‹ Le Montagnard; ou, Les deux républiques, 1793-1848Chapitre 73 sur 99 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

Le vieux gentilhomme pensait à son roi , pour lequel il allait mourir.

Jeanne priait Dieu, qui a un regard de protection pour toutes les infortunes.

Dieu écouta la prière de la jeune fille; car ces hommes passèrent sans se douter de rien.

Dès que le bruit de leurs voix et de leurs pas se fut éteint à l'horizon , les proscrits se relevèrent ; et comme ils entendaient autour d'eux les autres bandes qui se rapprochaient, ils se jetèrent sur le côté d'où venait celle qui les avait dépassés et disparurent bientôt dans l'obscurité.

Ils marchèrent toute la nuit, fuyant le danger plutôt que cherchant à atteindre un but; ils allaient de ravins en ravins, de dangers en dangers, de détours en détours ; aussi, quand le jour vint, la fatigue les accablait.

La pauvre jeune fille surtout , résignée et courageuse , empruntant à son cœur et à son énergie morale les forces qui lui manquaient, cherchait à cacher à ses compagnons de route son douloureux épuisement ; ses jambes engourdies pouvaient à peine la soutenir, et il lui semblait que chaque caillou était un charbon ardent qui lui brûlait les pieds.

Appuyée sur le fidèle Baptistin, elle se trai-

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nait ; mais presque à chaque pas son corps sa pliait comme eût fait la tige d'uue planta brisée.

Le marquis de Savernoy et le comte Henri, tous deux en avant, exploraient la route avec une infatigable énergie.

— Vous souffrez beaucoup, mademoiselle, disait Baptistin, d'une voix désolée, à la pauvre jeune fille. Voulez-vous que je vous porte?

— Vous êtes bien assez fatigué déjà, mon pauvre Baptistin; en m'appuyant sur vous comme je le fais, je crois que je pourrai encore marcher.

Le jour qui venait les força de s'arrêter ; car le jour c'est l'ennemi le plus cruel du proscrit.

On chercha un endroit couvert pour s'abriter.

Baptistin se mit aussitôt à examiner la localité, car ce brave Baptistin avait une vigueur infatigable.

Il revint tout joyeux.

— Ma foi, dit-il, la Providence s'en mêle ; nous ne sommes pas très-éloignés de Fontvieille ; en deux heures, tout au plus, nous pourrons être aux étangs où j'ai donné ren* dez-vous k mon homme.

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— Oui, en deux heures! répondit le marquis, si ces bandes maudites, qui semblaient toute la nuit attachées à nos pas, nous en laissent le temps.

On attendit une partie de la journée avec patience, afin d'arriver aux étangs après la tombée de la nuit.

Mais le génie fatal de la proscription n'avait pas dit son dernier mot. Il planait impitoyablement sur eux et leur réservait encore de cruels supplices avant de replier ses ailes.

Pendant toute la journée, nul bruit, nulle alerte ne vint les troubler dans la retraite qu'ils avaient choisie, et ils prirent un peu de repos.

L'heure de se mettre en marche venue, le courage était dans tous les cœurs à c6té de la résignation.

Ils s'étaient remis a marcher, hâtant le pas, comme s'ils eussent deviné dans l'air le pronostic de quelque nouveau malheur, silencieux et attentifs au moindre bruit que l'écho lointain apportait sur le souffle du vent, lis venaient d'entrer dans un chemin creux qui tournait la colline au pied de laquelle se trouvait le village de Fontvieille, lorsque Crépaux, qui s'était avancé dans les terres, aperçut à

quelques centaines de pas , débouchant par un sentier de traverse, une troupe d'hommes.

Grépaux se coucha à terre pour pouvoir observer quelque temps et n'être point aperçu, espérant que cette troupe changerait de direction, et qu'elle se déciderait peut-être à gagner un petit bois de sapins qui bordait la route, au lieu de continuer le sentier qui devait arriver infailliblement à couper leravin par le milieu.

Une fois arrivés à ce ravin, ces hommes devaient-ils le traverser? ou bien, en obliquant, devaient-ils le suivre dans sa longueur?

L'incertitude ne dura pas longtemps; car bientôt ils eurent dépassé l'extrémité du bois qu'ils longeaient, et Grépaux entendait déjà le bruit sourd et prolongé de leurs pas sur le chemin.

Il n'y avait plus un instant à perdre pour échapper à ce nouveau danger.

Grépaux redescendit en toute hâte le talus qu'il avait gravi et courut rejoindre le marquis de Savernoy.

— M. le marquis, dit-il tout essoufflé en s'adressant au vieillard, je viens d'apercevoir

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une bande d'hommes armés qui se dirige de ce côté.

— A quelle distance est-elle ?

— A trois cents pas environ.

— Oh ! mon Dieu! fit la jeune fille d'une voix tremblante en se rapprochant de son frère comme pour lui demander protection contre ce nouveau péril.

— 11 faut appuyer sur la droite, les laisser passer devant nous, et ne continuer notre route que lorsque nous serons certains de la direction qu'ils auront prise.

Henri prit les deux mains de sa sœur :

— Allons, mon gentil garçon, dit-il d'une voix qu'il essaya de rendre enjouée , il n'y a rien de si effrayant dans ce que \ient de nous apprendre le bon Grépaux : ces messieurs les patriotes de la Provence nous ont habitués à leurs aimables visites.

Jeanne leva sur son frère ses deux beaux yeux que la fatigue de la route avait entourés d'un cercle de bistre, et appuyant plus fortement sa tète sur la poitrine du jeune homme :

— J'ai bien peur..., murmura-t-elle.

Au même instant arriva Baplistin qui avait été sur la droite comme Grépaux sur la gauche, afin d'éviter toute surprise.

— Jfe viens d*apefcevoir ce damné Cassius avec tous ses hommes, s!écria-t-il ; il faut appuyer sur la gauche.

— Crépaux vient de voir également de ce côté une bande armée.

--» Alors nous sommes encore une fois cernés!...

— Il faut en finir! s'écria Henri en se frappant le front.

Le marquis de Savernoy s'arrêta sans dire un seul mot.

Jeanne s'appuya sur le revers de la route ; elle était arrivée à cette dernière phase d'épuisement qui regarde tous les dangers sans s'en émouvoir.

L'heure do, découragement était venue; car il y a de ces moments dans la vie où les courages les plus indomptables, les volontés les plus énergiques, les âmes les plus fortes pilent sous le poids de la fatalité, et s^abandonnent par lassitude et dégoût au courant du destin.

Fuir sans cesse, se sentir à chaque heure du jour, à chaque pas de la route pressé par des ennemis, traqué comme des bétes fauves; lutter!... lutter toujours! sans jamais arriver an repos ou à la délivrance; voir grossir à chaque instant cette mer orageuse de tempe-

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tes humaines ; n'y a-t-il pas là de quoi abattre le cœur le plus fort, la foi la plus résignée?

Où devait être le port?

Paris.

Dieu seul le savait, et Dieu, qui vient en aide à tous les dévouements, semblait s'être éloigné d'eux.

Henri fut le premier qui releva la tête au milieu du silence.

Son regard était enflammé de celte dernière et suprême énergie que donne le désespoir ; son visage avait cette physionomie calme, mais puissante,que donne la mort envisagée comme dernier refuge.

Il saisit d'un mouvement brusque ses deux pistolets.

— Alors, dit-il, il faut mourir ici!...

Le marquis de Savernoy leva sur son fils ses yeux empreints d'une résignation triste et d'une amertume profonde.

Henri s'approcha de lui, fier et grave, semblable à ces gladiateurs qui entraient dans l'arène.

— Mon père, dît-il en lui prenant la main avec un sentimentde filiale affection et de respectueuse déférence, voilà notre dernier espoir qui s'en va. N'êtes- vous pas, comme moi, las

de fuir et de vous cacher sans cesse devant ces misérables ? Nous sommes quatre, bien armés, bien résolus; plaçons-nous en travers de cette route, attendons qu'ils arrivent, et mourons au moins, mon père, comme meurent des soldats et des gentilshommes, en combattant ; cela vaut mieux que Téchafaud.

Baplistîn, qui n'oubliait en aucune occasion le respect qu'il devait à ses maîtres, n'osa pas prendre la parole ; mais il fit avec la tète un signe d'affirmation très-significatif, et prenant aussi ses pistolets, il examina avec soin s'ils étaient en bon état.

Grépaux, selon son habitude, imita en tout point les mouvements de Baptistin.

Le marquis de Savernoy avait écouté son fils sans l'interrompre, et quand il eut fini de parler, il lui dit de cette même voix calme, qui ne se démentait jamais :

— Nous n'avons pas le droit de mourir, mon fils, avant l'heure marquée par la volonté de Dieu ; nous n'avons pas le droit de chercher ou d'attendre un combat inutile à la cause que nous servons; assez d'autres répandent un sang stérile. Gardons... gardons celui que Dieu laisse encore dans nos veines.

Puis sa voix malgré lui devint acre et amëre ;

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