PREMIÈRE PARTIE
ses yeux, d'une expression tout à l'heure si résignée, s'animèrent d'un feu soudain. Dans le vieillard étlncelait l'énergie de l'homme.
— Oui!., oui, Henri, reprit-il d'une voix qui tremblait entre ses dents serrées, comme un gémissement involontaire échappé à son cœur ; ainsi que toi je suis las de fuir et de me cacher sans cesse, de courber la tête devant ces misérables pillards qui n'ont de courage que pour le meurtre et l'incendie, et qui s'enivrent le matin avec du vin et le soir avec du sang ; oui, moi qui suis cependant un vieillard, je sens mon cœur bondir de honte et mon sang bouillonner de rage ; mais je mets la main sur mon cœur pour en calmer les battements ; car plus haut que ma volonté parle la cause à laquelle tous deux nous avons voué notre vie et notre sang. Il ne faut pas mourir, Henri, il faut arriver l...
Le jeune homme inclina la tête devant les paroles de son père, et remit dans sa poitrine les deux pistolets qu'il tenait dans chacune de ses mains.
— C'est dommage ! murmura Baptistin si bas qu'il ne fut entendu que de lui-même; j'aurais eu grande joie à casser la tête à deux de ces gredins-là.
m LE tfONTAGNARD.
Grépaux fit un mouvement de tête qui avait la même signification, et comme Baptistin désarmait ses pistolets, il désarma les siens.
— S'ils nous barrent la route de tous les côtés...? dit Henri à demi-voix en se rapprochant de son père.
— Alors, mon fils, que la volonté de Dieu s'accomplisse!... Nous nous frayerons un chemin au milieu d'eux.
— A la bonne heure ! dit Baptistin toujours bien bas.
-— A la bonne heure! répéta Crépaux sur le même ton.
Les paroles que nous venons de rapporter avaient été rapidement échangées.
Les deux serviteurs remontèrent alors le talus, chacun de son côté, pour examiner la position ; mais ils redescendirent presque aussitôt. Même avant qu'ils eussent prononcé un seul mot , leurs visages exprimaient leurs pensées.
— Les voilà!... les voilai... dirent-ils en baissant la voix comme s'ils eussent craint que leurs paroles n'arrivassent déjà jusqu'à ceux qui étaient à leur poursuite.
— Et de ce côté, demanda le marquis de Savernoy en désignant du doigt la route qu'ils
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venaient de parcourir, n'y a-t-il nulle retraite possible?
— Hâtez-vous, M. le marquis, hàtez-vousl dirent à la fois Baptistin et Grépaux, si vous ne voulez être pris comme dans un traquenard.
— Henri, reprit le marquis de Savernoy en se rapprochant de son fils, l'heure que tu appelais de tous tes vœux est peut-être arrivée, il ne nous reste d'autres ressources que d'atteindre ce village et de demander un asile dans la première maison que nous rencontrerons.
Henri secoua la tête. Le souvenir de madame Bressieux parlait dans son cœur.
— La république, dit-il d'une voix amère, a proscrit l'hospitalité.
— La république, répondit le marquis, n'a pas fait tous les cœurs lâches et traîtres.
Heureusement qu'à l'endroit où ils étaient arrêtés, le ravin faisait un coude ; par conséquent l'une ou l'autre des deux bandes ne pouvait les apercevoir qu'en arrivant sur eux.
— A la grâce de Dieu ! dit le vieux geatllhomme en se dirigeant vers le village que l'on voyait couché au pied de la colline.
Bientôt ils aperçurent très-proche d'eux une maison, du toit de laquelle sortait une fumée
blanchâtre qui montait vers les naages en tourbillonnant.
Sur un des côtés de cette maison il y avait un petit clos fermé, moitié par des palissades, moitié par des haies vives. Au-dessus d'une de ces haies apparaissait Tencolure grisâtre d'un de ces petits chevaux de la Camargue ; pas un souffle de vent n'agitait les poils soyeux de sa longue crinière. Cette maison était distante d'environ une centaine de pas des autres, qui se groupaient ensuite dans un intervalle trèsrapproché et formaient le petit bourg de Fontvieille.
Les fugitifs tournèrent un petit sentier qui meûait directement à cette habitation.
Lorsqu'ils furent arrivés â la hauteur du clos, le marquis montra la maison à son fils.
— Entrons là, dit-il.
— Comme vous voudrez, mon père, répondit le jeune homme d'une voix douce.
La porte était entr'ouverte ; le marquis la poussa et entra précipitamment.
Deux femmes étaient assises devant une table.
L'une de ces femmes était âgée et tricotait des bas de laine; l'autre était jeune, et ses mains avaient laissé tomber sur ses genoux