PREMIÈRE PARTIE
pit le jeune homme d'une voix ironique, en étendant sa main vers elle comme une malédiction. Votre voix me fait honte à entendre! Âdeux pas de votre porte, au milieu de Forage qui gronde et de la pluie qui tombe à torrents, il y a un vieillard blessé, épuisé de fatigue, qui attend, la confiance dans le cœur, que cette porte s'ouvre à deux battants pour le recevoir ; car cette porte est celle de l'homme qu'il a sauvé du déshonneur ; cette porte se referme et le repousse. Souvenez-vous, madame la citoyenne Bressieux, qu'une maison est maudite quand celui qui l'habite est infâme!
Ces paroles avaient été prononcées d'une voix si tonnante, si hautaine, que madame Bressieux sentit sa tête se courber et ses jambes fléchir sous cette malédiction qui l'écrasait.
Elle n'osait lever son regard sur ce regard si noble et si courroucé : quelque chose comme une révolte du cœur et de la conscience se passa subitement en elle, un de ces élans de l'âme qui sont au-dessus des autres sentiments, comme le ciel est au-dessus de la terre.
Quand une nature n'est pas entièrement flétrie, il y a certains mots qui la réveillent et vibrent en elle â son propre insu.
Elle tomba à deux genoux dans la cLambre, les mains jointes.
— Grâce!... grâce!... s'écria -t-elle d'une voix suppliante, ne me maudissez pas ainsi !... Ce n'est pas mon cœur qui parlait... c'était l'épouvante ! ... Si vous saviez, monsieur, tontes les menaces de mort dont on nous accable chaque jour, si vous aviez vu tout ce sang qui nous entoure !...
— Citoyenne Bressieux, dit Henri d'une voix où perçaient le mépris et le dédain, tu oublies que l'on se tutoie sous la république.
Et, sans même regarder madame Bressieux, il fit un pas pour sortir de la chambre ; mais elle se releva et , courant à lui , elle se mit devant la porte :
— Je vous ai dit, monsieur, répéta-t-elleavec énergie, et même avec une certaine noblesse, que l'épouvante avait glacé mon cœur... Cette maison est la vôtre !... Oubliez mes paroles et entrez ! ., , entrez ! . . .
Le comte de Savernoy se retourna ; il resta un instant silencieux, puis il répondit froide- , ment :
— J'accepte, pour celte journée seulement, le repentir de cette tardive hospitalité ; j'ac-
cepte, parce que mon père est souffraot et blessé, parce que ma sœur, pauvre et faible enfant, est épuisée par la fatigue de cette looguenuit, et qu'elle n*est pas habituée encore à souffrir ; sans elle, sans ce noble vieillard, que vos dignes patriotes ont à moitié massacré, je partirais, madame, et ne resterais pas un instant de plus dans cette maison.
Le jeune comte cessa un instant de parler ; puis il releva la tète avec cette fierté de race et de cœur qui appartient aux nobles natures.
— Ne croyez pas au moins, madame, que le marquis de Savernoy et le comte Henri son fiis soient venus demander refuge ici pour fuir les dangers ou la mort... C'est pour aller les chercher, au contraire, là où Ton peut combattre, et ne pas laisser les derniers lambeaux de notre chair aux massacreurs de la Provence.
— Vous me pardonnez ! dit madame Bressieux en lui tendant les deux mains.
— J'oublie, madame, répondit Henri en descendant l'escalier.
— Pas un mot, n'est-ce pas, de ce qui vient de se passer, au marquis de Savernoy ?
— Si une seule de vos paroles, madame,
Une rougeur subite colora les joues de madame Bressieux.
Le comte Henri semblait très-occupé auprès de sa sœur, dont il détachait une partie des vêtements trempés par la pluie.
Baptistîn etCrépaux avaient déjà fureté dans la maison et trouvé deux fagots qu'ils avaient jetés tout entiers dans la cheminée qui était large et haute, comme l'étaient à cette époque touteslescheminées,surtoutdansleMidi.Aus8i, un feu pétillant éclairait toute la chambre, et faisait fumer les vêtements trempés par la ploie que Grépaux avait étendus sur des chaises, pen* dan t que Baptistin, auquel rien ne pouvait faire oublier les bonnes traditions, étalait sur une table tout ce qui était nécessaire pour la toilette de ses maitres.
Quand il eut achevé ces préliminaires indis<pensables, le vieux serviteur tira une gourde de sa poche, et prenant deux verres qu'il posa respectueusement sur une assiette (toute autre manière lui eût paru une fraternisation républicaine), il versa quelques gouttes d'une li^ queur généreuse qu'il offrit au marquis et au comte de Savernoy.
— Merci, mon brave Baptistin, dit le marquis, tu n'oublies rien.
PAEMIÊRË PARTIE. M
La chaleur bienfaisante des flammes avait raniméles forcesde mademoiselle de Savernoy . Déjà ses joues éfa,ient moins blanches, ses membres moins tremblants ; et son visage, moins languissamment affaissé, se relevait presque souriant.
— Voilà une première campagne un peu rude, ma pauvre petite sœur, dit Henri en lui prenant la tète dans ses deux mains et en l'embrassant.
— Je me sens beaucoup mieux, dit-elle.
— Et prête à recommencer, n'est-ce pas, citoyenne ?
-^Certainement, prête à recommencer, monsieur mon frère ! reprit la jeune fille avec un petit mouvement charmant.
— Ah ! tu oublies que je suis le citoyen ton frère, et non pas monsieur.
— C'est vrai l.é. c'est vrai !... repartit Jeanne en riant.
— A propos, fit tout à coup Henri du ton le plus naturel, j'ai changé d'avis ; tu ne resteras pas chez madame Bressieux ; j'ai réfléchi qu'il valait mieux que tu continuasses la route avec nous.
— Oh ! merci ! merci ! s'écria Jeanne avec un visage radieux. Que je suis heureuse! Je te
promets que j'aurai bien du courage et bien delà force!...
-^ Chère Jeanne, dit Henri en lui serrant la main avec une expression de physionomie à la fois triste et douce , si tu en manques, j'en aurai pour nous deux.
Dans le même moment, le marquis, qui était sorti un instant avec madameBressieux, rentra.
— Jeanne, dit-i],. madameBressieux a l'obligeance de mettre une autre chambre à ta disposition. Va prendre quelques heures de repos, car cette nuit il faudra nous remettre en route; Henri et moi, nous allons rester ici.Baptistin, quand il fera jour, tu iras au village, tu t'informeras du nom du chef du district pour rajouter à notre passe, et tu tâcheras de savoir des nouvelles.
Baptistin s'inclina.
Une demi-heure après, tout était silencieux dans la maison.
Madame Bressieux seule, enfermée dans sa chambre, écoutait avec une inquiétude fiévreuse le moindre bruit du dehors ; il lui semblait à chaque instant entendre frapper à la porte, avec ces mots terribles : Au nom de la loi^ ouvrez!
La vieille Marianne, qui avait déjà reçu des