PREMIÈRE PARTIE
ses yeux , qu'elle avait tenus baissés à terre.
— Ah! ça t'étanne, ma déesse, continua Cassius sur le même ton.
Il garda un instant le silence, comme pour donner plus de poids aux paroles qu'il allait prononcer.
— Ce que tu as, citoyenne, c'est bien facile à dire, et surtout à deviner sur ta figure, ta charmante petite figure de chatte, elle est plus pâle que ce linge qui est à terre, à tes pieds. Voici ce que tu as. Il n'y a qu'un instant, des hommes que je poursuis, et qui me font trotter depuis hier comme un chien galeux, sont entrés ici, t'ont demandé un refuge, et tu les as cachés.
11 est impossible d'expliquer le frisson gla* clal qui parcourut les membres de Marianne en entendant Cassius; elle était froide, sans mouvement , et il ne parlait plus^ qu'elle l'écoutait encore.
Cet homme semblait jouir de l'épouvante qui écrasait le cœur de la pauvre enfant.
— Ah! dame! tu as raison, il y a de quoi trembler, continua4-il d'une voix acre. La république une et indivisible n'est pas de bonne humeur tous les jours et ne badine pas avec ces sortes de plaisanteries.
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Marianne s'était relevée.
Le danger menaçait plus directement ceux qu'elle voulait sauver; elle retrouvait son courage tout à rheure anéanti.
— Je... ne sais ce... que vous voulez dire, reprit-elle en essayant de dissimuler le tremblement de sa voix ; je... n'ai vu personne.
— ^ Je veux dire, interrompit Cassius d'une voix rude et forte, que tu mens encore, citoyenne.
— Je vous assure... que...'
— J'étais, avec les bons patriotes qui m'accompagnent, sur les hauteurs qui dominent le ravin, et je les ai vus entrer.
— J'ai... refusé... de les recevoir..., essaya de dire encore Marianne qui sentait à chaque parole sa voix s'éteindre dans son gosier, eC ils sont partis.
— Ils ne sont pas sortis d'ici!... répliqua Cassius d'une voix plus forte encore ; j'étais à dix pas de la porte, et je les épiais.
La pauvre fille, écrasée, baissa la tête sans répondre.
Cassius, de sa large main, lui toucha l'épaule aussi doucement qu'il le put, et il ajouta d'une voix radoucie :
— Pourquoi mentir à Taml Cassius? Il n*est
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pas méchant, et on peut 8*entendre avec lui. Seulement, citoyenne déesse, tu vois que je sais tout, et que Ton ne me trompe pas facilement. Çà, maintenant que nous savons de quoi il s'agit, causons un peu.
Tout en parlant ainsi, il alla à la porte et donna un double tour à la serrure.
Marianne, immobile, silencieuse, les deux mains sur son cœur comme si elle eut voulu en étouffer les battements, le suivait des yeux.
— - Que faites-vous?... dit-elle avec effroi.
— Tu le vois bien, citoyenne, je ferme cette porte... par intérêt pour toi; car j*ai là toute une bande de vrais et bons patriotes armés dont je suis le chef, et qui sont prêts à m'obéir au premier signal ; ils pourraient avoir la fantaisie d'entrer les uns ou les autres; d*abord ça nous dérangerait dans la petite conversation que je veux avoir avec toi, ma déesse, et puis ça pou rrait te compromettre, ajouta-t-il avec un demi-ricanement qui frissonna sur ses lèvres comme le sifflement d'un serpent.
Marianne, en l'écoulant pprler, sentit cette angoisse inexplicable qui, dans certains moments de la vie, arrive jusqu'à l'àme comme le pressentiment d'un grand malheur.
Cassius était revenu devant la cheminée.
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— D'abord, citoyenne déesse, eommeiit t*appelles-tu? reprit-il en s'asseyant fort à son aise.
— Marianne.
— Ce n*est pas un nom républicain»..
— C'était celui de ma mère.
— Cornélie, c^est un Beau nom, continua Cassius sans faire attention k la réponse de la jeune fille; fi donc ! Marianne; ma déesse, je te baptise Cornélie ; tu t'appelles Cornélie.
On voit qu'en toutes circonstances Cassius n'oubliait jamais de placer un nom de son calendrier romain.
D'après le caractère que nous connaissons à Cassius, on doit facilement comprendre qu'il n'était pas une de ces natures souples et insidieuses qui ménagent leurs coups, et Tont en rampant par un sentier détourné à un but qu'eux seuls peuvent voir. Non-seulement cet homme avait tous les mauvais instincts, mais il avait en outre le cynisme et la brutalité de ces intincts. Le hasard avait mis cette jeune fille en son pouvoir et il était résolu à en profiter. Oserons-nous dire une phrase qui lepein* dra tout entier en quelques mots? Cet homme n'avait pas la passion, il n'avait que le désir.
— Écoute, citoyenne Cornélie, dît-il , je ne
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suis pas un beau phraseur, un harangueur de sections comme Brutus; d'ailleurs ceux qui servent la république une et indivisible n'ont pas le temps de bavarder longtemps avec les femnoies ; tu as des yeux, citoyenne, qui damneraient un ci-devant, s'il n'était déjà damné ; et moi qui suis un bon patriote, sectionnaire enragé du club de la Montagne, je veux... t'embrasser.
Cassios, en prononçant ces derniers mots, étendit les bras pour saisir la jeune fiile.
Celle-ci fit un bond en arrière, comme la gazelle qui vient d'apercevoir les deux yeux d'un tigre.
— Ah! tu fais la fiére, ma déesse... prends garde!
— Monsieur... citoyen Gassius, oh ! je vous en supplie, ne restez pas ici.
— Comment! je te fais peur? Quand je te dis que je suis un ami! Sous la république on s'embrasse, c'est convenu ; d'ailleurs tu es ma déesse, ma Cornélie.
Tout en parlant ainsi, il fît un pas vers Marianne, dont le visage, pâle tout à l'heure, était devenu pourpre.
— Un seul baiser, ma déesse, dit-il.
Et le mouvement qu'il fit fut si brusque,
17S LE SONTÂGKARD.
qu'une de ses mains glissa sur les cheveux de la jeune fille et effleura son cou.
Cefutpour cette nature frêle etpure ce qu'est un doigt humain qui touche la sensitive; elle frissonna de la fête aux pieds ; si Dieu lui eût donné la faculté de se replier sur elle-même, Cassius n*eiit plus eu devant lui qu'un fantôme impalpable; elle poussa un cri guttural, gémissement échappé à ses entrailles, et s'écria :
— N'approchez pas !... n'approchez pas!... Cassius n'était pas homme à s'arrêter en si
bon chemin.
Marianne s'élança à l'une des extrémités de la pièce et se cacha à moitié derrière un meuble.
— Oh!... oh!... fit Cassius en s'arrêtant droit devant elle et en hochant la tête, je ne joue pas à cache-cache; et tu fais bien du bruit, citoyenne; tu oublies que tu es en mon pouvoir et que d'un mot je puis faire tomber ta tête.
Marianne se leva avec une énergie soudaine qui étonna Cassius, dont la nature était pourtant bien peu susceptible d'étonncment.
— Dites-le donc ce mot!... répliqua-t-elle, et livrez à l'échafaud la sœur de celui que vous appeliez votre ami.
PREHIÂRG PARTIE* 173
— Je te répèle, reprit Cassius d'une voix qui siffla dans son gosier, je te répète de ne pas parler si liaut si tn ne veux pas te perdre, toi etceuxquîsontcachés ici. Il ne s'agit pas de s'emporter; parbleu ! citoyenne, je ne te mangerai pas! Seulement fais bien attention à ceci, c'est qu'il y a autour de cette maison, prêts à entrer et à briser cette porte, s'il le faut, une centaine de gaillards que je mène partout avec moi et qui ne sont pas bien élevés. Si tu appelles, citoyenne Gornélie, si tu cries, ainsi que tu as commencé à le faire tout à l'heure, ils croiront que c'est moi qui les appelle et ils viendront. Alors, ma foi ! ma déesse,, à la grâce de qui tu voudras; je ne sais pas ce qu'ils feront de toi et de ta maison, quand ils sauront qu'elle sert de refuge à des aristocrates ; mais j'ai idée que ça ne sera pas joli.
— Oh! mon Dieu!... oh! mon Dieu! murmura la jeune fille en se prenant le front dans ses deux mains.
— Ceci est Texacle vérité, continua fort tranquillement Cassius qui s'apercevait fort bien de l'épouvante que ses paroles causaient à la pauvre enfant, isolée comme elle était de tout secours et de toute protection ; je le jurerais sur l'autel de la patrie, s'il y en avait un
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ici ; tu dois savoir comment ces choses-U se passent; moi, au contraire, je suis doux<, aimable, et, si tu le veux, je sauverai ceux auxquels tu as donné asile. Ce sera trahir la patrie, mais une fois n'est pas coutume.
Marianne leva sur Gassius deux yeux suppliants, au bord desquels tremblaient des larmes prêtes à couler.
— Oh 1 je vous en supplie..., dit-elle avec cet accent du cœur qui met une prière tout entière dans chaque syllabe de chaque mot, saavez ces malheureux que menace une mort inévitable, cette maison qui est toute Texistence de mon vieux, père ; vous êtes bon ; vous avez un cœur généreux, et je vous en serai bien reconnaissante.
£n parlant ainsi, la jeune fille joignait les mains et ployait presque les genoux.
Oh ! si elle eût su à quelle nature abrutie, sans entrailles, sans âme, elle s'adressait ainsi, elle eût gardé le silence.
Cassius récoutait, et pendant qu'elle priait ainsi, il dardait ses regards ardents sur celte proie palpitante qu'il tenait presque dans ses mains ; sa pensée tout entière, écrasée sous les honteux désirs que faisait naitre en lui ce pâle et jeune visage, supputait tous les moyens
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d'arriver au but qu'il avait marqué dans sa tète.
£$t-il besoin de dire au lecteur que loin d'avoir laissé, comme il le disait, les hommes de sa bande aux alentours de la maison , ce qui eût pu, s'il leur avait pris fantaisie d'entrer, compromettre son dessein, il les avait au contraire éloignés sous un prétexte quelconque, et avait prétexté un mot à dire au père de son ami George, l'enthousiaste républicain, l'idole des patriotes d'Arles.
Les natures les plus ordinaires, quand il s'agit d'assouvir une passion ou de servir un intérêt personnel, deviennent presque intelligentes et adroites.
€assîus se pencha vers la porte et fit semblant d'écouter.
— Silence..., fit-il d'une voix sourde, je crois qu'on vient de ce côté... on t'aura entendue... peut-être... Non... non... ce sont eux qui rôdent, voilà tout; mais sois tranquille, tout à l'heure je les emmènerai avec moi, et ils seront sages comme des images.
-^Oh! Dieu vous bénira!... dit Marianne d'une voix faible.
— D'abord, citoyenne Gornélie, répondit Gassius, Dieu est un mot. Je ne tiens pas du tout à la bénédiction de Dieu. Que tu as de
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beaux yeux, déesse Gornéiie I et que tu ferais bien sur un char avec le bonnet de la liberté sur la tète! Veux-tu me donner ta main?
— Pourquoi ?. . . pour. . . quoi ?. . . citoyen Cassius? balbutia la jeune fille sans faire de mouvement.
— Pour me prouver que nous sommes bons amis.
— Oh! oui, bien bons amis... si vous les sauvez.
— C'est convenu.
£t il tendit sa main. Marianne avait bien peur.
— Oh! mon père!... dit-elle tout bas.
Gassius profita de ce moment d'hésitation,
de celle pensée de la jeune fille qui montait vers le ciel avec le nom de son père, et la saisit parle bras.
Ce fut une commotion électri(]ue qui frappa au cœur la pauvre enfant; elle regarda cet homme comme la victime regarde son bour-* reau.
La main de Cassius était un anneau de fer qui rétreignaît, il l'attira à lui, et son autre bras enlaça la taille de la jeune fille^ Marianne se rejela en arrière et plia sur elle-même comme la branche flexible d'un saule.