‹ Le Montagnard; ou, Les deux républiques, 1793-1848Chapitre 9 sur 99 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

était pâle et son front plissé par de sombres réflexions, il lui dit en lui frappant sur l'épaule :

— Tu fais aujourd'hui ton apiprentissage, jeune cœur républicain. La république aime qu'on la serve de toutes les façons, par la voix et par le bras ; par la voix pour éclairer les incrédules, par le bras pour frapper ses ennemis.

— Je te suis, citoyen, dit George qui secoua la tète , comme s'il eàt voulu chasser loin de lui un monde de pensées.

Obrier lui fit un signe de la main et s'élança sur la gauche , tandis que trois des hommes , suivant la direction qu'il leur avait indiquée , poussaient sur la droite et gagnaient l'angle du bois.

Alors la Maison-Jaune^ tout à l'heure si tumultueuse, devint silencieuse ainsi que le serait un tombeau. Pas une voix, pas un gémissement^ pas un souffle, là où tout à l'heure retentissaient tant de cris de mort.

On entendait seulement dans le lointain un murmure de voix étouffé par le frémissement da vent entre les branches des bouleaux.

Quelques moments se passèrent ainsi ; puis un groupe déboucha par le milieu du bois, s'avançant à travers la campagne dans la direci. s

d6 LK XONTAfiNAIlD.

lk>n de la SÊaison- Jaune; le clA lui-même sem* Malt aa pas v<ouloir se faire ie complice de ce qui allaiit se passer , car des nuages épais ^i>u¥rir«nt subitement le disque argenté de la lunei et à peine si la maison, malgré sa couleur^ apparaissait comme un point imperceptible, tant Tobscurité était profonde.

Le groupe avançait ; et si Obrier fût resté ^ la même place, il eût pu entendre la voix stridente de Cassius qui chantait la fameuse chanson deTépoque: « (%iîra^paim...» comme complément obligé de toute marche ; car il ne revenait pas seul» et ceux qui étaient derrière lui portaient un homme blessé dont la tête, recouverte encore d'un large feutre gris, ballottait sur son épaule suivant les mouvements brusques et saccadés des porteurs.

Cet homme était un vieillard, et ce vieillard était le marquis de Savernoy.

Dieu, sans doute^ éaw sa suprême volonté, avait voulu qu'il n'échappât pas aux meurtriers qui s'acharnaient à sa poursuite, et que l'auréole du martyre ceignit ce noble front.

Lorsque Cassius vit qu'il n'était plus qu'à vingt ou trente pas de la maison ^ il devança ses camarades pour apporter le premier cette bonne nouvelle au citoyen président^ car,

pnxiÈius iPAKTie. 87

bien que le marquis de Savernoy fàt recourert d'hahits grossiers, nul ne pouvait s'y tromper. Il y avait, sur la physionomie de ce vieillard et dans toute sa personne, cette révélation inappréciable de vraie et de haute aristocratie qui perce à travers tous les déguisements et frappe comme un contraste insultant les natures communes et grossières.

Cassius s'arrêta en voyant la profonde ol>* scurité qui régnait dans le cabaret.

— Citoyen Obrierl cria-t**il plusieurs fois à voix liante, citoyen Obrier !...

Gomme nul ne répondait, il s'arrêta sur le seuil.

— Personne, dit-il, se répondant à luimême.

Alors, tirant un briquet de la poche de son large pantalon, il fit du feu, alluma un morceau de papier ; et éclairé par cette lueur vacillante, fl ramassa le flambeau qu'ObrieflC avait jeté i terre.

— Par ici ! cria*t-il aux autres en pal^arssanl sur le secriil de la malsoi» la lumlèi^e à la main.

Les hevnnes entrèrent el ^arrêtèrent un instant dans le mitieo de la pièce , cherchant où déposer eeittî qu'ilâ transfporlalent; Cassius s*approcha d'eux, et plaçant sa lumière dtevant

le visage pâle et ensanglanté du mourant, il dit d'une voix ironique en se penchant sur lui :

— 11 faut avoir des égards pour monseigneur le très-haut marquis de Savernoy* Camarades, déposons monseigneur le marquis sur ce lit.

Le marquis non-seulement ne bougea pas, mais n'ouvrit même point les yeux. Gassius le toucha rudement sur l'épaule et ajouta d'une voix dure :

— Tiens, marquis, tu vois que nous faisons bien les choses ; tu seras là en bonne compagnie; voilà déjà un des tiens qui t'attend.

Seulement alors le vieux gentilhomme souleva ses paupières, et en voyant son fidèle serviteur étendu à terre, baigné dans son sang, il murmura à voix basse :

— A tout à l'heure, mon vieil ami.

Puis lorsqu'il eut murmuré ces paroles que Dieu entendit, ses yeux se refermèrent.

— En v'ià de la besogne, pour empoigner un aristocrate ! dit un des hommes en ricanant et en s'essuyant le front d'où coulaient de grosses gouttes de sueur : j'ai le gosier sec à prendre feu comme un morceau d*amadou.

— Et moi donc ! dit un autre, je tire la langue comme un chien.

PREMlèRE PARTIE. 89

— Pardiea ! mes petits amours, dit Cassius, nous sommes au cabaret de la Maison- Jaune, c'est bien le diable si on ne trouve pas ici une bouteille de vin pour se rincer le gosier. Qu'est-ce qui me passe son couteau, que je coupe un morceau de mon soleil ?

Un des plus ardents de la sans-culotterie présente, torse d'athlète ou de boucher, cheveux roux coupés ras, petits yeux ronds mais perçants comme deux pointes acérées , grosses lèvres pendantes, sourire d'hyène, présenta à Cassius son couteau , véritable couteau de jacobin.

Cassius le prit et le contempla avec admiration.

— Voilà, dit-il en le retournant sur toutes ses faces, un vénérable outil ; cela fait ton éloge, citoyen... citoyen... comment t'appelies-tn?

— Ah ! c'est que Nicolas est un tapeur soigné, interrompit un autre en frappant jovialement sur l'épaule du colosse.

— Qu'est-ce que c'est que M'co/as?... exclama Cassius, qui, comme on a pu s'en apercevoir, avait la manie des baptêmes. Tu t'appelles Nicolas? En voilà un nom qui ne va pas avec ce joli petit outil de si agréable dimen-

sion ! Appelle-toi Mueius, au platèt Scévala, le BOBk est vacant, le camarade là-bas a fini de s'en servir.

£a parlant ainsi, il montrait le corps de Scévola étendu à terre en travers de la porte dont il avait découvert l'issue secrète avec une si rare perspicacité.

— Scévola ! au fait, c'est un joli nom, reprit Nicolas, qui consultait ses camarades du regard et développait Favantage de sa constmetion physique.

— C'est dit, tu t'appelles Scévola ; travaille dru pour le bien de la chose, et tâche de ne pas te faire donner bêtement un coup de couteau dans la gorge, c'est malsain.

Tout en terminant cette allocution, Cassius coupa en deux la chandelle qu'il tenait à la main.

— Vous autres, les amis, ajouta-t-il d'une voix conquérante, qu'est-ce qui veut que je le baptise ? J'ai encore un nom très-satisfaisant à donner.

— Moi ! s'écria avec voracité un des assistants, je le retiens.

— Avance alors, dit Cassius solennellement, tu es bien bâti; ça me va. Désormais tu t'appelles Caracalla.

Page 1