‹ Le Montagnard; ou, Les deux républiques, 1793-1848Chapitre 81 sur 99 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

— Oh! mon Dieu!... ayez pitié de moi!

murmura-t-elle avec angoisse.

— Encore une fols, Bien n'a rien à faire ici, dit Cassius en appliquant ses deux lèvres ardentes sur le visage tremblant de Marianne.

— Oh ! c'est affreux !... c'est lâche!... criat-elle en cherchant à se dégager de toutes ses forces.

— Prends garde !... tu parles bien haut.

— Laissez-moi!... laissez-moi!... c'est infâme!... infâme!...

— Citoyenne Cornélie, tu oublies qu'ils sont là... à cette porte...

— Oh! Seigneur!... Seigneur!... répéta deux fois la pauvre enfant d'une voix désolée, en se tordant comme une couleuvre sous les caresses odieuses de cet homme.

Elle eut un moment de sublime effort, et, se dégageant des bras de Cassius, elle s'élança d'un bond vers une porte qui était à quelques pas d'elle, à gauche de la cheminée.

Déjà elle l'avait entr'ouverte, et l'on voyait apparaître les meubles modestes de sa petite chambre ; mais la glace était rompue, le premier pas était fait dans la violence et dans le crime.

17S LE MOlfTAGNÀftD.

Le visage de Cassius avait pris une teinte sanguine ; ses yeux avaient des éclairs dont la lueur était effrayante à envisager ; ses lèvres frémissaient sous le souffle irrégulier de sa respiration haletante, et sa poitrine se soulevait en bonds précipités. Celui qui y eût posé la main s'y fût brûlé comme s'il eût touché un charbon ardent.

La pauvre Marianne !...

Elle était ce qu'est ia plante frêle et sans soutien devant Torage, prêt à la briser; un frissonnement convulsif agitait ses membres, son sang était glacé et elle sentait sa voix s'éteindre sur ses lèvres desséchées par l'épouvante.

Cassius, bondissant comme une bête fauve, l'atteignit sur le seuil de cette chambre, et ses deux bras l'enlacèreot comme eussent fait les anneaux tortueux d'un serpent. Leurs deux respirations se touchaient, et la poitrine de la jeune fille tremblait sous le soulèvement fiévreux de la poitrine de Cassius.

Ce qui se passa en elle. Bien seul peut le savoir ; mais, par un mouvement soudain, elle souleva à la fois ses deux bras, et de ses ongles crispés elle lui déchira le visi^.

Cassius poussa un cri rauque.

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— Tu seras à moi! dit-il d'ane voix haletante.

£l Ton vit sons ses doigts bleuir la peau blanche du cou de la jeune fille.

Elle ne poussa qu'un faible gémissement, ses yeux se fermèrent.

Le corps de Marianne se pliait en deux comme celui d'une morte; elle était évanouie.

Cassius se pencha vers elle et promena ses lèvres huniîdes sur son pâle visage; puis comme elle restait sans mouvement, il la souciera de terre dans ses deux bras, et poussant do pied la porte entr*ouverte, il s*élança ddns cette chambre où l'infortunée croyait trouver un refuge contre ses violences.

Pauvre et innocente enfant ! Hélas î avant que la brutalité de ce misérable lui eut ôté tout sentiment de la vie, elle avait crié secours dm fond de son àme à Dieu et aux hommes.

Dieu ne l'avait pas écoutée!... les hommes ne l'avaient pas entendue!

£t les proscrits cachés, ensevelis pour ainsi dire à quelques pas dfdle , n'avaient pas entendu ce dernier gémissement , cette agonte de son coeur; rien ne leur avait dit la scène terrible qui se passait au-dessous d'eux, et»

retenant presque le souffle de leur respiration, ils attendaient.

Tout était silencieux et calme dans cette maison où se commettait le forfait le plus épouvantable

Cassius reparut sur le seuil de cette chambre.

 demi éclairée par la dernière lueur du crépuscule, sa figure était hideuse à voir. C'était l'épanouissement de la face du tigre qui a dévoré sa proie.

Il fit quelques pas dans le milieu de la chambre et s'arrêta. Un ricanement féroce plissa ses lèvres sanguines, et il promena lentement son regard autour de lui. Ce misérable, lie de la société que la république avait fait remonter à sa surface, avait l'instinct de toutes les lâchetés et de toutes les trahisons.

— Maintenant, dit-il, il s'agit de ne pas laisser échapper les oiseaux du nid; allons retrouver mes bons patriotes, nous ferons l'affaire en commun. Cinq d'un coup ; en v'ià une prime à toucher! J'achèterai toute la Provence, et je m'amuserai à la brûler.

Il ouvrit la porte sans faire de bruit, afin de n'éveiller aucune attention , et bientôt il ent

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gagné la campagne. II se dirigea vers Tendroit où Tattendaient ses compagnons.

Celui qui fût entré, et qui, à travers Tobscurilé toujours croissante du jour fuyant, eût plongé son regard dans le réduit de la jeune fille que Gassius venait de souiller par le souffle impur de son haleine; celui-là eût vu lin triste spectacle, et son cœur se fût ému de la plus vive douleur.

La pauvre Marianne, la tète appuyée sur son lit, était à moitié étendue à terre. Si ce n'était quelques mouvements convulsifs qui parfois roidissaient ses membres glacés, on Teût crue morte.

A ces mouvements convulsifs succédèrent bientôt les soulèvements irréguliers de sa poitrine et quelques faibles gémissements vacillants, inintelligibles, comme la plainte du vent, le soir, à travers les roseaux.

La vie revenait à la jeune fille. El Dieu a voulu que le premier sentiment fût toujours la souffrance.

Elle releva insensiblement son pâle visage, et ses yeux, que semblaient fermer des paupières de plomb, s'entr'ouvrirent péniblement : son regard , comme eût pu faire celui d'une folle, parcourut lentement tous les objets qui 2. 16

l^g LE HOilTAGlfÂRD.

iélaieai autour d*elie ; puis jeomme son corps se redressait sous la douloureuse apparition d'un souvenir dont la réalité Jui échappait encore , eiie passa ses deux mains sur sa tête , sur son front, sur ses tempes, lissant par un mouvement macliinal ses cheveux confus et dispersés.

Tout à coup son regard devint fixe, les traits de son visage se contractèrent , un frémissement nerveux agita tous ses membres, et un cri rauque, inarticulé, guttural, s*échappa de sa poitrine; elle voulut se lever tout à fait, mais ses jambes sans forces se ployèrent malgré elle ; alors, se rejetant en arrière, elle se cacha le visage dans ses deux mains en murmurant :

— Oh! mon Dieu !... oh ! mon Dieu !...

La pensée revenait terrible, entière, à la pauvre victime.

Puis le silence recommença dans cette maison que venaient habiter le deuil et la désolation.

Au milieu de ce silence de la douleur qui sanglotait enveloppée dans elle-même, la porte s*ouvrit de nouveau ; mais la main qui la poussa était ferme et hardie ; ce n'était plus celle du fugitif qui osait à peine prononcer ce mot proscrit : hospiUdiié; ou celle du misérable

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qai tremble qii un bruit , quelque faible qu'il soit, n'éveiDe des échos protecteurs et ne lui ravisse sa proie.

Cette main, c'était celle de George; George, le fils de la maison, le frère de Marianne.

Il s'arrêta sur le seuil, étonné de cette obscurité et de ce silence.

L'absolutisme de la république n'avait pas encore étouffé en lui tous les sentiments du cœur; il se sentit trembler et pâlir.

— Mon père!... Marianne!... cria-t-il d'une voix frissonnante.

Et comme le silence continuait et qud nulle voix n'avait répondu à la sienne, il répéta :

— Mon père!... Marianne!

A ce Second appel un gémissement répondit.

George recula malgré lui : il avait peur!...

Des mots inarticulés parvinrent à son oreille comme ces paroles prononcées bien loin qu'emporte à moitié le vent. Puis il vit se traîner dans l'ombre et se dresser un fantôme qui un instant s'arrêta, appuyé contre la muraille.

La lune, qui s'était levée^ éclairait à demi son pâle visage, laissant dans l'ombre le reste du corps.

George poussa un cri et s'élança :

— Ma scBur!.., dit-il.

Marianne le regarda un instant fixement sans le reconnaître; puis elle étendit ses deux bras vers lui, et comme si elle allait mourir, elle se laissa tomber sur la poitrine du jeune homme.

George la tenait serrée dans ses bras, écoutait ses sanglots, sentait ses larmes lui mouiller les mains.

— Ma sœur!... ma sœur! répétait-il en essayant de soulever son front incliné, j'ai peur de tes sanglots... de tes larmes. Que vastu donc m'apprendre?...^

— George!... murmura la jeune fille en relevant à moitié son front inondé de pleurs , tu arrives trop tard!...

— Trop tard!... que veux-tu dire?... Marianne?... mon père!... mon père!...

— Il est parti pour Arles depuis hier, espérant t'y trouver.

— Oh!... fit George avec une exclamation de bonheur.

La réponse de la jeune fille venait de lui enlever un poids énorme qui lui comprimait le cœur.

— Mais alors, s'il n'est rien arrivé à mon père, et puisque tu es là, dans mes bras , ma sœur , pourquoi cette désolation qui fait trem-

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