‹ Le Montagnard; ou, Les deux républiques, 1793-1848Chapitre 76 sur 99 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

— Avec moi, mon père?

— Non, seul... seul...

Le vieillard se leva , et continua en se parlant à lui*niéme :

— George doit y être... je le verrai!... je le verrai!... Une dernière fois, je veux lui parler encore... et s'il est sourd à ma voix... s'il persiste à faire cause commune avec ces hommes qui tuent la France et souillent son vieil honneur, eh hienl... eh bien!... ce ne sera plus mon fils... il sera mort pour moi... je ne le reverrai jamais!... et chaque jour de ma vie je le maudirai... Marianne, donne-moi mon chapeau... mon manteau... mon bâton ferré.

— Mon père, dit la jeune fille, je t'en supplie , emmène-moi avec toi ; que ferais-je seule ici?.. Oh !.. j*ai de la force^ du courage; mon corps a la faiblesse d'une femme, mais mon cœur a l'énergie d'un homme.

— Je le sais, Marianne, je sais que ton àme a depuis longtemps le plus grand des courages, la résignation ; je ne l'ai pas encore, moi ; mais je veux partir seul.

Marianne s'était rapprochée de son père, après lui avoir donné les objets que celui-ci lui avait demandés, et prenant une de ses

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mains dans les siennes, elle>la lui serra fortement ; puis la posa sur sa poitrine 4 Tevidroit où Jbattait son cœur, qomme si elle eût yomIu que ses battements oppressés {)arlassent aussi •leur langage de prière et d'angoisse.

— Je n'ai pas le droit, mon père, de résis* tçr à vos volontés, lui dit-elle ; mais ne me laissez pas seule dans cette maison si triste déjà par l'absence de mon frère; je vous en supplie, laissez-moi aller avec vous, que je puisse au moins uqc dernière fols, si George ne doit plus revenir, lui tendre la main et lui parler de notre mère. Voyez-vous, mon père, à côté de l'autorité paternelle, de sa voix austère, la voix d'une femme, d'une sœur surtout, qui prie et qui aime, peut changer bien des résolutions que l'on .croit inébranlables et amollir le cœur... £t puis, s'il faut 'tout vous dire... depuis que ces bandes armées parcou* rent les environs, je tremble malgré n^oi... j'ai le pressentiment de quelque malhear terrible.

— C'est justement pour cela qu'il ne faut point que cette maison soit complétemeot abandonnée, ils la pilleraient et y mettraient le feu ensuite, surtout sachant qu'elle est à nous ; car nous sommes, et je m'en glorifie.

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notés icomme suspects; ron Dousa|>pe]le contrerévolutionnaives ; mais, sois trattqutiie, je ne te laisserai pas seule; je vais demander à la femaie fiourdin de te tenir compagnie pendant mon absence, qui sera de deux jours seulement. Je suis sur qu'elle ne me refusera pas ce petit service... Allons, ne sois pas ainsi triste et les yeux baissés, ma bonne Marianne... Tu dois comprendre maintenant qu'il serait funeste pour nous de quitter tous les deux celte habitation. Prie Dieu que je reaconire George et que je le ramène.

La jeune fiUe inclina la tête, sans uiot dire, car aile avait compris, au ton résolu de son père, qu*ii n'était pas possible de changer sa résolution.

Telle étaitla scène qui s'était passée la veille.

Voilà pourquoi la pauvre jeune iilie était tristemenjt enveloppée dans ses pensées lorsque entrèrent précipitamment le marquis de Sav«raoy et les siens.

Au premier sentiment d'eifroi dont elle n'avait pas été maiiresse succéda un sentiment de profonde et touchante pitié ; elle alla & ses nouveaux hôtes comme l'ange consolateur doit aller à ceux qui souffrent.

11 y avait dans son visage une telle exprès-

sion de joie et de dévouement hospitalier, que le vieux marquis ne put s'empêcher de se retourner vers son fils et de lui dire :

— Tu vois, Henri, qu'il est injuste d'accuser la destinée et de désespérer !

Jeanne, brisée par la fatigue, mais épuisée surtout par ces émotions sans cesse renaissantes, par ces dangers de chaque seconde, par ces voix menaçantes, par ces cris de mort dont Tair semblait porter les échos, était appuyée contre la grande armoire de bois noir.

Malgré le costume d'homme qu'elle portait, Marianne, avec cet instinct qui n'appartient qu'à une femme , alla tout de suite à elle , comme une jeune fille va à une autre jeune fille.

— Comme vous semblez fatiguée! lui dit-elle ; comme vos mains sont brûlantes ! Tenez , asseyez-vous ici.

Et la prenant par la main, elle l'attirait vers le vieux fauteuil de cuir qui était le plus beau meuble de cette modeste demeure.

Pendant ce temps, Henri, penché contre la porte qu'il avait fermée, écoutait si quelque bruit du dehors n'annonçait pas la venue de ces hommes si acharnés à leur poursuite.

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— Madame, dit le marquis en s*adressant à la personne âgée, si vous avez dans cette maison quelque endroit ignoré où vous pensiez que les recherches ne puissent nous atteindre, veuillez, par grâce, nous indiquer cet endroit sans perdre un instant ; on est à notre poursuite ; Dieu veuille que Ton ne nous ait pas vus entrer dans cette maison!

— Dieu le veuille ! reprit la femme Bourdln en joignant les deux mains ; car, hélas ! nous serions perdus sans pouvoir vous sauver.

— Je sais comme vous, madame, que l'hospitalité est proscrite et condamnée; qu'elle donne la mort souvent, reprit le marquis d'une voix amère.

— Qu'importe? interrompit la jeune fille dont le visage s'était empourpré de couleurs subites, c'est Dieu qui vous a envoyés à nous, c'est Dieu qui nous protégera ; je n'ai qu'un grenier à vous offrir... venez, venez vite.

— Hâtez-vous !... hâtez-vous ! dit le comte ; il me semble entendre un bruit de voix et des pas.

Jeanne s'élança vers la porte.

— Henri, dit-elle, viens avec nous, ou je reste ici.

Le jeune homme écouta une dernière fois

encore, en faisant signe à sa soaur de .se tenir immobile et silencieuse.

— Je n'entends plus rien, dit-ril.

Alors il ferma la porte à double tour, et se dirigea vers un petit escalier de bois dont le marquis de Savernoy venait de franchir la première marche.

Au bas de l'escalier était la vieille fçmme.

— Vous n'aurez peut-être pas trop chaud là-haut , dît-elle au jeune homme ; mais au moins vous serez plus en sûreté.

— J'espère,, madame, répondit Hepri, que nous n'abuserons pas longtemps de votre généreuse hospitalité; cette nuit,^ Dieu le permet, nous continuerons notre route. Un brave homme accepte de nous conduire jusqu'à Lyon dans sa voiture. Pourvu, mon Dieu ! qu'il n'ait pas changé d'avis, ou que la crainte de se compromettre ne le fasse pas reculer devant son projet !

— J!espère que <non, fît Baptistin, qui, vu la gravité de la circonstance, crut pouvoir se permettre de. se mêler à la /canversation<; il m'a bien promis d*ètre ce soir, à .dii; heufcs, avec sa charrette, sur le bord de l'étang, à dix minutes d'ici environ.

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•^ Sst-ee que ce€ komme habite ce village? dit la vieille feoime^

-- Voii««devez sans* doute le connaitt^e, madame; il s'appelle Bouteillier.

— Certainement , certainement qiue' je le connais! Vous avez raison, c'est un brave et digne bomme^ incapable d'une mauvaise actiofif. S'il vous a promis, jo suis sûre qu'il viendra. Poulr plus de sûreté, dès que vous serez tous^ bien installés dans le grenier, j'irai j:usquei chez lui, afin de m'assurcr de son exactitude. Mais montez vite, montez vite, je vous en supplie, car je tremble à chaque instant d'entendre frapper à la porte.

Dans la façon dont Henri tendit la main à cette femiBe, il y avait plus de reconnaissance que n'eussent pu en exprimer bien des paroles.

— A propos, dit Baptistin à la vieille femme au moment de suivre le comte qui montait l'escalier, j'oubliais die vous dire que nbus soHUmes des négociantes voyageant avec un professeur de minéralogie.

—Avec un professeur de*.., répéta la vieille femme, qui n'avait pas bien compris.

— De minéralogie.

— Je tâcherai de me rappeler ce modela,

reprit la vieille femme en hochant la tète arec doute ; maïs c'est bien difficile.

— Dites tout simplement des négociants, c'est plus simple.

— J'aime mieux cela.

Et Baptistin monta Fescalier, suivi de Crépaux, qui l'avait attendu.

Le grenier était vaste, rempli de foin nouveau ; bientôt chacun des fugitifs y eut creusé son trou et s'y ensevelit de telle façon qu*il était impossible, même à l'œil le plus investigateur, de découvrir seulement l'extrémité des tètes. L'air ne pouvait pénétrer que par une lucarne fort étroite.

Gertes,la position était médiocre, mais il ne s'agissait que de quelques heures à passer dans ce grenier jusqu'au moment où le roulier devait les attendre à l'endroit indiqué.

Lorsque chacun fut enfoui dans sa cachette, il y eut un intervallede silence long et profond.

Le silence et l'inaction sont dans certaines heures de la vie les plus cruelles des souffrances; car cette fièvre que donnent au corps l'action et le mouvement empêche ce travail cruel et incessant de la pensée qui s'agite tumultueusement.

Jeanne était près de son frère.

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