PREMIÈRE PARTIE
éeraser sous mes pieds... pour faire couler leur sang goude à goutte...
Puis il s*arréla, effrayé lui-même des paroles qu'il avait laissées éciiapper, promenant sur ceux qui Técoulaient un regard interrogateur.
— Mais partez donc!... partez donc!...
s'écria-t-il d*unc voix de tonnerre; que Faites- Tous ici?..» A la 3Iui8on'Jaune! et mort aux Savernoy!...
— A la Maison-Jaune t et mort aux Savernoy! répéta toute la sans-cuiotterie en brandissant des couteaux, des piques et des fusils.
— Une expédition! dit Cassius. Camarades^ j'en suis I je ne serais pas fâché d*avoir un Savernoy quelques minutes sous la main.
£tii sortit avec les autres.
Obrier les écoula descendre Tescalier, comme on écoute s'enfuir et s'éteindre peu à peu un Lruit qui est un souvenir.
— Oh! mon Cis! mon fils! dit-il.
Tout à coup il aperçut George. Évidemment il ayait oublié sa présence ; car il ne put se défendre d'un mouvement de surprise lorsqu'il vit les deux yeux du jeune homme attachés sur lui.
BO LE MONTAOlfARD.
George avait dans la physionomie une expression qui contrastait singulièrement avec celle du citoyen Obrier, contractée par une fiévreuse inquiétude.
— J*ai souveotentendu parler des Savernoy, dit-il.
Obrier ne répondit pas ; il écoutait dans le silenée. Il se pencha à la fenêtre :
— Je ne les entends plus, murmura-t-il entre ses dents.
-— lis sont déjà loin I dit George. Je connais Cassius de longue date : il va les mener un train d*enfer.
— J'ai la fièvre!... fit Obrier, qui venait de se rasseoir, et qui parcourait des papiers sans savoir ce qu'il faisait. Que disions-nous donc, citoyen, quand ils sont venus nous inter* rompre?
— Je te disais, citoyen président, répondit George d'une voix calme, mais pénétrante, que ma vie et mon àme appartiennent à la
république-
— C'est vrai ; c'est vrai, reprit Obrier, et je t'ai dit que lu irais loin ; je lis cela dans tes yeux. Aujourd'hui je te protège; demain, ce sera loi peut-être qui me protégeras*
George sourit.
PREUIÂRE PARTIE. 51
Obrier laissa retomber les papiers qu'il tenait dans sa main.
— Sais-tu que c'est très-bien ce que tu as écrit? Camille Desmoulins ne ferait pas mieux.
Obrier s'arrêta.
— Ne trouves-tu pas que l'on étouffe ici? George se leva et ouvrit la fenêtre.
— Merci, citoyen, dit Obrier.
Et il appuya sa tête sur sa main. Tout à coup il la releva : une pensée subite venait comme un doute de traverser son esprit :
— Connais-tu la Maison- Jaune? dit-il à George en lui saisissant le bras.
— Oui, répondit celui-ci.
— £h bien ! conduis-moi.
— Avec plaisir, citoyen.
Obrier sortit avec George, et oublia de prendre sa pipe et de fermer à double tour de clef la porte de son cabinet ; ce qui était la preuve la plus évidente de l'agitation extrême dans laquelle il se trouvait.
La Maison'Jaune était une sorte de cabaret placé au coin d'un petit bois, au conjoint ou plutôt au point d'intersection de deux routes, toutes deux de traverse, dont Tune conduisait à Ninies, Tautre à Uzès. Il est inutile de dire que la couleur dont la maison avait été peinte lui avait valu ce surnom, qui certes ne fut jamais mieux mérité.
Elle était, en effet, jaune depuis les pieds jusqu'à la tête, de ce jaune audacieux qui attire le regard par la crudité de son aspect et rétrangelé de sa physionomie ; aussi sa cou*
54 LE MOICTAGNARD.
leur OU plutôt son surnom avait survécu à sa vie réelle ; car par un singulier hasard de fortune, ces deux chemins, tous deux fort mal entretenus, avaient cessé d'être fréquentés, et une route nouvelle venait d'être faite qui coupait le bois par le milieu au lieu de le contourner. Alors la pauvre Maison- Jaune s*élait éteinte dans le silence et dans Toublî, sans que, même une fois par mois, un chariot de voiturier vînt s'arrêter à sa porte. La couleur même commençait à Tabandonner; il y a peu de choses qui résistent à Toubli et à Fisolement.
Que voulait dire celte lettre prise sur un homme mort , ce rendez-vous mystérieux?
Peu de motssufflront pour l'expliquer.
Les deux premiers cris de la France révolutionnaire furent : Mort au roi ! mort aux nobles ! Proscription glorieuse qui inscrivait le mot de fidélité au front de la noblesse en Tenveloppanldans la même condamnation, et en élevant côte à côte les deux échafauds.
Dés lors le pillage, l'incendie et la dévastation se répandirent comme des torrents terribles sur toute la surface de la France; les nobles assistèrent à l'incendie de leurs châteaux, à la destruction de leurs terres; ils
PREVIÈRB PARTIB. B5
avaient tu les cadavres amoncelés sous les pas des septembriseurs ; ils voyaient les victimes de nouveau entassées dans les prisons, denrée promise au tribunal révolutionnaire.
Quelques->uns, malgré tout, ne voulurent pas désespérer de Dieu et de Tavenir; ils se réanirent dans un vaste complot, au lieu de fuir le sol de la France et d*alier demander asile à Tétranger. Les nobles cœurs se comprennent sans se connaître, se devinent sans se parler, et, se réunissant dans la même pensée, vont vers le même but sans s*être appelés.
Tout le midi de la France était en combustion; chaque jour les listes de proscription grossissaient. Les prisons d*Avignon, de Montpellier, de Nimes, d*Ârles, de Marseille, devenaient trop étroites ; chaque jour des milliers de prisonniers y étaient écroués, et le sang le plus pur coulait à profusion sous le couteau de lâches assassins.
Parmi les familles nobles de la Provence, la plus estimée, la plus considérable de toutes, était celle du marquis de Savernoy.
Le vieux marquis ne voulut pas émigrer : rémigration lui semblait trahison et lâcheté. Par ses soins, tous les gentilshommes de la
Provence reçurent des avis secrets et se réunirent en un lieu sur, à une heure fixée.
Le marquis de Savernoy portait un de ces noms que tout un pays aime et respecte.
Cliaquenuit, le lieu de réunion était changé afin de déjouer les recherches des ennemis acharnés à leur poursuite. Le marquis, infatigable malgré ses cheveux blancs, et secondé par le comte Henri, son fils, semblait avoir retrouvé, dans ce moment suprême^ toutes les forces et toute rénergie de la jeunesse. Déjà les ramifications de ce grand complot s*étendaient sur plusieurs parties de la France; c'étaient des étincelles séparées qui devaient se réunir un jour pour former un immense incendie.
La Maison-Jaune^ dont nous avons parlé plus haut, était inhabitée par suite du changement de route. Placée au coin de ce bois à peu de distance d'Arles, communiquant facilement avec Nîmes, Uzès et plusieurs autres villes importantes de la Provence, elle parut au marquis un point de ralliement qui ne devait point attirer l'attention.
Il fit donc acheter cette maison par un homme sûr et dévoué qui y établit un petit commerce de cabaretier.
PREHièRB PARTIE. 87
Les pratiques venaient fort peu ; aussi le propriétaire de la Maison-Jaune avait soin de se plaindre et de crier bien haut que, si cela continuait, il mangerait dans ce maudit cabaret le peu de fonds qu*il avait amassés.
Le marquis de Savernoy y venait souvent. (Test là qu*il recevait tous les émissaires et toutes les nouvelles qui lui parvenaient des diverses parties de la province.
La nuit où la lettre portée à Antoine Obrier avait été arrachée sur le corps mort d*un de ses plus fidèles serviteurs, il attendait des nouvelles de Montpellier.
Aussi, lorsque la nuit fut entièrement venue, et que les campagnes furent silencieuses et endormies, celui qui eût regardé bien attentivement dans la direction de Nimes eût pu voir, se dirigeant vers la Maison-Jaune, par un sentier étroit, un homme vêtu comme le sont d'ordinaire les gens de la campagne. Un chapeau gris enfoncé sur la tète lui cachait la moitié du visage avec ses vastes rebords, une veste d'un drap grossier était boutonnée sur sa poitrine, et les larges plis de son pantalon de bure s'accrochaient aux ronces du chemin; car cet homme, soit pour diminuer la longueur de la rpute^ soit pour éviter la rencontre
Sft LE HONTAGItARD.
de qui que ce fût, n*avait pas tardé à quitter le chemin tracé pour prendre à travers champs, côtoyant les haies, les buissons et se frayant un passage avec le bâton qu*il tenait à la main.
Parfois, il s'arrêtait et semblait écouter si le vent de la nuit ne lui apportait pas quelque bruit lointain.
Dans ces moments-là, courbé derrière quelques touffes épaisses de tamaris, il ôtait son chapeau pour que le plus léger souffle du dehors pût arriver à son oreille attentive, et ses cheveux blancs, qui tombaient le long de ses tempes, se soulevaient et battaient son front de leurs mèches argentées. Autour de lui gémissaient faiblement les cimes des arbres et frissonnaient entre elles les feuilles des haies voisines.
Écoutait-il? Attendait-il? Se reposait-il?
Lorsque quelques minutes étaient passées, il enfonçait de nouveau son chapeau sur ses yeux, et reprenait sa route.
Bientôt il arriva très-proche de la Maison- Jaune.
Avant de frapper, il en fit lentement le tour; puis prenant dans l'une de ses poches un petit sifflet, il en tira un son bref et aigu qui
P^EHIÈRE PABTIB. 69
se perdit dans Fécho de la campagne comme le gémissement d*un oiseau de nuit.
Quelques secondes après, une fenêtre s'entr*ouvrit, sans que, même en s'aidant des rayons de la lune qui réclairait en ce moment, on pût distinguer personne.
L'homme dont nous avons parlé s'avança alors du côté de cette fenêtre placée au rezde-ebaussée, s'accouda sur Tappui et étendit sa main au dedans. Presque aussilôl une autre main toucha la sienne et tàta dans Tombre un double anneau d'or qui était à l'annulaire; ensuite l'homme du dehors retira la main, la fenêtre se referma et il y eut encore un long moment de silence, après lequel la porte s'ouvrit a moitié.
Celui qui avait ouvert la porte tenait une lumière.
— Rien de nouveau, M. le marquis, dit-il à voi)r basse à celui qui allait en dépasser le seuil (car c'était le marquis de Savernoy luimême).
— C'est bien, Jacques, dit celui-ci d'une voix brève. As-tu fait prévenir par un avis secret le comte de Ferney ?
— Pingouin y est allé.
— Alors la lettre arrivera, ou Pingouin sera
60 LE tfONTAGNARD.
tué, reprît le marquis fort tranquillement, comme se parlant à lui-même.
Et passant dans une petite pièce attenante à celle dans laquelle il venait d'entrer, il s'assit en disant à Jacques :
— Apporte-moi sur cette table tout ce qu'il faut pour écrire.
Jacques apporta ce que le marquis lui avait demandé et resta debout devant la table, attendant de nouveaux ordres.
— As-tu eu du monde dans la journée? dit celui-ci sans même quitter des yeux les papiers qu'il examinait.
— Trois rouliers qui se rendaient à Uzès et deux gendarmes qui ont bu sans même descendre de cheval.
— Tu n'as rien entendu?
— Rien, M. le marquis.
— Va reprendre Ion poste d'observation.
S'il arrive deux personnes, et que ces deux personnes frappent, chacune, deux coups sur le troisième carreau de la fenêtre à gauche, tu viendras me prévenir et tu ouvriras. Je n'attends que ces deux personnes; tu n'ouvriras donc à nul autre, à moins que ce ne soit mon iils ou Pingouin, et alors tu reconnaîtras le signal.
PREMlàBB PABTIE. 61
— M. le marquis peut élre tranquille, dit Jacques en s'inclinant respectueusement.
— Quelle heure esl-il?
— Onze heures viennent de sonner.
— Encore une heure, dit le marquis.
Et appuyant ses deux coudes sur la table, il prit son front chauve dans ses mains.
Jacques comprit que le marquis n'avait plus d'autres ordres à lui donner, et il se relira en fermant la porte le plus doucement qu'il lui fut possible, pour ne pas troubler les réflexions de son maître.
Le marquis resta longtemps dans la même position.
— Allons I dit-il en secouant la tête d'un mouvement brusque, Tavenir est à Dieu ; noire cause est belle, il ne nous abandonnera pas. Mais c'est à Paris qu'il faut aller, c'est là qu'il faut attaquer le mal dans ses racines. Tout va bien ; qu'ils continuent à ensanglanter la Frafice, et le règne de ces bourreaux sera court; leur mort sera terrible comme tout châtiment qui vient de la justice de Dieu.
Et le marquis retomba dans ses silencieuses médiiations.
Tout à coup la porte s'ouvrit brusquement, et Jacques entra.
Il était pâle, agité.
Le marquis de Savernoy leva la tête, et ses deux sourcils se froncèrent avec un mécontentement visible.
— Pardon... pardon, M. le marquis, si j'entre ainsi ; mais tout à Theure, au milieu du silence, il m*a semblé entendre du bruit, j*ai cru que c'étaient les deux personnes que vous attendiez, et je me suis mis à observer attentivement, pour obéir au premier signal. Alors j'ai vu des hommes... j'en ai compté dix au moins, qui paraissaient sortir du bois dans différentes directions et s'approcher de la maison .
— En es-tu sûr? fit le marquis, qui cependant ne se leva pas, et dont le visage ne décela aucune émotion, tant c'était une de ces natures énergiques que tout danger, quel qu'il soit, trouve toujours calmes et préparées.
— Oh! oui !... bien sur, M. le marquis.
— Alors écoute-moi bien, Jacques, et retiens bien chacune de mes paroles ; si tu ne t'es pas trompé, que je sois pris ou tué...
— Oh ! M. le marquis! interrompit le brave homme en joignant les mains.
— Jacques , reprit le marquis tranquillement, nous vivons dans un temps où la mort
PREHIÂRB PARTIE. 6S
peut toucher chaque heure de notre TÎe. Ne cherche pas surtout h me défendre, mais tâche de réchapper ; s'ils cernent la maison, c'est qu'ils ont connaissance de ma présence ici, et leurs mesures sont bien prises. Tu iras... écoute-moi bien, à l'endroit où la route de Nimes fait un coude, et là tu attendras jusqu'à ce que tu voies arriver deux hommes à cheval. Tu leur diras : « N'allez pas plus loin et retournez d'où vous venez. » Puis tu iras rejoindre le comte de Savernoy, mon fils.
— Je ferai ce que M. le marquis m'ordonne de faire, dit le vieux serviteur, qui écoutait attentivement, l'oreille collée contre la porte.
— Maintenant, Jacques, va voir si tu ne t'es pas trompé, ajouta le marquis, de cette même voix tranquille et calme dont le timbre ne s'était pas altéré un seul instant.
Jacques sortit aussitôt ; mais à peine était-il dans la pièce qui servait d'entrée au cabaret, que le bruit qu'il entendit du dehors ne lui laissa aucun doute sur la vérité de ses soupçons. Toutefois, il monta l'escalier à la hâte, pour regarder par une petite lucarne qui lui servait d'observatoire ; il vit la Mai9on-Jaum
cernée de toutes parts. Le nom du marquis de Savernoy fut prononcé à voix basse, il parvint jusqu'à ses oreilles.
Le pauvre homme joignit les mains avec un sentiment de profonde douleur et descendit aussi proinpiement qu*il lui fui possible.
Le marquis, toujours assis devant sa table, comme s'il n'eût été menacé d'aucun danger, brûlait un à un des papiers après les avoir examinés avec attention.
— Nous sommes perdus, M. le marquis ! dit le digne serviteur d'une voix effarée en entrant de nouveau.
— Allons, Jacques, que signifient cette pâleur, cet effroi? Est-ce le premier danger de cette nature qui nous menace et que nous courons ensemble?
Au même moment, des coups frappés contre la porte et les contrevents des fenêtres retentirent du dehors.
— Ce n'est pas pour moi que je tremble, murmura Jacques en se relevant et en se rapprochant du marquis. Qu'est-ce que ça méfait, à moi, de mourir?
Le marquis lui tendit la main; puis, sans répondre, il lira de ses poches deux pistolets qu'il posa sur la table.
PREMIÈBE PARTIR. 65
Les coups redoublaient, et des voix tumultueuses criaient :
— Hola! hé! là dedans ! ouvre ta baraque, si tu ne veux pas qu'on la brise.
— Va ouvrir, dit le marquis, et ferme celte porte à double tour en t*en allant.
Jacques essuya silencieusement deux larmes qui coulaient de ses yeux.
— SI nous ne devons plus nous revoir, reprit le marquis d'une voix affectueuse, adieu, Jacques.
— Adieu^ M. le marquis, reprit le serviteur en posant ses lèvres sur les deux mains du marquis; que Dieu veille sur vous, et qu'il fasse que ces gredins-là ne s'attaquent qu'à moi!
Le marquis de Savernoy lui répondit par un sourire de douce résignation, et, relevant Jacques qui s'était agenouillé :
—Va, lui dit-il, monami,tu entends comme ils s*impatientent.
Elle était triste et touchante cette scène d'adieux suprêmes, au milieu des hurlements qui venaient du dehors comme des menaces de mort. La lumière vacillante ne jetait qu'une faible lueur dans la chambre et éclairait le visage du marquis , laissant dans l'ombre
56 LE lONTAGNARD.
le vieux serviteur agenouillé à ses pieds.
Jacques était sorti, et le marquis, tenant un pistolet de chaque main, attendait immobile comme l'eût été une statue.
— J'y vais! j'y vais! cria Jacques en essayant de donner à sa voix l'expression surprise du sommeil interrompu. Que diable l Vous allez casser ma porte. Quand on vient à cette heure, on laisse au moins aux gens le temps de se lever.
Et parlant ainsi, Jacques bouleversait son lit qui était dans un des coins de la chambre et jelait sur les draps sa veste et son gilet.
— Çà, voyons, que me voulez-vous, citoyens?
— Nous voulons que tu ouvres!
— A cette heure, mon cabaret est fermé.
— Qu'est-ce qui te parle de ton cabaret? reprit au-dessus des autres une voix stridente qui était celle de Cassius.
— Mais je suis seul ici, et je suis couché.
— Ouvre tout de même! cria la voix, ou nous allons te faire danser une carmagnole soignée.
Jacques comprit qu'il était temps d'ouvrir.
A peine la porte fut-elle entre-bàillée, que
Cassius entra en étendant ses deux muins de«
PREMliBB PABTII. 97
Tant la porte pour empêcher les autres de le saivre avant qu*il leur en eût donné la permis* sion; car Cassius était de ces hommes qui s'investissent en toute occasion du souverain pouvoir, et se nomment chefs à Tunanimité partout où ils se trouvent.
— Ah çàl vous autres, dit-il de cette voix rauque qui lui était particulière, gardez bien toutes les fenélres ; il ne s*agit pas de laisser échapper Toiseau, parce qu'on entre dans la cage.
Et, s*adressant à Jacques :
— Tu disque tu es seul, citoyen cabaretier; eh bien ! tu peux te vanter d'avoir le sommeil dur.
Tout en parlant, il s'approcha du lit, en arracha rudement la couverture, et posa une de ses mains sur le drap.
— Tu n'étais pas couché ?
— Ah! par exemple!
— Tu mens! ce lit est froid.
Jacques, qui était loin de s'attendre à cette investigation, resta sans répoudre.
— Ça te chiffonne, ciloyen cabaretier, reprit Cassius. J'ai deviné la chose; allons, vite! si tu ne veux pas que je te fasse danser au plancher eomme une lanteroe, dis-nous où est l'autre.
68 LE MONTAGITABD.
— Qui, Tautre? reprit Jacques en feignant rétonnement.
— L'autre! hurla Cassius d'une voix tonnante, celui que nous cherchons f... Ton marquis de Savernoy, qu'il nous faut mort ou vif!
— Tu dis, citoyen, le marquis de...? Il ne vient pas de marquis dans mon cabaret.
— Citoyen cabaretler, tu as l'air innocent comme une jeune fille, mais Cassius ne s'y laisse pas prendre; le vieux renard est dépisté. Si tu ne t'exécutes pas de bonne grâce, nous allons fureter la baraque, et si je trouve quelque chose de suspect à la république une et indivisible, je te tortille le cou comme à un poulet.
Jacques avait dit la vérité : ce n'était pas pour lui qu'il tremblait, mais pour son maître. Les menaces de Cassius, les regards enflammés et haineux de cette meute patriotique ne l'effrayèrent pas. 11 resta, devant le sans-culotte ferme et immobile.
— D^abord, lui dit-il, de quel droit venezvous ainsi dans ma maison?
— De quel droit? ricana Cassius. Écoutemoi bien, vieux grison ; je veux être rempli de bons procédés à ton égard : c'est du droit d'ua
PBEMIÈRE PARTIE. 60
petit chiffon de papier qui dit à des fédéralistes comme toi et tous les tiens de venir ici h minuit. J avais oublié le signal; sans cela, on se serait amusé; histoire de rire un instant.
Si la pièce dans laquelle ils se trouvaient avait été mieux éclairée, Cassius eût pu voir le visage de Jacques pâlir malgré lui à ces dernières paroles.
La réponse était difGcile; heureusement le farouche républicain était d'une nature légèrement brutale et affectionnait peu le dialogue. Il poussa rudement Jacques pour se faire place et commença l'exploration de la maison en compagnie de Scévola, qui avait écouté avec admiration la manière de s'exprimer pleine de sens de son nouvel ami.
— Vous voyez bien qu'il n'y a personne? dit Jacques, qui observait du coin de l'œil les mouvements des deux hommes.
Cassius ne répondit pas.
Cet homme avait évidemment le génie de rinquisilion et de la perquisition. Rien n'échappait à son regard scrutateur. Il se méfiait de tout.
Aussi, après avoir visité avec minutie une espèce de petite chambre qui était sur la gauche et qui servait de débarras, il arriva au
79 LB MMTAttBABD.
mur qui eachait la porte par laquelle était enlré le marquis de Savernoy.
— 11 y a là quelque chose» dit-il en frappant sur le mur à coups redoublés.
— Il n'y a rien, reprit Jacques, qui tremblait sur ses jambes, mais qui affectait de remettre très-tranquillement en ordre son lit dont les couvertures avaient été jetées à terre.
Mais Gassius était tenace en diable.
— Scévola, dit-il en montrant à son compagnon Tendroit sur lequel il avait frappé, voilà le terrier. Tu as un bon outil dans les mains, travaille-moi cela carrément.
Pendant qu'il parlait ainsi, d'un bond il fut près de Jacques, et le saisissant à la gorge, il s'écria :
— Vieux blaireau, à nous deux maintenant ! Si tu ne nous aides pas à ouvrir la porte qui est cachée dans ce mur, je te fais sauter la cervelle ; ceci, mon bon vieux, est par ordre du citoyen présidant le comité de surveillance de la commune, siégeant à Arles. Te voilà instruit, si tu es curieux.
Ces paroles avaient été prononcées d'une voix si vibrante que le marquis n'avait pas dû en perdre une seule syllabe.
Presque aussitôt Scévola se mit à travailler le
PKElflEAB MKTIB. 71
mar carrément, comme le lui avait indiqué son ami.
Jacques savait bien que c*élait fini de lui; et comme Cassius le tenait toujours par le collet, il cherchait à prendre un couteau caché 60Q$ sa veste, pour ne pas au moins se laisser tuer sans défense, comme un mouton entre les mains d*un boucher.
L*on doit facilement comprendre dans quelle affreuse position était le niai*quis de Savernoy peodant la scène que nous venons de tracer.
11 8*était rapproché et avait écouté avec attention. Lorsqu'il entendit Scévola, dont chaque coup faisait tomber un morceau du mur, son dernier abri contre les assassins qui le poursuivaient, il arma ses pistolets et s'approcha d'une porte secrète qui avait également été pratiquée à l'autre extrémité du cabinet et qui donnait sur la campagne. Cette pièce n'avait aucune fenêtre, et recevait le jour par une espèce de claire-voie pratiquée dans le haut.
le marquis r^arda une dernière fois s'il ne lui élait échappé aucun papier qui, lui mort, eût pu compromettre ses amis. Après cette dernière investigation, rapide comme la pensée, ii éteignit la lumière et ouvrit doucement
72 LE MOSTAGNARD.
la porte secrète, en tenant un de ses pistolets prêt à faire feu. Ce qu'il lui faliait, c'était de gagner le bols. Une fois là, il lui serait facile, au milieu de Tobscurité, d'échapper à ses ennemis.
A peine avait-il entre-bâillé la porte, qu'une voix qui lui était inconnue prononça tout bas ce seul mot :
— jé venir!
Le marquis s'arrêta.
Était-ce la fidélité ou la trahison qui prononçait ce mot de ralliement?
Cependant il n'hésita pas, et répondit d'une voix aussi basse :
— France!
Aussitôt, k travers l'obscurité, il put vaguement apercevoir un visage qui apparut par la porte à peine ouverte; et la même voix dit :
— Parlez vite, gagnez le bois, et surtout ne tournez pas à droite; je tirerai mon coup de fusil en Tair, si l'on s'aperçoit de votre fuite.
Le marquis désarma ses pistolets, ferma la porte sans bruit, puis se coucha à terre, et profitant d'une inégalité de terrain et de quelques broussailles providentielles, il rampa pour atteindre le sentier qui conduisait direc«