PREMIÈRE PARTIE
bler tous tes membres?... Pourquoi ces larmes?...
— Oh! mon frère!... sanglota la pauvre Marianne en levant ses deux bras au ciel, mon père te l'avait bien dit, le jour fatal où lu as quitté cette maison : Ce n'est pas trop du bras d'un homme pour défendre les cheveux blancs d*un vieillard et l'honneur d'une jeune fille.
— Ma sœur!... dit George dont le front devint terrible et menaçant.
Marianne leva sur son frère ses yeux humides.
Que se passa-t-il en elle? Nul ne le saura jamais , mais ses larmes se séchèrent tout à coup, les sanglots s'arrêtèrent dans sa poitrine, son visage pâle prit une expression impossible à décrire, son regard s'attacha sur le jeune homme.
— Mon frère, lui dit-elle d'une voix qui ne tremblait plus, il y a un homme que tu appelais ton ami! que j'appelais ton démon, moi!...
— Gassius!... interrompit George.
— Oui, Gassius!... Get homme, il faut que tu le trouves, il faut que tu le tues, George, car cet homme m'a déshonorée!...
— Déshonorée!...
— Oui, déshonorée!... mon frère; il est
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entré la nuit, lâchement, comme un reptile ; et parce qu*il a trouvé une pauvre jeune fille... seule... sans secours...
— Le lâche!... le lâche!... s'écria George en serrant les poings; oh! le lâche! ...
— Mais tu ne sais pas, George, â quel point ce misérable a poussé Tinfamie!... Ahl c'est â faire douter de Dieu, mon frère, si l'on pouvait en douter; car j'ai tendu mes deux mains vers le ciel, car je Tai supplié du fond de mon âme.
— Ainsi donc, reprit George d'une voix dont l'expression était amère et sinistre, donnez votre vie entière, votre âme, votre sang à la patrie; quittez tout, maison... famille... voilà ce qui vous attend au retour!... Oh! république! patrie!... vous ne voulez donc pour vous servir que des cœurs éprouvés par les plus rudes épreuves, et que la douleur et la résignation aient montés à votre taille?...
Et George, dont le visage était tout à l'heure si hautain, si ouvert, si plein de force et d'énergie, se prit le front dans les mains et courba la tète.
La leçon cruelle que Dieu lui donnait n'atteignait pas encore à sa pensée enthousiaste et aveuglée, mais elle frappait son cœur.
PREltlÈI^e PARTIE. 187
Il j eut un instant de silence.
Marianne avait sa tète appuyée sur Fépaule de son frère. Sa douleur ne lui appartenait plus déjà à elle seule; c'était une consolation qm lui venait du ciel.
George fit tout à coup un mouvement brusque; il repoussa faiblement sa sœur, et, marchant à grands pas comme font les hommes qui veulent fuir ou tromper une pensée incessante qai les absorbe, il reprit avec une expression furieuse mal comprimée :
— Mais quand... mais comment cet homme, ce misérable est-il venu ici?
— Ce soir... tout à Flieure... il y a quelques instants à peine... Je m'étonne même que tu ne Taies pas rencontré.
George était redevenu silencieux; adossé contre la grande armoire en bois noir, il avait croisé ses bras.
Marianne, qui était restée à la même place, alla doucement à lui.
— Tu es bon, tu as le cœur noble et généreux, lui dit-elle, je puis tout t'avouer.
George releva la tête.
— Écoute-moi, reprit-elle en attachant sur son frère un de ces regards qui partent du cœur et pénètrent jusqu'au cœur. La nuit tom-
bait, j*étais assise devant la cheminée , triste, pensant à toi et à mon père. La femme Bourdin, que tu connais, était venue me tenir tompagnie et tricotait auprès de moi. Tout à coup la porte s'ouvrit, et des hommes que je ne connaissais point entrèrent.
George écoutait avec attention, ses yeux ne quittaient pas le visage de sa sœur, et il murmura d'une voix faible :
— Des hommes, que tu ne connaissais pas» entrèrent?...
— Ils étaient pâles... épuisés de fatigue, continua la jeune fille ; car c'étaient des malheureux que poursuivaient ces bandes armées qui parcourent le pays ; ils venaient demander un asile dans notre pauvre demeure. Celui qui entra le premier, mon frère, et qui me parla, avait des cheveux blancs comme en a mon père; un autre parmi eux, son fils sans doute, te ressemblait, mon frère; son visage, malgré la fatigue, était comme le tien, plein d'audace et d'énergie; il était jeune, il avait comme toi de longs cheveux noirs qui lui baignaient les tempes. Tu comprendras cela, mon frère, tout de suite ma pensée s'est portée vers toi... vers mon vieux père.,, et je me suis dit que si comme eux, poursuivis, menacés, vous veniez
frapper à une porte et demander refuge , ce sérail affreux que cette porte se fermât devant vous; alors, j*aidit à ces hommes : «Entrez... » et je les ai cachés.
George ne répondit pas un mot. Son visage était froid et sévère, seulement il tendit la main à la jeune fille. Le cœur du républicain était fermé à la pitié; mais le cœur du frère remerciait la sœur.
— Et puis, reprit Marianne, il me semblait que cette action vous porterait bonheur à tous deux...
— Continue, ma sœur, dit le jeune homme d'une voix douce.
— La femme fiourdin venait de partir pour faciliter leur fuite. J'étais seule, bien tremblante , je t'assure ; et par précaution j'avais fermé la porte. Quelques instants s'étaient à peine écoulés, que l'on frappa, u Ouvrez, c'est un ami, » dit une voix du dehors... Quand on est seule, mon frère, triste, effrayée, et que Ton a prés de soi des malheureux que l'on veut arracher à la mort, la voix, quelle qu'eiie soit, qui prononce le mot ami, semble un bonheur envoyé par Dieu : je me suis levée bien vite et j'ai ouvert. C'était cet homme !... ce Casslus !... A sa vue, toute mon espérance s'est changée en
• terreur ; le cœur a des pressentiments qai ne trompent pas. C'était lui qui poursuivait les pauvres proscrits, et il les avait vus entrer ici... IJ me menaça de la mort si jei^efusais de récouter, médisant qu'il pillerait cette maison et la brûlerait avec ceux que j'y recelais... Ohl... tu ne sauras jamais combien je Tai prie, supplié , les mains jointes , lui parlant de toi qu'il disait aimer. Cet homme était impitoyable et me poursuivait toujours. . . J'ai perdu la tête. . . j'ai voulu fuir... m'enfermer dans Cette chambre... George... George... il m'a saisie, et comme jecriais, comme je me débattais... tiens, vois mon frère... il m'a serré la g<n*geavec sa main, j'ai sehti les forces m'abandoimer... Quand je suis revenue à moi... il était parti!...
— Lâche ! lâche ! . . . Infâme ! infâme ! . . . murmura George d'une voix stridente, je le tuerai! ma sœur, je le tuerai!
Au même moment la pièce dans laquelle ils étaient tous deux s'éclaira de lueurs subites venues du dehors.
George se redressa brusquement. Marianne recula d'effroi.
— Qu'y a-t-il? mon Dieu! di^elle en allachant ses yeux sur la fenêtre par laquelle pénétraient ces lumières imprévues.
PREMIÉHfi PiATIE. 19|
Presque au même iostant, l'on entendit une voix au dehors qui disait :
— C'est cela, mes bons lurous, cernez la maison, qu'aucun de ces gredins ne puisse échapper; nous allons nous amuser tout à l'heure,
— C'est la voix de Cassius !... s'écria George en portant involontairement la main sur un des pistolets qu'il avait à sa ceinture.
— Oui... c'est la voix de Cassius, répéta la jeune fille en tremblant. Oh!... mon frère!... ils sont perdus!...
Les yeux de George avaient une expression si terrible que les paroles se glacèrent sur les lèvres de Marianne, et elle murmura d'une voix presque inintelligible en entourant de ses deux bras le cou de son frère :
— George... prends garde... Cassius est bien lâche... et bien... traître...
— C'est la justice de Dieu qui l'envoie!... dit George d'une voix menaçantCé
£t se dégageant des bras de sa sœur , il fit quelques pas vers la porte.
Presque aussitôt elle s'ouvrit, et Cassius, au moment d'entrer , vit George sur le seuil , immobile et pâle.
Le digne patriote était si loin de s'at-
19â LE MONTAGNARD.
tendre à le trouver là, qu*ii recula malgré lui.
— Tiens!... tiens !... c'est firutus I dit-il d'une voix mal assurée.
Les torches que portaient les hommes qui étaient derrière Cassius éclairaient la maison au dedans et au dehors.
A peine la sans-culotterie patriotique eutelle aperçu le jeune homme, qu'elle cria d'une voix unanime , en agitant ses bras au-dessus de sa tète :
— Vive George ! vive George !...
Car Ton n'a pas oublié que le nom de George, à Arles et dans tous les environs, était devenu populaire.
Né au milieu du peuple , habitué à sa langue, à ses passions, connaissant ses mœurs, ses instincts, le côté du cœur qu'il fallait loucher pour y trouver une corde vibrante, il avait pris, par sa parole et son énergie, une influence extrême sur les masses qu'il dominait ; c'était une de ces idoles que le peuple élève sur un pavois et encense jusqu'au jour où il la renverse.
Cassius avait bien aussi une sorte d'influence sur ces hommes avides de pillage et de bouleversements ; mais il avait celle que donnela brutalité, et non pas celle qu'impose l'intelligence.