PREMIÈRE PARTIE. 7S
fement vers le bois. Il retenait son haleine dont le soaffle eût pu le trahir, et, presque couché sur la terre qu'humectait la rosée de la nuit, il atteignit ainsi le sentier.
Là était le salut; car ce sentier était bordé d'un fossé dans lequel le vieux gentilhomme se jeta pour gagner rapidement la lisière du bois.
Il était temps ; Scévola venait de pratiquer une entrée en faisant sauter une portion de la porte.
Cassius saisit la lumière et s'élança résolument.
— Personne ! dit-il d'une voix tonnante en regardant de tous côtés ; personne !
Jacques, dans l'ombre, joignait les mains et remerciait Dieu.
— Il est sauvé! ... s'écria-t-il.
Quoiqu'il n'y eût que quatre murs dans la pièce par laquelle venait de s'échapper le marquis, Cassius n'en furetait pas moins avec cette rage insatiable que donne la déception.
— 11 était là!... il était là!... s'écria-t-il en frappant avec fureur sur la table. Ces papiers brûlés... cette lumière encore tiède... Par où donc a-t*il pu s'échapper puisque la maison est cernée? Vieux gredin, continua-t-il eu
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s'adressant à Jacques dans sa pensée, ta payeras pour lui !
Il semblait que Seévola n*eùt attendu que ce momenUli pour se jeter sur le vieux serviteur qui, debout devant son lit, ne le quittait pas des yeux.
Il s'élança sur lui, comme eût pu faire une béte fauve, en levant de ses deux bras la barre de fer qui lui avait servi à enfoncer la porte.
Jacques vît le mouvement, il ne put éviter le coup ; mais s'il tomba la tète fracassée par la barre de fer, Seévola de son côté tomba aussi en poussant un cri aigu. 11 avait le couteau de Jacques planté dans la gorge.
— Coup double, fit tranquillement Cassius qui rentrait en ce moment.
Et prenant la main de Seévola qui se tordait dans une dernière convulsion :
— Sois tranquille, lui dit-il d'une voîx sourde, on te vengera. Tu n'y seras pas pour le voir, c'est vexant, mais c'est égal.
Après cette courte oraison funèbre, il s'approcba de Jacques qui était sans mouvement. Son sang s'échappait par une large blessure au crâne et inondait le parquet tout autour de lui.
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Cassiqs remua du pied le cadavre encore chaud ; et, comme il vit qu'il était bien mort, il ^Ua à la porte extérieure de la maison en murmurant entre ses dents :
— C'était un joli coup, bien carrément appliqué... Ah çà! vous autres, ajouta-t-il en s'adressant à ceux qui étaient restés en dehors, TOUS n'avez rien vu? Le diable s'en mêle! car je jure bien qu'il était I9 quand nous sommes arrivés.
Il fit une reconnaissance autour de la maison , comme un général d'armée qui aurait placé des vedettes. A chaque homme il fit la même question, et chacun lui fit la même réponse.
Tout à coup il se retourna vivement avec le mouvement brusque, le regard flamboyant de la vipère qu'un pied in^prudent a touchée ; et il fit signe de la main aux hommes qui entouraient la maison de rester immobiles et silencieux, car le souffle du vent lui avait apporté le bruit que font des pas sur un chemin pierreux.
Deux hommes en effet se dirigeaient vers la Maison- Jaune.
Cassius les entendait ; mais bientôt il les vit, et comme ils arrivaient en face de lui, il arma
un des gros pistolets qu'il portait à sa ceinture et resta immobile à les attendre.
Ces deux hommes étaient George et Antoine Obrier.
Aussitôt qu'il les reconnut, Cassius s'avança au-devant d'eux.
— Eh bien! dit Obrier d'une voix haletante, tant sa course avait été rapide.
— Mauvaise besogne, répondit Cassius en hochant la tête.
Obrier s'arrêta, et croisant ses mains audessus de sa tète avec un mouvement indicible de rage concentrée :
— Toujours... toujours 1... dit-il d'une voix sourde.
Puis, sans tourner la tête du côté de Cassius, sans ajouter un mot de plus, il se dirigea d'un pas pressé vers la Maison- Jaune.
Cassius le suivit.
A l'aspect des deux cadavres qui étaient étendus au travers du cabaret, et en voyant le sang qui coulait en larges ruisseaux du côté de la porte, les deux nouveaux venus s'arrêtèrent.
— Ce n'est rien, dit Cassius de la même voix, c'est Scévola qui a tué cet homme, et cet homme qui a tué Scévola.
PREHIÂRE PARTIE. 77
Une pensée plus prompte que Téclair traversa le cerveau d'Antoine Obrier; il saisit aTidement la lumière qui était sur la table et se pencha sur le visage déjà livide du vieux serviteur, dont la mort semblait un sommeil. Il le regarda fixement un instant, et comme la tète était tournée de Fautre côté, il l'atlira à lui en enfonçant ses doigts qui tremblaient dans les mèches blanchâtres des cheveux que le sang avait collées entre elles.
Pendant quelques instants il resta penché sur ce corps glacé.
— Ce n'est pas lui!... murmura-t-il enfin d'une voix qui sortait comme un sifflement aigu de ses dents serrées ; ce n'est pas lui !
Et il jeta violemment à terre le flambeau qu'il tenait à la main.
La lune alors éclaira seule, de sa lueur blafarde, ce lugubre tableau.
La figure d'Antoine Obrier était aussi blanche que celles des deux morts. A côté de lui George paraissait impassible ; mais celui qui l'eût regardé attentivement eût vu ses deux sourcils nerveusement contractés et son regard qui répugnait à s'arrêter sur ce sang innocent versé la nuit par la main des assassins.
Obrier ne faisait point atteintion à son corn-
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pagnotii de route; carsana cela il lui eut prouvé mathématiquement que e*était une rojsée vivifiante versée sur les jeunes racines de la répu- })liqne. Mais Obrier était tout entier plongé dans sa pensée, enveloppé dans sa haine; des mots inachevés erraient sur ses lèvres comme des gouttes échappées d*un verre trop plein»
— Gassius! Cassius! cria-t-il tout à coup d'une voix de tonnerre. 11 n*est donc pas venu?... Car je ne vous crois pas tous assez maladroits pour l'avoir laissé échapper, étant si bien instruits à l'avance.
— Ton marquis de Savernoy, répondit Cassius en s'accoudant sur le hois du lit, est le diable en personne. Il y était, j'en suis sûr.
— Il y était!... hurla Obrier en se dressant menaçant devant Cassius. Il y était! et tu l'as laissé partir* Oh ! si j'avais été là, moi !
— Si tu avais été là, citoyen président, tu n'aurais rien fait de plus que nous. Sois tranqiiille, quand Cassins laissera échapper un aristocrate, c'est que, m
-^ Maladroits !t.. imbéciles!... grinçait Obrier entre ses dents.
Et à travers la demi-obscurité qui l'entourait, éclairé par la seule flamme ruisselant de ses regards, il interrogeait Içs recoins les plus
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sombres de la chambre. Vaine interrogation, qui n'était que le langage irrésistible de sa haine.
Tout à coup trois coups de feu presque consécutifs retentirent dans le silence de la nuit.
Obrier fit un bond sur lui-même.
— Qu'est-ce que cela? di]t-ij.
Gassius, comme poussé par la môme impulsion électrique, s'était élancé vers la porte.
— Ces coups de feu viennent de là, dit-il en indiquant de la main le petit bois qui n'était éloigné que de cinquante pas tout au plus de la maison. Quelques-uns des nôtres y étaient restés pour nous prêter main-forte au besoin.
Il s'interrompit... un autre coup de feu venait de retentir, et on put entendre, malgré l'éloignement, plusieurs cris comme sont ceux de gens qui s'appellent.
— Je vais voir ce qui se passe là-bas, dit Gassiusen se précipitant dans la direction d'où venaient les cris.
Le visage d'Obrier rayonna ; il serra convulsivement le bras de George, et murmura à demi-voix :
— Tout n'est pas perdu, peut-être...
Puis il s'accouda contre la porte, chercbant à plonger ses regards dans l'obscurité qui en-
veloppait le petit bois. Sa respiralion était si haletante qu'on l'entendait crier en s*exhalaiit de ses poumons, et sa poitrine si oppressée qu'elle soulevait ses vêtements.
S'il eût été moins préoccupé, moins absorbé dans la pensée qui le dominait tout entier, il eût pu voir un des hommes qui avaient cerné la Maison" Jaune avant la fuite du marquis s'approcher sans bruit de la fenêtre en se glissant le long du mur, et, éclairé parla lumière intérieure qui rejaillissait sur les vitres, regarder successivement si les amorces de ses deux pistolets étaient bonnes ; puis, après cet examen minutieux fait avec la régularité d*un homme qui a la longue expérience des armes qu'il emploie, Antoine Obricr eût pu le voir encore mettre un de ses pistolets à sa ceinture, prendre son sabre d'une main et, après avoir fait un circuit afin d'éviter le rayon de lumière projeté par les fenêtres de la maison, disparaître au milieu des fondrières que les pluies récentes avaient creusées dans le sol humide. Mais, lorsque cet homme ne craignit plus d'être aperçu par ses compagnons, il changea de direction et courut de toute la vitesse de ses jambes du côté où Cassius s'était enfoncé dans le bois.
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George n'avait pas bougé de place, comme s'il n'eût rien entendu, ni les paroles qui s'étaient dites, ni les coups de feu qui avaient retenti; seulement quand Cassius s'élança au dehors, et qu'Antoine Obrier s'appuya contre la porte, il alla s'asseoir dans l'angle le plus obscur de la chambre et se prit le front dans les mains.
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Décidément, Antoine Obrier avait rinstinct de la haine et l'intuition de la vengeance ; tout son cœur s'était remué par un de ces pressentiments qui sont presque Une seconde vue.
11 attendait*..» il attendait, les pieds dans le sang et la pensée pleine de fiel ; il écoutait s'éloigner les pas de Cassius, qui retentissaient encore dans l'ombre et le silence. On eût dit le génie de la fatalité descendu sur la terre^ tant son visage avait une expression étrange, taot ses regards jetaient de flammes sinistres autour de lui.
Tout à coup une pensée subite de doute et de crainte traversa son cerveau ; il fit quelques pas en avant, aspirant le moindre souffle d'air par ses narines gonflées, ainsi que ces animaux féroces que la nuit fait sortir de leur tanière et qui cherchent une proie pour la déchirer.
— A moi , vous tous ! s'écria-t-il d'une voix tonnante.
La meute jacobine accourut.
— Combien étes-vous ? dit-il à ceux qui s'approchèrent les premiers.
— Sept ! répondit l'un des hommes.
— Eh bien ! venez avec moi. Nous allons cerner cet autre côté du bois. Vous autres, ajouta-t-il en frappant successivement sur l'épaule de trois des hommes qui l'entouraient, vous allez courir le plus vitement possible vers cet endroit sombre que vous voyez là-bas, et où la route fait un coude. L'un restera de ce côté-ci, le second ira à l'antre extrémité, et l'autre se placera à quelques pas dans la campagne, en ayant soin de se coucher à terre pour n'être point aperçu ; de cette façon, nul ne pourra s'échapper du bois. Allez! allez!... Toi, George, dit-il en appelant le jeune homme, viens avec moi.
Et comme il s'aperçut que le visage de Geoi^e