‹ Le Montagnard; ou, Les deux républiques, 1793-1848Chapitre 60 sur 99 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Il y eut alors un instant de silence, pendant lequ^ toutes les pensées se répétaient tout bas les détails qui devaient faire reconnaître Fen* voyé.

Si chacun n'eut pas été entièrement absorbé par ce travail intime, et qu'un des assistants eût levé la tète, il eût vu tous les fi*onts inclinés et toutes les lèvres murmurant des mots que la pensée seule pouvait entendre.

— Que Dieu permette a tous ceux qui sont présents de remplir leur mission, reprit le marquis, les uns en restant ici, les autres en allant où ils doivent aller; que Dieu permette à tous les dévouements épars de se réunir dans les liens d'une seule et même famille, et que notre sang, s'il doit être répandu, serve à réédifier le glorieux trône de Gharlemagne et de saint Louis ! Vous m'avez appelé votre chef; comme tel, et surtout comme le plus âgé d'entre vous, laissez-moi vous répéter, en ce jour ^e séparation, que tout homme noble de race et noble de cœur doit à son roi sa vie jusqu'à la dernière heure, son sang jusqu'à sa dernière goutte, son àme jusqu'à sa dernière aspiration. La royauté, pour un gentilhomme, c'est la religion pour un chrétien ; il vit fidèle ou meurt martyr.

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Les paroles du vieux gentilhomme avaient été écoutées avec ud religieux respect; car son visage, pendant qu'il parlait ainsi, était majestueux et prophétique, les regards de ses yeux pénétraient dans chaque cœur comme une flamme régénératrice, et sa calme énergie relevait les courages prêts à chanceler ou à s'abattre.

' Les hommes, hélas! sont ainsi faits; le doute et rabattement entrent vite dans leurs pensées. Au marin qui s'égare, il faut une étoile dans le ciel; à l'homme qui combat, un drapeau qu'il regarde.

Le vieillard étendit vers les assistants ses deux bras qui semblaient tenir deux épées.

— Ayez foi, espérance et courage! continua-t-il, jamais les orages ne troublent longtemps l'azur du ciel ; jamais les tempêtes ne bouleversent longtemps les vagues tranquilles de la mer. Laissez, laissez passer sans baisser la tête cette tempête qui gronde, cet orage qui pleut du sang. Les révolutions sont des leçons que la colère du ciel donne à l'inconstance des hommes.

Il s*ét^ait avancé vers les sièges que la mort avait faits inoccupés.

— Et vous!... vous !... dit-il, nobles noms!

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glorieux souvenirs, inscrits sur ces places vides, soyez le drapeau de la fidélité et du dévouement qui marchera toujours devant nous. Dormez!... dormez en paix, martyrs, vous avez ajouté une couronne au blason de vos aïeux. Une dernière fois, nous vous disons : Au revoir.

— A Paris!... à Paris !... crièrent toutes les voix avec cet élan de Tàme qu'aucune expression ne saurait rendre. Meurent les tyrans qui oppriment et ensanglantent la France !

Alors, dans ce moment d'adieu suprême, ce fut une confusion de serrements de mains, d^embrassements, de fraternelles étreintes qui devaient être pour plusieurs d'entre eux le dernier mot de la vie avant d'entrer dans la mort.

Puis il se fit un silence solennel; car le marquis de Savernoy enlevait un à un les noms inscrits sur les places inoccupées ; prenant iin flambeau, il approcha les papiers de la flamme qui les consuma lentement.

Pendant quelques instants, son œil triste et pensif regarda les cendres de ces papiers voltiger en tourbillonnant au-dessus de sa tète, et s'attacher ensuite aux parois humides de la voûte.

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— Allons, dit-il en secouant la tète comme sll eût voulu en chasser tout un monde de pensées, que la volonté de Dieu soit faite !

£t il se dirigea vers Tescalier de bois qui conduisait à Tissue du souterrain.

Tous le suivirefit silencieusement, et bientôt cette voûte où retentissaient tout i Tlieure encore les derniers accents des gentilshommes provençaux, devint muette, obscure, inhabitée comBie elle i*avait été si longtemps.

Plus une lumière, plus un souffle, plus une voix.

La nuit ëtait ooire et froide ; le vent sifflait par bouiiées inégales; les buissons des campagnes et les arbres des routes s'inclinaient en gémissant; le tonjuerre ne grondait plus au loin, mais de lourdes gouttes de pluie s'échappaient parfois d^s nuages amoncelés qui couraient dans le ciel, et tombaient sur l«s pierres avec un bruit sonore.

Le marquis de Savernoy, apfmyé sur son fils, avait à peine fait cent pas, qu'il s'arrêta, regardant s'effacer déjà dans robscurité de la nuit les débris d« cette vieille demeure seigneuriale, dont les lambeaux gisaient au milieu de la campagne comme des corps morts sans sépulture.

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En prêtant une oreille attentive et en faisant silence, on eût pu entendre comme un bruit imperceptible dans différentes directions. C'étaient les pas discrets et ëtouiFés des soldats dévoués à cette cause proscrite, qui venaient de se réunir pour la dernière fois sur le sol natal de la Provence.

Ce bruit, pour tout antre insaisissable, revêtait aux ycnx du marquis de Savernoy les formes palpables de la réalité ; aussi tes yevx du vieillard se voilèrent d'une sombre et amére tristesse, son cœur se souleva au souvenir de ce suprême adieu, et levant ses regards attristés vers ce ciel si noir et si tumultueux, il murmura :

— Combien, hélas ! ne seront pas au rendezvous 1

Henri, le front rêveur, mais la tête droite et fière, semblait braver l'avenir.

— Notre cause est sainte et belle, mon père, dit*il d'une voix calme.

Le vieillard ne répondit pas, mais il fit signe à son fils qu'il voulait continuer sa route; et tons deux, évitant les sentiers battus et cherchant à étouffer dans l'herbe humide le bruit de leurs pas, se mirent à marcher.

Ils étaient silencieux.

7S LE MONTAGNABD.

Le vieux marquis, la tôte inclinée sur sa poitrine, se livrait à d*aniëres réflexions; mais le jeune homme, fouillant avec son regard pénétrant les obscurités de la nuit, interrogeait de ses yeux attentifs les moindres inégalités du sol ; car il savait combien Antoine Obrier, le chef du comité de surveillance de la ville d'Arles, eût payé cher celui qui fût venu lui dire : u Le marquis de Savernoy et son fils sont entre nos mains. » La vengeance personnelle aidait singulièrement à Tenthousiasme républicain.

Tout à coup il s'arrêta :

— Il me semble avoir aperçu quelqu'un, murmura-t-il d'une voix faible.

Et dans la crainte que le bruit de sa voix ne pût les trahir, il indiqua seulement du doigt l'endroit vers lequel il avait cru voir dans l'ombre s'agiter une forme indécise.

En effet, quelqu'un s'avançait ; mais cette personne était encore à plus de cent pas. Précédait-elle en éclaireur une de ces troupes de patriotes qui parcouraient la campagne?

En tout cas, le marquis et son fils tirèrent simultanément chacun un pistolet, et l'armèrent ; puis, voyant cet homme se diriger sur la droite, ils appuyèrent à gauche en se cour-

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