PREMIÈRE PARTIE. S
nant et retournant de tous les côtés un petit pot vert qui contenait sa fleur de prédilection.
— Le moment est venu, murmura tout bas Baptistin en lui-même.
— Ainsi donc nous disons, citoyen Gincinnatus, que tu voudrais un Billbergia pyramida/is, plante rare, et un Daviesia latifolia, plante bien plus rare encore? Si je te demandais pour les deux un assignat de cent livres?
Baptistin allait accepter sans mot dire; il comprit que ce serait une manière d*agir qui pourrait inspirer des soupçons.
— Cent livres, dit-il, c'est beaucoup ; tu crois donc, citoyen, que les assignats courent les rues ? Je te préviens que mon amateur n'est pas un ci-devant, ce qui fait qu'il n'en a pas plein ses poches.
— Voyons, soixante livres ?
— C'est dit. Je ne les ai pas sur moi.
— Ça se comprend, dit le vieux qui se frottait les mains.
— Il faut que je quitte Orange demain, au lever du jour. Si ça te va, ce soir, à la tombée de la nuit, je t'apporterai tes soixante livres et j'emporterai mes deux plantes.
— Pas plus tard que neuf heures alors, citoyen.
m L6 HONTAGNARD.
-- C'est cofivena.
Et BapUsIin sortit.
Il avait besoin de respirer l'air du dehors ; quand il fut sur la place, il crut qu'il allait tomber; un éUouissement subit passa devant ses yeux et ses jambes tremblèrent d'un mouvement convulsif. Il s'arrêta, se tenant le front dans ses mains.
•*— Oh! dit-il, j'étouffais.
Presque aussitôt il aperçut le comte qui Fattendait à l'angle d'une rue ; et pour ne pas paraître avoir rendez-vous avec lui , il lui fit de la main un signe imperceptible et se dirigea vers le côté opposé.
Le comte Henri ne tarda pas à le rejoindre.
— Ehbien?dit41.
— Tout est perdu ou sauvé, M. le comte.
— Que veux-tu dire, mon bon Baptistîn?
— Mademoiselle de Savernoy comparaît demain devant le comité révolutionnaire.
— C'est-à-dire que demain... Baptistin... Baptistîn, nous nous ferons tuer tous les deux avant, n'est-ce pas?
— Cela va sans dire.
— Demain !... demain!... dît le comte avec un murmure effrayant qui était le grondement involontaire de la douleur amassée au fond de
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son âme. Parle-moi, parle-moi!... Qui as-tu TU dans la prison?... Comment sais-tu tout cela? Ah ! si j'y avais été, moi , j'eusse trouvé moyen d'arriver jusqu'à Jeanne.
— Je ne le crois pas, M. le comte, reprit d'une voix calme Baptistin; mais j'ai mon projet.
— Quel est-il ?
— Gagnons un endroit désert, car je crains que l'on ne nous écoute.
Tous deux se turent alors et pressèrent le pas.
Bientôt ils atteignirent une des portes de la ville ; et, toujours silencieux, ils marchèrent dans la campagne.
— M. le comte, dit Baptistin, vous êtes résolu, n'est-ce pas, à mourir ou à la sauver?
— Oui, répondit brièvement Henri.
— Le moyen que je veux tenter est hardi ; il peut être mauvais; n'importe, c'est le seul. A huit heures , je m'introduirai de nouveau dans la prison ; j'ai rendez-vous avec le concierge; là, je ne sais pas ce qui arrivera, quels moyens j'emploierai, mais de gré ou de force, par l'argent, la prière ou la violence, j'obtiendrai la délivrance de mademoiselle de Savernoy.
Baptistin s'arrêta tout à coup, et son front se plissa soucieux et méditatif.
— La prière? dit le comte avec un air de doute et de profond découragement; depuis longtemps ils sont sourds à toutes les supplications. L'argent? ils aiment mieux le voler que d'attendre qu'on le leur donne.
— £h bien !... oui... vous avez raison, M. le comte, s'écria le vieux serviteur d'une voix comprimée en se frappant le front ; ni prière, ni argent; dès que je serai seul avec cet homme... je me jetterai sur lui... oui... c'est cela... je lui bâillonnerai la bouche, et je... Attendez... il faut tout prévoir... vous vous tiendrez assez près de la prison pour pouvoir reconnaître toute personne qui en sortira... Si je réussis... dans ce que je veux tenter... le guichotier paraîtra sur le seuil; alors... vous vous approcherez de lui, vous lui direz... vous... lui... direz : De la part de la commune, cela seulement... il vous remettra mademoiselle de Savernoy les mains garrottées, et vous gagnerez la campagne au plus vite.
— Et toi, Baptistin?
— Ne vous inquiétez pas de moi , M. le comte ; veuillez seulement dire à Petit<Pierre de m'attendre avec un cheval sur la route qui
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conduit à Caderoiisse et à Mont-Dragon ; il y a de ce côté-là des inégalités de terrain derrière lesquelles il pourra facilement se cacher. Mais si une heure après mon entrée dans la prison, vous ne voyez pas paraître le guichetier, si la porte reste fermée, c*est que mon projet aura manqué, et que je serai mort : alors, que Dieu vous garde, M. le comte!
Henri avait écouté avec attention ; il joignit les mains et leva les yeux au ciel ; pouvait-il faire une réjionse plus noble et plus résignée?
Que les heures qui avaient à s'écouler furent longues et interminables! il y a des moments dans la vie où l'attente est la plus cruelle des souffrances.
Enfin elle vint, cette nuit qui devait être ou bénie ou mortelle.
fiaptistin se dirigea une seconde fois vers la prison. Il y avait sur son visage toute Ténergique résolution de son cœur; mais, malgré lui, ses joues étaient pâles.
Quand il sonna à la porte extérieure, un fi'issonnement qu'il ne put comprimer parcourut ses veines , il serra les poings et passa sa îuain sur son front.
Le guichetier parut. Même bonnet d'ours,
même sabre pendu à la ceinture d'un rouge patriotique, même trousseau de clefs qui semblait porter dans son tintement de fer toutes les plaintesdes prisonniers, même visage, même allure abrutie et sauvage.
Ses lèvres se déridèrent en apercevant l'ami Gîncinnatus.
— Ah! c'est toi, camarade? J'ai Tordre de te laisser entrer.
— Pardieu! je le sais bien, répondit Baptistin d'un ton dégagé, en frappant sur l'épaule du citoyen guichetier. As-tu eu de nouveaux moutons à parquer?
Le guichetier secoua la tète.
— Ne m'en parle pas, mauvaise journée; mais demain la bonne. A cette heure-ci, il y aura de la place, tu peux envoyer de la marchandise.
Et le patriote partit d'un gros éclat de rire.
Baptistin se senlit froid jusqu'au c<eur à cette lâche plaisanterie, et il fit un pas en avant.
Le guichetier frappa discrètement à la porte du concierge avant de l'ouvrir.
— Citoyen, dit-il au petit vieux qui était courbé sur son bureau, c'est le citoyen Cincinnatus.
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— Ah ! ah!... fit celui-ci en levant la tète, tu es exact.
— Les patriotes le sont toujours, répondit Efaptistin en parcourant la chambre du regard.
—Tu permets, citoyen que je termine ce Ira* vail, reprit le concierge. C'est un classement de télés par lettres alphabétiques pour le déblayage de demain ; c'est Tafifaire de cinq minutes, après je suis tout à toi. Tiens, je te recommande le n"" 27, Callwpm tinctoria. Me voici à la lettre R : le ci-devant comte de Raibonne, l'ex-marquis de Repinay... Gomment! ils ne sont que deux à la lettre R!... C'est dommage, ça dérange Tuniformité de ma liste. A propos, ton amateur a-t-il dans sa collection un Femania Novœhoracerms?
— Oui, répondit Baptistin, dont les yeux s'injectaient de sang et sans faire attention à ce qu'il disait.
— Ah! tu en as un? Belle fleur!... belle fleur!.., j'en ai deux. Voilà pourquoi je te disais cela. Lettres. Ah!... ah! la lettre S est moins pauvre; un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit... et la petite Savernoy que joubliais... neuf.
Baptistin fit un bond sur lui-même ; il se
retourna vers le concierge , fort occupé à son travail de classement, et qui murmurait machi* nalement entre ses dents S,a,v^e,ryn,o,y, noy.
Le visage du digne serviteur était effrayant de résolution; il s*appuya d'une main sur une table qui était auprès de lui, et ses yeux s'arrêtèrent étincelants sur le conciei^e.
Celui-ci, enveloppé dans une vieille houppelande couleur feuille morte, avait son bonnet de soie noire rabattu presque sur ses yeux.
Baptistin tira de sa poche un mouchoir à carreaux et le plia en cravate ; puis, il s'avança d'un pas. Un instant il écouta. Tout était silencieux autour d'eux.
Alors, comme fait un tigre qui s'élance sur sa proie, il se jeta sur le concierge, en lui appuyant son mouchoir sur la bouche pour étouffer son premier cri.
Le petit vieux, surpris dans son travail, leva les deux bras à la fois, et, sans force suffisante pour résister à Baptistin, se renversa en arrière : mais ses yeux avaient une expression indéfinissable.
Baptistin s'approcha de lui et ramassant la plume qu'il avait laissée tomber à terre, il la lui mit dans la main.
— Signe ton nom sur cette feuille de papier.