‹ Le Montagnard; ou, Les deux républiques, 1793-1848Chapitre 57 sur 99 · PREMIÈRE PARTIE. 5S · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE. 5S

lui dit-il à voix basse, signe... signe... ou je te tue comme un chien... que tu es.

Les membres du citoyen concierge frissonnaient à faire peur. Il essaya de faire un mouvement pour détacher le mouchoir qui le bâillonnait; mais fiaptistin, plus rapide que réclair, lui saisit violemment le bras, et lui appuyant la main droite sur le papier :

— Signez!... signez !... lui répéta-t-il d'une voix convulsive.

£t il approcha la lame nue de son couteau (le la poitrine du concierge.

Celui-ci fit un bond effrayant sur sa chaise. On eût dit qu'U parlait avec ses yeux. La figure de Baptistin avait une telle expression de colère et de résolution désespérée que le vieil horticulteur comprit qu'il y allait de la vie.

Il fit signe de la tête qu'il allait signer.

— Hâtez-vous ! . . • hâtez-vous 1 ... dit Baptistin de la même voix.

Le concierge signa.

Baptistin alors lui arracha sa houppelande, son bonnet de soie noire, ses lunettes, puis, lui garrottant les mains derrière le dos et lui attachant les pieds ensemble, il le saisit dans ses bras vigoureux et le porta dans le cabinet noir dont il referma la porte avec le plus grand

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soin. Ensuite il passa la kouppelande, enfonea sur sa tête le bonnet de soie noire jusqu'aux sourcils, mît les grosses lunettes à branches de métal, et s'assit dans la chaise qu'occupait le concierge quelques minutes auparavant. Tout ce que nous venons de raconter fut fait en quelques minutes.

Baptistin ne réfléchissait plus, il agissait.

Il prit la feuille de papier signée par le citoyen concierge horticulteur et écrivit :

« Ordre d'élargissement de la citoyenne Jeanne de Savernoy. »

Puis il appela le guichetier.

Tout son cœur tremblait. II y avait comme un voile devant ses yeux, tant son émotion était grande.

C'est qu'il était arrivé au moment décisif; c'est qu'un bruit, un mouvement de cet homme enfermé dans le cabinet, un éclair de soupçon dans la pensée du guichetier, et tout était perdu.

Baptistin, dont les mains se crispaient sous la fièvre de l'agitation, tenait à tout événement un couteau caché sous la houppelande. Nous l'avons dit ; il était résolu à tout.

Les pas du guichetier se firent entendre

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dans le long corridor qui précédait la chambre du concierge.

— Seigneur!... Seigneur!... murmura Bapti&tin d'une voix suppliante.

Et se plaçant de manière à tourner presque le dos au guichetier, il prit la position d'un homme fort attentif. à un travail d'écriture. Le vieux bonnet de soie noire, les lunettes et le coUetdela houppelande jouaient un grand rôle. Baptistin, avec cet instinct rapide que donne le dévouement, avait étudié les mouvements, Fallure, presque le son de la voix du conciei^e.

Le guichetier entra.

— Tu as appelé, citoyen? dit-il.

— Ah !... fit Baptistin en déguisant sa voix par une quinte de toux opiniâtre, et tout en continuant son travail d'écriture, fais venir ici la citoyenne Savernoy •

— La citoyenne Savernoy, répéta le guichetier, n'est-ce pas la petite arrivée hier?

^ Précisément.

— Elle est dans la salle n" 27.

Baptistin, sans répondre, continua d'écrire avec la plus grande attention.

— Tiens ! par où donc est passé Gincinnatus? se dit à part lui le guichetier, il est dans le laboratoire»

Et il sortît.

Baptistin leva la tète et respira bruyam- , ment ; il s'élança vers le cabinet dans lequel il avait déposé le concierge, et regarda avec | une attention rapide et convulsive si les liens qui le garrottaient n'avaient point bougé.

— Situ essayes de faire un mouvement, lui dit-il à voix basse, je te mets ce couteau dans la gorge.

Puis il retourna à sa place et se mit à feuilleter avec rapidité tous les papiers qui étaient sur le bureau et dans les cartons.

Mademoiselle de Savernoy n'était entrée dans la prison que la veille; aussi n'eut-il pas de peine à trouver l'ordre d'arrestation et la feuille d'écrou : il prit les deux papiers et les brûla. Malgré lui, il pencha la tête et suivit machinalement le travail inégal et dentelé des flammes sur les deux feuilles de papier qui étaient à terre. Bientôt elles furent entièrement consumées, et presque au même moment il entendit un bruit de pas à la porte du cabinet.

Il ne put retenir un frissonnement qui glaça le sang dans ses veines. Son cœur bondissait, et il lui semblait que deux crampons de fer lui serraient les tempes.

— Ce sont eux, sans doute, dit-il.

PBEMIÂRB PARTIE. 57

En effet, c'étaient le guichetier et mademoiselle de Savernoy.

Par un mouvement instinctif, il rabattit davantage encore son bonnet sur ses yeux, s'enveloppa dans les plis de la houppelande et se courba sur son bureau dans l'attitude d'un homme très-occupé.

Jeanne était entrée, et il n'avait pas levé la tête.

— Qu'y a-t-il? fit-il d'un ton brusque en continuant de bouleverser les papiers du bureau.

— C'est la citoyenne...

— Quelle citoyenne?

— La citoyenne Savernoy, répondit le guichetier d'un air étonné.

— C'est bien...

— Ah çà ! dit le guichetier tout bas à part lai, est-ce que le citoyen Cincînnatus lui aurait cassé quelque plante en travaillant dans le laboratoire? Il est d'une humeur massacrante.

Baptistin n'osait pas lever la tète ; il avait peur d'être reconnu ; il eût bien voulu dire quelques mots à mademoiselle de Savernoy ; mais cet homme était là.

Une idée subite lui vint.

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— As-tu une cordet dît-iï.

— Une corde?

— Eh bien ! oui, une cerde.

— Non.

— Vas-en ehercber une et apporte-ld tout de suite.

Le guichetier hocha la télé avec mauvaise humeur et sortit.

— Hé ! cria Baptistin d'une voix de tonnerre^ est-ce que tu as été élevé dans la peau dfun ci-devant avec des laquais derrière tes talons pour fermer tes portes ?

Le guichetier était revenu sur ses pas.

— Décidément, dit-il, le citoyen Cincinnatus lui a cassé quelque plante.

Et il ferma la porte rudement.

La douceur des manières et l'amiënilé du langage n'appartenaient pas à l'ère républicaine.

Baptistin s'était levé à moitié, et il écoutait s'éloigner dans le corridor tes pas du guichetier. Tout à coup il se pencha vers la jeune fille, qui, silencieuse, immobile, les joues pâles, le cœur frémissant, mais la pensée dans le ciel, attendait son sort avec la résignation du martyr, et il lui dit à vdx basse :

— Mademoiselle de Savernoy, je suis Baptistin.

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— Oh! mon Dieu!... dit la jeune fiUe qui devint toute rouge.

— Je viens vous sauver ; M. le comte est en dehors qui vous attend...

— Ob ! merci, Seigneur, dit Jeanne.

Et elle joignit les mains.

— Surtout, pas un mot, mademoiselle, et n'ayez peur de rien.

— Non, Baptistin.

— Silence ! voilà le guichetier.

Baptistin reprit sa première position.

— Voilà la corde que tu m*as demandée, citoyen, dit le guichetier en entrant.

— Attache les mains de la citoyenne de manière à ce qu'elle ne puisse s*en servir, et écoute hien ce que je vais te dire...

— Allons , citoyenne , dit le guichetier , donne-moi tes mains.

Jeanne tendit ses mains sans répondre. Son cœur bondissait de joie et d'impatience.

Baptistin prit des papiers comme s'il les consultait avec attention.

— Ah! dit-il à demi-voix, mais assez haut cependant pour être entendu par le guichetier ; voici l'arrêté de la commune qui concerne la citoyenne.

Il ajouta d'une voix plus élevée :

— Tu vas la conduire hors de la prison ; mais fais bien attention à ceci. A quelques pas de la porte extérieure, il se trouvera un homme qui s'approchera de toi, et te dira : « De la part de la commune. >» Tu entends bien : u de la part de la commune ; » tu lui remettras la citoyenne et tu viendras ici me parler.

— Cet homme sera-t-il seul? fit le guichetier.

— Seul, je le pense.

— Ni sectionnaire, ni huissier, ni gendarme ? Baptistin se sentit trembler jusqu'au fond du cœur. L'insistance du guichetier l'effrayait.^

— Sacrebleu!... je t'ai dit seul!... reprit-il d'une voix rude, en essayant de faire bonne contenance.

— J'entends ; c'était une réflexion dans le bien de la chose ; voilà tout.

— Je te remercie de ton zèle, reprit Baptistin d'une voix radoucie.

— Allons , viens , citoyenne , reprit l'autre en prenant Jeanne par le bras; en route.

Et il grommela entre ses dents :

•— C*est égal, cet arrêté de la commune est singulièrement cocasse.

— J'ai cru qu'il ne partirait jamais! dit Baptistin en mettant ses deux mains sur sa poitrine, tant son émotion était grande. Allons,

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tout ce qu^il était possible de faire est fait ; si Dieu est avec nous, elle est sauvée !

11 se passa quelques minutes qui furent autant de siècles pour Baptistin ; la fièvre brûlait son sang.

Enfin il entendit du bruit dans le corridor.

— Est-ce le guichetier ? murmura-t-il , M. le comte se sera-t-il trouvé là?

Presque aussitôt, Thomme qui avait accompagné Jeanne, rentra.

— C'est fait, dit-il.

Baptistin se sentit pâlir de joie.

— C'est bien, laisse-moi travailler, et que personne n'entre avant que j'appelle.

Le guichetier sortit après avoir soigneusement fermé la porte.

Baptistin, sans perdre une minute, jeta la houppelande à terre, ôta le bonnet de soie, les lunettes, et se regarda dans un petit miroir cassé qui était attaché à un coin de la chambre : puis il prit le premier pot de fleurs qu'il trouva sous sa main et ouvrit résolument la porte.

A l'extrémité du corridor, le guichetier fumait sa pipe.

— Ah! c'est toi, citoyen Cincinnatus; que diable as-tu donc fab^riqué dans le laboratoire? Je gage un écu de trois livres que tu as fait de

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la mauvaise besogne : car le eiloy en concierge n'avait pas l'air satisfait.

— Ça n'est pas possible, on a la main plus ou moins heureuse, reprit Baptistin en souriant; mais comme j'ai fait un bon nmrché, voilà de quoi te velouter le gosier.

£t Baptistin, qui se dirigeait vers la porte extérieure, mit une pièce de monnaie dans la main du guichetier.

Celui-ci la fit glisser dans sa poehe et entra la clef dans la serrure.

— Bonne nuit, citoyen Gincinnatus, lui ditil en lui serrant la main de toutes ses forces, reviendra&>tu nous voir demain?

— C'est possible, fit Baptistin qui était déjà en dehors ; à propos, le citoyen concierge le recommande de ne pas le déranger ; il parait qu'il travaille.

— Il peut être tranquille, on n'entrera pas, reprit le guichetier d'un ton rogue, il n'est pas déjà si divertissant.

Baptistin était déjà loin. Il jeta son pot de fleurs au détour de la première rue et gagna rapidement la porte extérieure de la ville qui conduisait à la route de Caderousse.

Un vent violent agitait entre elles les branches des arbres avec un frémissement sinistre.

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Baptistin croyait à diaque insUBt entendre derrière lui des cris et des burienents. Quand il eut fait environ cent pas hors de la ville, il s'arrêta, car la sueur lui ruisselait sur le front ; il jeta sur tout ce qui l'entourait un regard investigateur, puis il se remit à marcher aussi vite qu'il le put, en regardant à droite et à gauche de la route s'il n'apercevait pas Petit- Pierre.

Au bout de cinq minutes d'une course rapide et inquiète, il lui sembla découvrira cinquante pas sur la gauche une masse noire : il s'arrêta une seconde fois et siffla. La masse noire se mit en mouvement, ce qui fit qu'elle se détacha plus distinctement sur l'horizon. C'était un cheval et un homme.

Il n'y avait plus à douter, ce ne pouvait être que Petit-Pierre. Baptistin se mit a courir comme s'il eût eu vingt ans.

— Ils sont partis?... dit-il à l'enfant d'une voix haletante aussitôt qu'il crut que ses paroles pourraient arriver jusqu'à celui auquel il les adressait.

— Oh ! ils sont déjà bien loin, M. Baptistin, dit Petit-Pierre.

Baptistin, sans ajouter un seul mot, s'élança sur le cheval.

— Montes-tu en croupe , mon ami?

— Non , M. Baptistin ; je retourne au couvent.

— Eh bien! que Dieu ait soin dé^toi, mon pauvre petit, car il n*y a plus que Dieu maintenant pour protéger les honnêtes gens.

Et, après avoir tendu la main à Petit-Pierre, il partit au galop.

— Allons!... allons!... hop!... hop!... mon brave Prométhée, disait-il en frappant l'encolure du cheval avec une baguette qu'il avait ramassée à terre, il faut les rejoindre ; deux hommes bien résolus et qui ont le bon droit pour eux valent dix assassins.

Il alla si vivement, le bon serviteur, qu'au bout d'une heure Prométhée, dont le poil luisant ruisselait de sueur, releva la tête et se mit à hennir.. Presque au même moment un second hennissement se fit entendre,

— Ce sont eux ! dit Baptistin ; Courage ! courage, Prométhée!

Le cheval, comme s'il eût compris, redoubla de vitesse ; et bientôt Baptistin entendît le galop de deux chevaux qui n'étaient plus qu'à trente pas de lui. Alors saisissant d'une main les longs crins soyeux de son cheval, 11 se

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dressa sur ses étriers, et se penchant en avant il cria :

— C'est moi, c'est moi !

Baptistin ne s'était pas trompé ; c'était le comte Henri et sa sœur. Tous deux s'arrêtèrent, et Baptistin les joignit presque aussitôt.

Le jeune homme, sans prononcer une parole, tendit au vieux serviteur sa main, sur laquelle celui-ci inclina le front avec respect; la jeune fille fit un signe de la tète, et les trois voya« geurs repartirent au galop.

Ils allèrent ainsi toute la nuit. Les premières lueurs matinales blanchissaient à peine l'obscurité du ciel lorsqu'ils atteignirent Balbon.

Tous trois descendirent un petit ravin qui était sur la gauche ; Baptistin sauta lestement à terre et attacha la bride de son cheval à un tronc d'arbre.

— On ne sait pas ce qui peut être arrivé pendant notre absence, M. le comte, et je crois qu'il est plus prudent que vous restiez ici ; je vais aller voir si M. le marquis demeure tou* jours au même endroit.

Il remonta le ravin et se dirigea vers la maison carrée aux contrevents verts, à la porte de laquelle Petit-Pierre avait frappé trois jours avant.

46 LE MOlfTAGHAaiD.

Sur le seuil, un homme était assis, eave^ loppé dans un manteau. Cet homme, c'était Grépaux.

Celui-ci aperçut Baptistin, et le reconnut aussitôt à son aliure; il se leva et.s^avança vers lui.

— Vous êtes seul, M. Baptistin? lui dit-il d'une voix qui dénotait une vive émotion.

— M. le comte est là avec mademoiselle, s'empressa de répondre Baptistin.

— Dieu soit loué ! dit Crépaux ; ça m'a fait une peur de vous voir arriver comme ça, j'ai cru que tout était perdu.

Ce fut au tour de Baptistin d'interroger.

— Et M. le marquis?

— Ça va de mieux en mieux. Grâce au ciel, ses blessures sont à peu prés cicatrisées. To»s les jours, on était menacé de visites domiciliaires, et M. le marquis a cru plus prudent de changer de demeure. Nous sommes à une demi-heure d'ici, chez un brave homme, aux yeux duquel nous passons pour les plus honnêtes contrebandiers de la terre; il sait que nous attendons des camarades, et j'ai là, caché dans un taillis, un ballot que vous aurez l'air d'apporter avec vous.

pRmÉne piiitie. AI

— Dépêchons, fit Baptislin, car voilà le jour qnï vient.

Tous deux prirent le ballot, chacun par un bout, et s'acheminèrent vers l'endroit où les attendaient le comte Henri et sa sœur.

Dieu permit qu'ils arrivassent sans rencontrer personne.

AussitAt qu'il aperçut ses deux eofants, le vieux marquis leur ouvrit les bras.

— Dieu est bon ! Dieu est bon ! répéta-l-il deux fois en les serrant sur son cœur.

Et il releva vers le ciel sa tèle vénérable avec un profond élan de reconnaissance.

Il y avait sur le sommet d'une colline peu élevée un vieux château en ruine.

En cette année de destruction et de pillage, était-ce cbose rare? Partout sur le sol des fosses ouvertes et des ruines amoncelées, tels étaient les bienfaits de la république une et indivisible, les offrandes des citoyens sur l'autel sacré de la patrie.

Cependant, pour rendre à César ce qui appartient à César, il est juste de dire que les

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ruines de ce château étaient antérieures à ce glorieux événement.

Depuis plus d'un demi-siècle, elles gisaient ainsi sur la colline. Les pâtres menaient souvent en ce lieu paitre leurs troupeaux, et s'asseyaient silencieusement sur ces débris pour voir finir le jour à l'horizon rougeàtre et consulter les astres ; car les pâtres de la Provence passent, le plus grand nombre, pour avoir le don de divination, et pouvoir lire dans le ciel la volonté de Dieu et les destinées humaines.

S'ils avaient ce don^ cette puissance surnaturelle, cette croyance à l'infini, pourquoi n'ont-ils pas lu dans l'avenir quel devait être ce règne de sang? Pourquoi n'ont-ils pas crié aux populations aveuglées dans quelle route néfaste on les poussait, dans quel délire fatal elles étaient plongées, à quels hommes elles obéissaient, et combien la postérité, en détour^ nant la tète, couvriraitd'un voile de deuil cette honteuse page de l'histoire? Pourquoi, messies de la vérité, n'ont-ils pas éclairé cet obscur chemin dans lequel on ne marchait qu'à ht lueur des torches incendiaires?

Hélas! c'est que les peuples, comme les hommes, sont sourds à la voix qui leur parle sagement ; c'est qu'il faut que toute destinée

PEEHiiRE PARTIE. 51

s'accomplisse pour servir d'exemple, d'émulation on d^effroi aux races futures.

Ce château tombé en ruine et abandonné avait servi longtemps de refuge aux contrebandiers , qui échappaient ainsi k toutes les poursuites; car il possédait d'immenses souterrains qui s'étendaient à l'infini sous la colline; mais un jour, on avait cerné les contrebandiers, on les avait pris, on avait bouché l'entrée des souterrains en roulant d'énormes pierres sur lesquelles l'herbe et les broussailles avaient poussé.

Depuis ce temps il n'avait plus été question des ruines du vieux château, dans lesquelles les corbeaux et les oiseaux de nuit avaient seuls élu dcmiicile.

G^est au fond de ces souterrains que le marquis de Savernoy et ses amis se réunissaient en conciliabule secret.

C'est là que les derniers fidèles d'une cause proscrite rêvaient la résurrection de cette couroBiie tombée sur un échafaud.

Les rêves sont des illusions; on les croit des mensonges, jusqu'à ce qu'ils soient devenus des réalités sous la volonté de Dieu ou la main des hommes. La religion a eu ses martyrs, comme eiie a eu ses prosélytes; elle a eu ses

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athées et ses adorateurs. Le trône de saint Louis se régénérait aussi par un martyr.

il y a de ces natures d'élite sur lesquelles les persécutions, les menaces, les tortures ancrent davantage Tinviolabilitéde la foi jurée.

Ces nobles conspirateurs qui voulaient, au prix de leur vie, étancher le sang qui coulait des blessures de la France, avaient pratiqué un passage secret par lequel ils étaient parvenus à s'introduire dans les souterrains.

Ce passage, caché par une végétation ardue et grimpante, et adroitement dissimulé par des éboulements de terrain pratiqués à l'^i* tour, était impossible à découvrir.

Ces réunions secrètes avaient été et étaient souvent très-nombreuses; des émissaires de tous les départements et de la Vendée y étaient accourus pleins d'ardeur et de dévouement pour prendre le mot d*ordre d'une noble insurrection. Hélâs ! beaucoup déjà avaient disparu; mais leurs places restaient vides et inoccupées les jours des mystérieux conciliabules, pour que la mort parlât de sa voix puissante aux vivants, et que ceux qui n'étaient plus servissent leur pays, même au delà de la tombe.

C'était à une de ces réudions que se rendaient le marquis de Savernoy et son fils.

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La nuit par laquelle ils marchaient tous deux ainsi, le front rêveur, mais la pensée levée vers le ciel, était bien une de ces nuits propices au mystère et à la proscription. Le ciel était sombre, pas une étoile n'y brillait, et l'on entendait au loin les signes précurseurs d'un orage qui grondait à l'horizon. Il semblait que Dieu lui-même voulût les protéger et envelopper de ténèbres protectrices celte dernière nuit qui devait encore une fois réunir les derniers lambeaux de la fidélité.

Bientôt ils arrivèrent au bas de la colline; alors ils s'arrêtèrent, écoutant si le vent, qui commençait à souffler avec violence, leur apportait Tindice de quelque bruit ou celui du pas monotone et mesuré de ces patrouilles armées qui parcouraient les campagnes ; mais tout était silencieux, et l'œil, aussi loin qu'il pouvait s'étendre à travers robscurité, ne distinguait rien que le profil vague et vacillant des arbres agités par le vent.

Alor&ils regardèrent un instant autour d'eux pour s'orienter; puis, le corps courbé et suivant les indices de branches brisées qui leur étaient connues, ils se mirent à gravir la colline à travers les buissons épineux qui parfois s'élevaient au-dessus de leurs têtes.

Après avoir tourné la colline presque en son entier, ils s'arrêtèrent tout à coup.

Le marquis prit dans sa poche un petit sifflet d'argent, et se penchant à terre, afin que le bruit étouffé ne pût pas se répandre au loin, mais pénétrer sourdementdans les cavités du souterrain, il en tira un son bref, qu'il répéta trois fois à une demi-minute environ de distance; puis, l'oreille attentive, tous les deux attendirent.

Quelques secondes s'étaient à peine passées que le même son se fit entendre, produit comme le leur par un sifflet.

— Ils sont là..., dit le marquis à son fils.

Le jeune homme se pencha plus près encore de la terre, écartant les ronces de manière à toucher presque de son visage l'orifice imperceptible d'un trou, et prononça deux mots qui se perdirent comme un vague murmure au milieu du frémissement des feuilles et des branches.

Presque aussitôt, une énorme pierre tourna sur elle-même, et l'on put voir un escalier pratiqué à l'intérieur. Cet escalier était éclairé par une lumière qui laissait seulement les deux premières marches dans l'obscurité.

Au bas se tenaient deux hommes.

PRSHIÂRe PARTIE. 55

L'un avait un flambeau aliumé; l'autre un pistolet armé, dont le canon menaçait incessamment la poitrine de ceux qui arrivaient.

Henri lit passer son père le premier et descendit après lui. Quand il eut franchi la dernière marche, le marquis se pencha à Toreille de celui qui tenait le pistolet, et lui dit tout bas le mot de passe. L'arme qui était levée s'abaissa alors, et le gentilhomme provençal pénétra dans l'intérieur du souterrain. Le comte en fit autant ; le pistolet s'abaissa également devant lui ; puis la pierre retomba sans bruit sur l'ouverture.

L'homme qui tenait le flambeau marchait devant le marquis de Savernoy et devant le comte Henri, afin de les éclairer dans le dédale obscur et tournoyant du souterrain. Ce flambeau jetait une lueur blafarde sur les arcades grisâtres, le long desquelles suintaient quelques gouttes d'eau, et l'ombre des deux arrivants, se projetant par derrière eux, semblait deux noirs fantômes qui les suivaient. Cette galerie souterraine était si sonore, que r-oB entendait résonner un à un chacun des pas, comme autrefois résonnaient sur les dalles des vieilles salles d'armes les bottes éperonnées des chevaliers.

Après avoir marché Tespace de sept à huit minutes environ, ils arrivèrent dans une salie basse, mais large et spacieuse.

C'était là que se tenaient les secrets conciliabules.

Cette salle était éclairée par des lampes suspendues au plafond, dont les flammes inégales promenaient le long des murs leurs formes fantasques, tantôt rampantes, tantôt gigantesques.

Ce lieu avait un aspect lugubre et triste. H était bien choisi pour des hommes menacés chaque jour par Téchafaud révolutionnaire.

Sur les sièges qu'occupaient ceux que la mort avait frappés les premiers, leurs noms étaient inscrits recouverts d*un crêpe noir, et nul ne s'asseyait sur ces sièges dès lors devenus sacrés. Le nombre des places inoccupées augmentait chaque jour, et chaque jour des noms voilés de deuil venaient s'ajouter à celte liste fatale empruntée à la tombe.

Ceux qui survivaient s'inclinaient en passant devant ce saint et respectueux souvenir que la vie donnait à la mort, et bien des yeux se remplissaient de larmes sans qu'une plainte, sans qu'un gémissement s'échappât de ces poitrines résignées depuis longtemps à souffrir.

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Lorsque le marquis de Savernoy et son fils entrèrent, tous ceux qui étaient présents (et ils étaient au nombre de quarante environ) s^avancèrent au-devant d'eux, et tendirent les mains au noble vieillard, sur le front duquel on voyait les cicatrices vivaces encore des blessures qu'il avait reçues.

Le vieux gentilhomme était triste et sombre, car les nouvelles qui arrivaient chaque jour, soit de Paris, soit des départements, étaient désastreuses. Les cités jadis les plus fiéres se corrompaient au cœur et commençaient à se prosterner devant deux ou trois jacobins forcenés de la Montagne ; la France était inondée de monstres, et la guillotine allait devenir, pour ainsi dire, l'autel national.

Elle était cruelle, mais bien vraie, cette parole de Louvet le républicain, Louvet le girondin : (( Sans distinction d'opulence ou de misère, de grandeur ou d'obscurité, les hommes doivent être esclaves, puisque les hommes rampent devant les méchants. »

La peur dissimulée sous le nom de prudence laissait marcher invincible et souverain l'hydre envahisseur. C'était une triste vérité que le sang versé répandait autour de lui.

Comme celui du vieillard, tous les fronts étaient voilés par une amère tristesse.

— Dieu ne marche pas avec nous, dit le marquis de Savernoy en secouant la tète avec une profonde douleur.

— Que faire alors? répondit une voix où se peignait le découragement le plus absolu.

— Ne désespérer ni de Dieu , ni des hommes , reprit le marquis qui releva soudainement la tète, et nous rallier davantage encore, soldats dispersés d'une cause que tons abandonnent.

£t traversant le groupe d'un pas calme et ferme, il alla s'asseoir à la place qui lui était réservée.

Cette place, plus élevée que les autres, était à l'une des extrémités de la salie ; car le marquis, par le privilège de l'âge, présidait ces i*éunions.

Chacun alla silencieusement s'asseoir.

Le marquis se leva, et après avoir promené un regard calme sur ceux qui l'entouraient, il leur dit :

— La cause que nous servons peut parfois sembler se perdre et s'anéantir ; mais elle est du nombre de ces choses puissantes dont le germe ne s'étouffe pas. La hache tranche, mais ne déracine pas : le dernier mot de ce drame

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sanglant qui se joue ici esl inscrit au ciel. Oui, parfois, mes amis, il y a dans le eœujp le plus fidèle et le plus dévoué des heures terribles de découragement; à la vue de tani de criDEies impunis qui se succèdent, on serait tenté de croire que la main de Dieu s'est retirée du trône des rois ; mais ces heures décoii>ragées ne sont que le tribut nécessaire de notre chétive humanité. Les grands courages se retrempent dans les grands dangers ; les jo«rs qui portent aujourd'hui pour nous la tempête et la mort, peuvent demain porter la victoire et le triomphe.

Le marquis de Savernoy avait prononcé ces derniers mots d'une voix si inspirée, que tous les assistants se levèrent à la fols, et, sans pro^ noncer un mot, tendirent leurs mains en signe de serment, et levèrent leurs yeux au ciel.

n y avait quelque chose de solennel et de grand dans ce silence expressif; et au milieu de Ums ces hommes debout, de tous ces bras tendus, de toutes ces respirations oppressées, dont on entendait le bruissement^ sen^lable au battement des ailes d'une volée d'oiseaux qui monte vers les nuages, se détachait la figure vénérable dn vieux marquis.

En regardant ce visage calme, impassible, mais d*une expression si noble de dignité, on eût dît la statue de la Fidélité devant laquelle tous venaient prêter serment.

Quelques instants après, le vieillard reprit :

•^ Mais quand Ton sert une cause à laquelle on a voué sa vie entière, il ne s'agit pas seulement de mourir pour elle, il faut lui être utile; les dévouements ne doivent pas être stériles, et le sang répandu doit être une semence qui porte ses fruits.* Nous n'avons pas circonscrit à la Provence seule nos efforts et nos espérances ; il faut que tous les départements à la fois se soulèvent contre la tyrannie des oppresseurs de la nation. C'est là, vous le savez, le but de notre association. Le réseau de la fidélité s'étendra par toute la France. Le moment approche où le combat décidera dos destinées de tous. Il faut donc à tout prix réveiller le zèle de nos partisans, ranimer leur énergie qu'attiédit tout le sang qui coule, et que décourage la lâcheté de ce peuple qui se déshonore en acceptant un aussi dégradant asservissement.

Chacun écoutait en silence ; à mesure que le vieux gentilhomme parlait, sa voix devenait plus vibrante et plus animée.

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