PREMIÈRE PARTIE
— Citoyen, dit-il à Cassius, qui avec ses compagnons furetait dans Técurie, veux-tu fermer la porte ? car Bichon n'est pas commode tons les jours, et il aime assez à prendre les devants.
— Va ton train, on fermera ta porte, répondit Cassius, et n'oublie pas que tu t'appelles Âgricola.
L'on doit facilement comprendre avec quelle violence battait le cœur de Baptistln, quand il sentit la charrette s'éloigner de la maison.
Il tourna tout de suite sur la droite pour éviter de rencontrer le reste de la bande.
Quand il eut fait cent pas, il est impossible d'exprimer ce qui se passa en lui ; mais ses yeux se gonflèrent comme s'il allait pleurer, et, par un mouvement instinctif, irrésistible, ses jambes fléchirent et il tomba à genoux sur la terre.
— 0 mon Dieu ! murmura-t-il à demi- voix, que vous êtes bon!...
Gomme s'il eût puisé de nouvelles forces
dans cette simple prière du cœur, il se releva
avec une expression radieuse sur le visage ,
et, donnant un coup de fouet à son cheval, il
hâta le pas.
Lorsqu'il eut perdu de vue la maison de
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madame Bressieux , il s*approcha de la charrette, et dit à demi-voix, comme s'il eût craint que le vent n'emportât ses paroles :
— Il n'y a plus de danger maintenant, vous pouvez vous mettre à votre aise.
Il marcha encore près d'une heure, s'enfonçant dans les terrains les plus boueux et cherchant les endroits les plus retirés.
Enfin il s'arrêta dans une espèce de goi^e resserrée entre deux collines et toute couverte de grands joncs ^ d'herbes élevées , de saules touffus , végétation a laquelle les marais donnent une sève si puissante; il commença à déblayer la charrette en jetant à droite et à gauche le foin et la paille dont elle était remplie.
Bientôt les fugitifs purent revoir le ciel et respirer à l'aise.
Quand ils se soulevèrent , leurs visages étaient d'une pâleur excessive et leurs poitrines oppressées et haletantes.
— C'a été un moment bien dur à passer, M. le marquis , dit Baptistin , dont le visage était inondé de sueur.
— Jeanne, ma fille chérie !... dit le marquis en serrant dans ses bras la jeune fille dont le visage était livide et les lèvres bleuâtres.
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— J'ai bien cru que j'allais mourir..., murmura Jeanoe d'une voix à peine inlelligible.
— Pauvre et chère enfant ! à quelles cruelles épreuves sont mises tes forces et ton courage ! S'il ne s'agissait que de conserver la vie, elle ne vaut pas la peine qu'on la dispute ainsi.
— Mon père, reprit Jeanne, je ne me plains pas.
— Assieds-toi là , dit Henri en faisant à sa sœur un lit de bottes de paille ; repose-toi au moins un peu , en attendant que nous ayons décidé ce que nous allons faire.
Le marquis, sans prononcer un seul mot, avait tendu la main au brave Baptistin, et celui-ci avait incliné sur cette main son front trempé de sueur.
Crépaux avait gravi une éminence de laquelle il découvrait toute la plaine et pouvait revenir à temps en cas d'alerte ; caché dans d'épaisses broussailles , il avait fort adroitement combiné ses points d'observation de manière à n'être point aperçu.
— Il n'y a pas de temps à perdre, dit Henri ; car chaque heure dans ce damné pays peut amener de nouveaux dangers ; dès que nous aurons quitté la Provence , il nous sera bien plus facile de faire notre route sous des dégui-
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sements et de faire viser régulièrement nos passes sans crainte d'être reconnus.
Le marquis, appuyé contre la charrette, tenait son front dans ses mains.
— Baptistin, reprît-il tout à coup, toi qui es de ce pays, ne connaîtrais-tu pas un homme, un Yoiturier, qui pourrait se charger de nous conduire .pendant quelques journées? Quel que soit le prix qu'il mette à ce service , accepte-le.
— C'est bien difficile , M. le marquis; ceux qui ne sont pas devenus tout à fait méchants ont si peur!
— Je le sais bien, hélas ! dit le vieux gentilhomme en laissant retomber ses deux mains sur ses genoux avec un profond découragement; je sais que tous les sentiments honnêtes et généreux sont bannis de la France et que la délation est devenue une vertu civique. Pauvre France! pauvre France!... avec tout ce sang qui coule s'en va ton vieil honneur.
— Je dis que c'est difficile, s'empressa d'ajouter Baptistin; mais il faut toujours essayer : qui ne tente rien n'a rien.
— Avant le départ de Baptistin, fit observer Henri, il faut d'abord décider l'endroit où nous nous retrouverons.
— J'aî aperçu par là-bas , sur la droite, des carrières ; il doit certainement y en avoir d'abandonnées; cela ferait notre affaire merveilleusement.
— Allons à la découverte, dit aussitôt Henri. Crépaux, veille bien.
— Je veille , répondit la voix de Crépaux ; soyez tranquilles , le temps est clair, et personne ne passera par ici sans que je l'avise au moins à deux cents pas : j'ai Tœil solide.
Henri et Baptistin s'éloignèrent.
Ils revinrent une heure après, ayant trouvé une espèce de grotte très-étendue dans un endroit retiré.
A tout prendre, il était fort possible d'y rester , avec des provisions , vingt -quatre heures sans danger.
C'était le temps qu'il fallait au moins à Baptistin pour chercher avec quelque succès un moyen de transport.
Henri et le vieux serviteur avaient exploré, l'un à droite, l'autre à gauche, les abords de cette grotte. Il fut donc décidé qu'on y transporterait de la paille , que Crépaux irait avec Baptistin et rapporterait des provisions achetées dans différents endroits, afin d'éviter toute cause de suspicion.
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Voici, en outre, ce qui avait été convenu à regard du voiturier :
Le marquis de Savernoy passerait pour un vieux professeur de minéralogie, science , du reste, à laquelle le marquis s*était adonné par goût et qu'il possédait fort bien; les autres seraient négociants voyageant avec le professeur dans l'intention de faire exploiter les mines précieuses qu'il avait découvertes sur le sol de la Provence.
Seulement, comme la présence d'une femme pouvait faire naître des réflexions , soit dans l'esprit du voiturier, soit pendant la route, et qu'à cette triste époque le soupçon était le frère jumeau de toute réflexion , il fut également convenu que Baptistin se procurerait un vêtement complet de jeune homme : la carmagnole de rigueur, le pantalon flottant et le gilet chiné à vastes revers. Jeanne deviendrait alors un minéralogue en herbe.
Quand le jour commença à baisser, l'installation dans la grotte se fit sans que le moindre bruit vînt effrayer les fugitifs.
Grépaux, homme de prévision, avait apporté des vivres pour quarante-huit heures.
Les événements nous pressent, ils marchent avec rapidité et nous poussent malgré nous ;
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nous passerons donc sans nous y arrêter sur les vlngt-quatre ou trente heures passées dans ce sombre réduit , et nous arriverons tout de suite au moment où Baptistin, après avoir fait le signal convenu à l'avance, entra dan$ la grotte, de retour de sa périlleuse excursion.
Le brave serviteur avait fait bien du chemin; mais, en revoyant ses maîtres , et en leur apportant de bonnes paroles, il oubliait toute sa fatigue.
Le dévouement est un courage du cœur qui double les forces de Fhomme ; et Dieu permit dans ces temps de grandes infortunes qu'il y eût de nobles cœurs et de sublimes dévouements.
Il fut décidé qu'on partirait à la tombée de la nuit; car Baptistin avait appris que les bandes armées se multipliaient dans les environs, les pillards trouvant toujours quelque lucre à tirer de leurs promenades patriotiques.
Hélas! les dangers devaient renaître sous chacun de leurs pas.
Us avaient quitté la grotte depuis une heure à peine, qu'ils furent pour ainsi dire entourés de tous les côtés , sans que ceux qui les cernaient par le fait seul du hasard pussent même s*en douter.
Il y avait cinq lieues à faire avant d'arriver au petit bourg où les attendait à un Heu désigné le voiturier avec lequel Baptistin avait fait prix.
Heureusement la nuit les protégeait : il fallait risquer le tout pour le tout. Ils se couchèrent dans la campagne^ dont le terrain était inégal et creusé en différents endroits par les pluies torrentielles qui étaient tombées ; et là, retenant le souffle de leurs respirations, prêts à se défendre jusqu'à la mort, ils attendirent qu'une petite troupe jacobine, composée d'une trentaine d'hommes environ, les eût dépassés.
C'était leur seule chance de salut; si la Providence permettait qu'ils ne fussent point aperçus par ces bandits armés , alors ils se jetaient sur la gauche et pouvaient gagner des marais au milieu desquels il était peu probable que l'on vint les poursuivre.
Maislemoyen était bien chanceux, et pour peu que cette jacobinière, en se débandant, s'étendit sur la surface de la plaine, ils étaient perdus.
Le moment qui allait décider de leur sort approchait ; les bons patriotes provençaux étaient si rapprochés que déjà on entendait leurs chansons avinées et les ràlements rauques de leurs gosiers.