PREMIÈRE PARTIE
y a des signatures et des timbres que c'est un plaisir à voir. »
« J'ai bu un verre de vin avec lui; j'ai pris la cassette qui ne me quitte pas; j*ai fait signe h Grépaux d'être aux aguets ; je lui ai dit de prévenir mademoiselle Jeanne j afin que mademoiselle se tint prête à tout événement, et je suis accouru aundevant de vous.
— Mais..., dit le marquisavec une inquiétude que trahissait l'émotion de sa voix, es-tu bien sûr que pendant ton absence la maison n'ait pas été cernée, et que ces bandits qui nous traquent comme des bctes fauves n'aient pas découvert notre retraite?
— Pressons le pas, ajouta Henri de son côté.
— Soyez tranquille, M. le marquis; vous savez que la confiance n'est pas mon fort, et je vous déclare que tout est tranquille aux abords de la maison.
— Écoutez, mon père, continua Henri ; rien ne nous retient plus ici ; partout des bandes armées sont sur pied ; mon avis est de ne pas attendre, de profiler au contraire de cette nuit qui est noire, et de cet orage qui menace à chaque instant, pour aller demander un asile de quelques jours à M. Bressieux, ainsi que c'est notre intention.
78 LE MONTAGKAftD.
— Qui «ait y dît le marquis en secouant la (ête, qui sait si Bressieux se souvient encore qu'il me doit tout ce qu'il possède, et de plus l'honneur de sa maison ? La révolution a glacé bien des cœurs, étouffé bien des souvenirs !
— Il y a tels services rendus qui ne peuvent jamais s'oublier.
— Tu n'as pas encore de cheveux blancs sur la tète, reprit le marquis avec un sourire amer. Nous partirons cependant ;avienne que pourra 1
Comme ils n'étaient pas loin de la maison où ils avaient pris logement, ils firent silence.
Tout était calme, comme avait dit Baptistin ; et ils trouvèrent leur hôte fort paisiblement endormi dans la cuisine.
Henri se retourna en souriant v^s son père.
— Si c'est un traître, dit-il, il a le sommeil du juste.
Une heure ne s'était pas écoulée que les cinq voyageurs quittaient la maison du vieux Simonet : tel était le nom de leur logeur.
Celui-ci avait protesté très-haut de ses bonnes intentions, surtout en voyant combien les citoyens contrebandiers payaient largement l'hospitalité; il avait même assuré qu'il sérail enchanté de les garder plus longtemps, qae ce qu'il en avait dit était dans leur fHTopre inlérèt :
ce qui ne l'avait pas ea^éché de les voir partir avec un parfait contenteoieul ; car il avait son argent bel et bien compté, et il ne craignait plus les visites imprévues des citoyens patriotes. Il fit plus, il leur indiqua un chemin détourné pour se rendre à la ville où ceux-ci lui avaient dit devoir se rendre. Il y eut des deux côtés force poignées de main données, et Ton se sépara les meilleurs amis du monde.
Au fond, ce n'était pas un méchant homme; ii avait peur, voilà tout.
La petite troupe s'était mise en marche malgré le vent qui, de minute en minute, devenait plus violent et soulevait devant eux en tourbillons les feuilles arrachées aux arbres.
— Il va y avoir un orage terrible, murmura Crépaux en fronçant le sourcil, je connais ce venl-là.
— A la grâce de Dieu ! dit le marquis en levant la tête pour chercher à suivre dans le ciel la direction des nuages qui semblaient prêts à se briser entre eux. Quand la pluie tombera, nous couvrirons Jeanne avec nos manteaux.
Et s'approchant de la jeune fille, il ajouta d'une voix à la fois affectueuse et inquiète : -— Il te faudra bien du courage, ma pauvre
enfant, car peut-être la Providence te réservet-elle de longues et cruelles épreuves.
— J'ai du courage et de la force, mon père» reprit la jeune fille en relevant son charmant visage dont les fatigues et les inquiétudes de chaque jour avaient pâli les joues.
Henri, qui était en avant, la serra sur son cœur, et lui prenant le bras sous le sien :
— Vois-tu, ma petite sœur, lui dit-il, tu resteras chez madame Bressieux; c'est une excellente femme qui aura pour toi les soins et l'affection d'une mère...
— Seule!... sans vous!... interrompit mademoiselle de Savernoy en levant sur son frère ses yeux épouvantés; oh I je t'en prie, ne me laisse pas ici!... quittons, quittons la Provence ; j'ai le pressentiment que ce pays nous portera malheur.
— Enfant!... reprit Henri en essayant de sourire pour rassurer sa sœur dont il sentait le bras trembler, n'as-tu pas échappé à tous les périls qui te menaçaient?
— C'est un miracle.
— Parce que Dieu, ma sœur, réserve les cœurs fidèles à de nobles missions, et qu'il nous protège.
— Mon frère!... ici j'ai peur... Cet homme
PREKIÈRB PARTIE. 81
qui nous poursuit et qui est tout -puissant contre nous*. •
Henri, à ce nom, à ce souvenir qui lui rappelait les lâches atrocités de la Maison-Jaune^ serra les poings avec une rage concentrée et murmura d*une voix sourde :
— Pourquoi la balle de mon pistolet Ta-t-elle frappé à l'épaule au lieu de l'atteindre au cœur!...
Il y eut après ces mots un instant de silence.
— Tes craintes sont folles et exagérées, ditil ensuite ; comment veux-tu que l'on puisse découvrir ta retraite et supposer que tu sois restée en Provence, lorsque l'on saura que nous l'avons tous quittée? Tu ne sais pas, ma pauvre sœur, combien est longue et interminable la route que nous allons parcourir. Mar* chant peut-être à pied, sans asile pour nous reposer un seul jour, poursuivis par nos ennemis, que deviendrait une femme mêlée à tous ces dangers de chaque minute, de chaque heure, à toutes ces fatigues sans cesse renaissantes? Ils ne briseraient pas ton courage, ma pauvre Jeanne, mais ils épuiseraient tes forces.
Jeanne baissa la tète pour cacher ses larmes ; elle comprenait que son frère avait raison.
8â LE MONTAGNARD.
La voix de Henri élait douce el affectueuse.
— Ma bonne petile sœur, contintia-t-il, j*ai bien pensé à tout cela, et mon plan est prêt. Nous avons fait dans notre vie autant de bien que nous avons pu, et j'espère que nous ne rencontrerons pas que des ingrats. Tu le rappelles bien ce digne M. Dupuis, Tarnî d'enfance de mon père; ou je me trompe fort, ou c'est un cœur noble et reconnaissant. Aussitôt arrivés à Paris, soil chez lui, soit chez un autre, je te préparerai un asile sûr; nous avons, grâce au ciel, des amis nombreux sur lesquels nous pouvons compter. Crépaux ou Baptisttn, muni de passes en règle, viendra te cherciier. Ne trouves-tu pas tout cela bien arrangé?
— Oui, dit Jeanne d*une voix triste, Dieu le veuille !
Pendant la conversation que nous venons de rapporter, Torage avait grandi, et déjà Ton entendait les grondements plus rapprochés du tonnerre, tandis que des éclairs rougeàtres sillonnaient le ciel de leurs feux électriques. Les arbres, plies par des rafales de v<Hit, cra* quaient comme les mâtures des vaisseaux lorsque souffle la tempête , et Ton entendait de loin en loin les gémissements plaintifs des oiseaux de nuit effrayés.
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Crépaon boehait la tête d'un air inquiet; Henri avait mis son manteau sur les épaules de sa sœuPt
Le marquis de Savernoy marehait sombre et pensif 9 saosparaUre s'apercevoir que la foudre griMidait au-dessus de sa tète et qu'un vent furieux s'engouffrait en sifflant dans les larges pUs de son manteau.
Il y avait prés de six lieues à faire pour arriver du poial ou ils étaient partis à la maison de M< Bressieux qui était à un (piart de lieue environ de la ville.
— BaptHStin, dit Henri, tu es sur que bous sommes dans la bonne direction?
— Parfaitement, M. le comte; prenez pour point cPhof ison ces grands arbres qui se détaehent de minute en minute à la lueur des éclairs; c'est la route la plus directe.
Au même instant, et sans transition aucune, les nuages qm étaient au-dessus de leurs têtes erevéreni comme des outves remplies d'eau et laissèrent échapper des torrents d'une pluie glaciale.
— Pardieu! gromimda Crépaux, nous nous serions bien passés de cela.
— C'est un détail, dit Baptistin de sa voix grave, en étant son manteau de ses épaules et
en allant le placer sans dire un mol sur le dos du comte Henri.
— Merci, mon ami, fit le jeune homme d'une voix affectueuse, mais toi?...
— Moi, reprit le digne serviteur en riant, je connais la pluie et la pluie me connaît ; nous sommes très-bien ensemble.
Et il alla reprendre sa place à quelques pas derrière le marquis.
Le tonnerre mugissait avec fracas, et la pluie poussée par le vent battait les voyageurs au visage.
Déjà de longues flaques d'eau barraient le chemin de dix pas en dix pas, et la terre, trempée par cette pluie torrentielle, s'était déjà convertie en une boue liquide, au milieu delaquelle les pieds clapotaient comme s'ils eussent marché dans un marais.
La pauvre jeune fille, peu habituée à se trouver dehors par de semblables temps, grelottait malgré le manteau dont on l'avait couverte et qu*elle ramenait de son mieux sur sa poitrine, en croisant ses deux bras; ses beaux cheveux blonds, collés sur ses tempes par la pluie et la violence du vent, faisaient serpenter sur son cou et sur ses épaules de lourdes gouttes d'eau qui la glaçaient.
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Frêle enfanl ! déjà épuisée par celle course fatigante (ils avaient fait plus de quatre lieues), elle sentait ses membres trembler, et ses pieds délicats se gonfler si douloureusement qu'elle pouvait à peine se soutenir. A chaque pas elle glissait sur la terre humide, et cependant pas une plainte ne s'échappait de ses lèvres ; elle luttait avec son courage plus encore qu'avec ses forces.
— 11 faudrait qu'ils eussent le diable dans le corps pour s'occuper de nous par ce joli temps, disait Baptistîn en voûtant ses larges épaules pour recevoir plus commodément la pluie qui l'inondait, ce qui ne l'empêchait pas de profiter des éclairs qui zébraient le ciel pour ne pas s'écarter du bon chemin.
Tout à coup il poussa une exclamation gutturale surchargée d'un juron que ne put contenir le respect qu'il avait pour ses maitres.
— Je ne vois plus les grands arbres!... s'écria-t-il, ils ne sont ni à droite ni à gauche; où diable sommes-nous donc ?
•— Nous nous sommes égarés ?... dit le marquis de Savernoy d'une voix interrogalive en se retournant vers Baptistin.
— Ma foi! M. le marquis, ça m'en a tout l'air.
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86 LE «ONTÂGNARD.
— Nous ne pouvons nous être trompés de beaucoup, dit Henri en se rapprochant.
— Cest selon, c*estselon; j'ai idée que nous avons trop appuyé sur la gauche et que nous allons droit sur les fondrières.
— Alors, tournons à droite.
— Attendons plutôt un éclair, observa Henri.
— D'autant plus qu'ils ne sont pas rares, ajouta Baptistin en s'appuyant contre un arbre.
Il y eut alors entre les voyageurs quelques instants de silence. On attendait un éclair du ciel : au milieu de l'orage, c'est la lueur protectrice qui conduit les égarés.
Quoique la terre fût inondée, mademoiselle de Savernoy s'était assise ou plutôt s'était laissée tomber sur le revers d'un fossé. Ses pieds la brûlaient comme si elle eût marché sur des charbons ardents.
Le vent venait par de si furieuses rafales qu'on eût pu penser qu'il emportait la pluie avec lui et l'empêchait de tomber sur la terre.
La petite troupe se remit en marche , silencieuse comme elle était avant; Jeanne était appuyée sur le bras de son frère.
Enfin, traînant après eux une boue épaisse,