles de prison, à soulever le cœur le plus endurci.

L'huissier en question, assis devant une table^ collationnait des listes sur lesquelles la plus grande partie des noms était marquée d'une croix rouge, tandis que le concierge faisait de son côté à peu près le même travail avec une attention aussi froide , aussi calme que s'il se fût agi de chiffres, au lieu de têtes humaines.

Le concierge avait une physionomie qui mérite quelques minutes d'examen.

On devait s'attendre à rencontrer un homme aux sourcils froncés, au front plissé par l'austérité républicaine, à la voix rauque, aux gestes ardents , aimant l'odeur du sang comme rhyène et le chacal. Du tout; c'était un petit vieillard à l'extérieur doux et inoffensif; sa voix était grêle et presque sans timbre , un éternel sourire se promenait sur ses lèvres; mais le regard de ses yeux avait quelque chose de flasque et de gluant qui faisait mal ; sa télé, fort peu garnie de cheveux autrefois roax,

Page 1