PREMIÈRE PARTIS
On voit qu'il n'était pas possible d'être plus dans son rôle.
Oh! si les cbers citoyens se fussent cloutés combien prés d'eux ils avaient de noble gibier à chasser, quels hourras de joie ils eusaenl poussés ! quel jour de fête pour eux !
Baptistin jugea que le moment était venu de placer sa phrase accoutumée qui produisait toujours un si bon effet.
— Il parait qu'on sait quelque chose?
— Beaucoup de choses, fit le chef de la bande avec l'importance d'un patriote com[4étement au courant des affaires publiques; il vient d'arriver à la ville un représentant montagnard qui...
— Dans la ville, quand donc?
-— Hier matin.
— Âh!...ahl... et c'est un bon?
— Un vrai... quoi!... qui comprend bien la chose ; il dit qu'on est mou , qu'on se relâche dans le déparlement, que les royalistes... travaillent les campagnes et qu'ils... Qu'est-ce qu'il dit donc?... Ah ! oui... qu'ils vendent la France à l'étranger.
— Gomme toujours, répondit Baptistin avec un sourire plein d*ironie qui heureusement échappa à son interlocuteur.
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— Oui, comme toujours ! reprit l'autre avec un renfort de colère et de voix.
C'est là un des précieux avantages de la langue française ; les mêmes mots rendent des pensées bien différentes.
— Voyons donc, contez-moi la chose, citoyen officier, ajouta Baptistin en s'adressant au chef.
Celui-là était un de ces hommes qui diraient ce qu'ils savent aux arbres de la route, aux cailloux des chemins, plutôt que de se taire ; aussi il se campa majestueusement sur la hanche, appuya contre son épaule le long canon de son fusil qui était une canardière volée au sac de quelque château voisin, et dit avec un ton de voix plein d'importance :
— Entre bons citoyens on doit s'instruire. Si tu es un bon, instruis-toi et viens avec nous; si tu n'es pas un bon, ton affaire ne sera pas longue. Il parait qu'il y a dans les environs une volée de ci-devant, et on sait de bonne source qu'ils se sont éparpillés à droite et à gauche, les gredins 1 Aussi double vigilance ; des postes partout, et tout ce qui n'a pas sa passe bien en règle coffré et le reste, ça va sans dire ; on n'a pas assez déplace pour conserver un tas de fainéants dans les prisons. Tous les jours des
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visites domiciliaires chez les suspects, des promenades dans les campagnes, et par-dessus le marché une prime de bons assignats à tous ceux qui feront quelque importante capture. Voilà l'affaire !
— Mais. • . , interrompit Baptistin que ces paroles, on le conçoit, avaient fort peu rassuré, saiton s'il y en a quelques-uns de réfugiés par ici ?
— Parbleu ! si on le savait, ça ne serait pas long; mais il doit y en avoir; d'abord, le représentant de la Montagne a dît : « Quand il n'y en a plus, il y en a toujours, » et il a raison!... N'est-ce pas, vous autres?
— Il a raison I... hurlèrent en chœur toutes les voix.
— lia raison ! cria Baptistin plus fort et plus longtemps que toute la sans-culotterie ; c'est comme cela que doit parler un vrai jacobin.
•— Alors tu es des nôtres, dit l'oiBcier à la canardière ; tu m'as l'air d'avoir les épaules solides et la poigne vigoureuse; tu partageras avec nous les assignats ; et si nous en empoignons un, nous lui ferons danser une fameuse carmagnole. Tu feras l'orchestre.
— Ma foi, je veux bien, reprit Baptistin qui avait son idée ; ça me va de marcher avec de
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bons sans-culottes comme voas autres,et puis. . . de partager des assignats.
— Ah ! ah t.. • mon gaillard, tu flaires le papier de la république !
— Je flaire, j'aime et j*admire tout ce qui vient de la république une et indivisible, répondit Bâplistin d'une voix solennelle.
Cette maxime, empreinte d'un si noble pa-^ triotisme, lui concilia tous les cœurs : c'était à qui l'entourerait et lui ferait fête.
Baptistin distribua force poignées de main ; il en avait fait son deuil ; et baissant quelque peu la voix pour donner plus d'importance à ses paroles :
— Je vois, dit-il, que vous éles de bons enfants, puisque sans me connaître, seulement sur ma mine, vous m'offrez ma part ; je sais bien que vous me direz : « Un bon jacobin, ça se reconnaît tout de suite; » c'est égal, c'est tout de même gentil de votre part. Donc, écoutez*moi bien, écoute, toi surtout, citoyen officier, je crois que je peux vous avancer en besogne.
— Vraiment! bah!... vraiment! dirent ensemble toutes les voix.
£t les tètes avides , haletantes , attentives , se penchèrent sur Baptistin pour dévorer une
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à une les paroles qu'il allait prononcer. Le chef changea sa canardière d*épaule, passa une de ses mains dans sa barbe touffue, et fit un signe de remercfment cordial.
— Silence, vous autres, dit-il, et écoutez le citoyen puisqu'il a une communication à nous faire.
Il y eut un moment de silence, après lequel le chef reprit de la même voix :
— Parle, citoyen.
— J'ai une affaire urgente pour laquelle il faut que je sois, ce matin sans faute, à la ville : mais cette affaire me prendra une heure tout an plus ; après quoi, je suis à vous des pieds et des mains. Voici ce dont il s'agit : Tout à l'heure, quand je passais prés de la route qui est làbas, à deux cents pas, j'ai vu trois hommes à travers la plaine; ils se dirigeaient sur la gauche, du côté de ce bois, au bas de la colline.
— Trois faounnes ! exclama la sans-culotterie.
— Ce n'était pas cette allure des vrais patriotes, franche et ouverte ; ils regardaient à droite, ils regardaient à gauche, s'arrêtaient comme pour s'orienter , puis se remettaient à marcher... Je me suis caché derrière un gros arbre.
— Pas bête ! • • • pas bête 1 dit un des hommes.
— Eh bien?... interrompit le chef qui mordait merveilleusement au récit.
Baptistin continua :
— Ils sont passés à vingt pas de l'arbre tout au plus ; je les ai bien observés ; c'est pour sûr du gibier à lucarne.
Toutes les respirations étaient suspendues. Baptistin ajouta :
— D'autant plus que j'ai entendu un d'eux qui disait : « Par là ! ce sera plus sûr. »
— Vraiment ! dit l'officier, dpnt les yeux flamboyaient comme si on lui eût compté déjà les assignats promis ; as-tu bien regardé, citoyen, par où ils se dirigeaient ?
— En v'ià une question! repartit Baptistin ; j'ai donc l'air d'un imbécile? Si j'ai bien regardé ! je les ai suivis de l'œil pendant plus d'un quart d'heure. Celui qui paraissait les conduire a indiqué ce bois là-bas et a dit: <( Nous nous y reposerons jusqu'à la nuit. »
— Bravo!... s'écria l'officier que l'impatience dévorait, ils sont à nous !
— Ah bien! oui..., interrompit Baptistin; mais il ne s'agit pas de me voler ma nouvelle : j'aurai ma part, c'est convenu? J'allais à la municipalité, maintenant nous ferons la chose en commun. Dans deux heures, au coin du
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bois, je VOUS retrouverai. Voulez-vous que je demande un renfort?
— Un renfort? pourquoi faire?
— Pour cerner le bois.
— Sois tranquille, citoyen, on le cernera sans renfort. En marche, vous autres, et bâtons le pas!
— C'est bien convenu, citoyen, si tu les empoignes avant mon retour, j'ai tout de même ma part.
— Quand on te dit que oui. Je vois que tu ne t'endors pas.
— Le moins que je peux, fit Baptistin en ricanant.
— Alors, dépêche-toi.
— N'ayez pas peur.
— £n route ! cria l'officier en élevant sa canardière au-dessus de sa tète.
Et la bande des sans-culottes se dirigea au pas de course vers le bois que Baptistin avait indiqué.
Il est inutile de dire que celui-ci les avait envoyés le plus loin possible de la maison de madame Bressieux.
11 suivit de l'œil la petite troupe patriotique, jusqu'à ce qu'elle eût disparu dans un ravin qui menait directement à l'encoignure du bois, et
lorsqu'il fut bien certain de ne pouvoir être aperçu, il rebroussa chemin en disant :
— Je crois que l'endroit est mal choisi, et
qu'il ne fait pas bon ici •
Quand il arriva, il trouva en e£fet la maison de madame Bressieux cernée par une autre bande également pleine de dévouement et trèsdésireuse de sacrifier sur l'autel de la patrie une foule de maisons et d'individus. Il y avait quelque temps que l'autel de la patrie était à jeun.
A la tète de cette bande était Cassius, une de nos anciennes connaissances; seulement la fourche en fer de la prison d'Arles s'était transformée en un sabre et en une paire d'énormes pistolets tout couverts de rouille.
Dans le moment où Baptistin arriva, il y avait grand tumulte et grande confusion dans la bande ; les avis étaient partagés sur l'emploi de la journée. La voix de Cassius dominait.
Baptistin ne se donna pas le temps d'écouter ce qui se disait, il lui avait suffi d'entendre le nom de madame Bressieux mêlé à ces deux mots terribles : Fmtes domiciliaires.
Il passa au milieu de la petite troupe sans être aperçu, tant l'agitation était grande ; et tournant la maison le plus vitement qu'il put,
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il se mit à courir à toutes jambes jusqu'à un petit mur qui formait Fangle droit du potager, et qu'il avait remarqué en s'en allant comme facile à escalader.
S'accrocher aux pierres disjointes et sauter lestement par-dessus le mur fut l'affaire d'un instant pourle digne serviteur. Baptistin n'était plus jeune, mais il était maigre, ce qui revient à peu près au même.
11 traversa le potager en courant à perdre haleine et gagna la cour sans bien se rendre compte de ce qui restait à faire en face de ce nouveau danger si imminent; seulement il se disait qu'il serait près de ses maîtres pour se battre, ou près d'eux pour mourir si le combat devait finir par la mort ; car il savait que le marquis de Savernoy et son fils étaient résolus à résister les armes à la main tant qu'il leur resterait un souffle de vie.
Il trouva autant de confusion dans la maison qu'il en avait entendu au dehors.
Madame Bressieux était pâle comme une morte. Le marquis, tenant dans ses mains les mains de sa fille , réfléchissait profondément. Le comte, après avoir examiné avec un soin minutieux ses pistolets, était passé à l'inspection de ceux de son père.
Crépaux était à quelques pas derrière, debout et immobile.
L'arrivée de Baptistin fut un événement; car tout est un événement dans les positions extrêmes.
— £h bien! Baptistin? dit le marquis avec sa même voix calme et tranquille.
Il y a, M. le marquis, que ces damnés patriotes sont en chasse de tous les côtés. J'en ai rencontré une bande à cinq cents pas d'ici.. •
— Où allait-elle? interrompit Henri.
— Celle-là n'est pas à craindre, je l'ai envoyée se promener du côté du bois que nous avons longé cette nuit.
Crépaux approuva d'un signe de tète.
Le marquis se leva.
— Il faut prendre un parti. Voyons, madame Bressieux, ne soyez pas ainsi abattue; rien n'est encore perdu, et votre pâleur nous trahirait tous.
— Oh! mon Dieul... disait madame Bressieux en se frappant le front du poing, nous sommes tous morts !
Jçanne alla près d'elle, et se mit à lui parler de sa plus douce voix; cependant la pauvre enfant avait le cœur qui lui battait bien fort.