‹ Le Montagnard; ou, Les deux républiques, 1793-1848Chapitre 83 sur 99 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

La présence de George était un coup imprévu qui dérangeait toutes ses combinaisons et pouvait tourner à mal.

Marianne avait-elle eu le temps de lui raconter la scène qui venait de se passer? Avait-elle avoué qu'elle avait donné asile à des ci-devant?

Cassius, comme toutes les natures basses et rampantes, avait au plus haut. degré l'instinct de ses propres intérêts ;J1 comprit qu'en compromettant George aux yeux des farouches patriotes qui l'accompagnaient , il se sauvait lui-même.

Aussi, affectant une tranquillité qu'il était loin d'avoir intérieurement, il cria d'une voix plus élevée que tous les autres.

— Vive Brutus ! vive mon Brutus !

Puis 11 ajouta :

— Tu arrives fort à propos pour nous aider, car ta maison, pendant ton absence, sert de refuge aux ci-devant ; le sais-tu?

—Mort aux aristocrates!... hurlèrent aussitôt toutes les voix.

— Ce que je sais ! s'écria George d'une voix que la colère rendait tremblante et dont tout le corps frissonnait, c'est que tu es un infâme et un misérable, Cassiusl... C'est que tu as déshonoré la république par la plus affreuse

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des trahisons, et que tout bon patriote doit tuer de sa propre main celui qui agit comme toi.

En prononçant ces derniers mots, et avant que Cassius eût pu deviner son intention , il lui posa sur le front le canon d'un pistolet.

Le coup partit, et Cassius tomba en jetant un grand cri.

Il y eut parmi tous les patriotes un frémissement terrible d'étonnement et de stupéfaction.

George fit un pas au milieu d'eux , et se plaçant la tète haute et fière devant le cadavre dont le sang lui rougissait les pieds :

— Savez-vous , dit-il de cette voix impérieuse qui impose malgré soi à celui qui écoute, savez-vous ce qu'avait fait cet homme?

— Qu'est-ce qu'il avait fait?... qu'est-ce qu'il avait fait?... crièrent à la fois tous ceux qui étaient présents en faisant cercle autour de George et en penchant sur lui leurs tètes haletantes.

— Cet homme , continua George en promenant son regard résolu sur tous ceux qui l'entouraient, s'est introduit dans cette maison en empruntant pour le souiller le saint nom delà république... Il a trouvé assise à ce foyer, qui est le mien, triste et seule, une pauvre

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enfant, ma sœur... entendez-vous tous? ma sœur!... Elle était faible et sans défense , nul ne pouvait venir à son secours ; car mon vieux père était à Arles, et mol , moi son frère, son seul défenseur, je donnais toutes les heures de ma vie , toutes les forces de mon bras à la défense de la patrie , de notre chère patrie , mes frères , que les ennemis du peuple menacent si cruellement !...

— Oui!... oui!... crièrent toutes les voix. A bas les riches ! à bas les aristocrates!...

— Quand je suis arrivé, reprit George d'une voix vibrante , moi qui avais laissé famille et maison sous la sauvegarde du peuple, j*ai trouvé ma sœur pâle , expirante , inondée de larmes.

Un murmure menaçant gronda parmi la sans-culotterie.

— La sauvegarde du peuple ! répétèrent plusieurs voix sans savoir ce que cela voulait dire, la sauvegarde du peuple!...

Pendant qu'il parlait , George s'était avancé vers un homme placé sur le premier rang et dont les bras aux nerfs d'acier dénotaient la profession de boucher à laquelle il avait appartenu. Depuis la république il s'était fait patriote ; il n'avait pas changé de métier.

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— Dis-moi, Claude Gérard, lui dit George en lui frappant sur l'épaule; tu as une fille ?

— Oui, citoyen.

— Et tu l'aimes?...

— Venlredieu ! si je l'aime ! s'écria l'ex-boucher en brandissant ses deux bras comme deux massues.

— Eh bien! que ferais-lu à celui qui viendrait déshonorer ta fille sous ton propre toit?

— Je l'assommerais!... s'écria Claude Gérard avec un hurlement de rage, et je lui mangerais le cœur.

— J'ai tué Cassius, reprit froidement George, parce que Cassius avait déshonoré ma sœur.

— Et tu as bien fait, citoyen, dit le boucher patriote.

— Oui! il a bien fait!... il a bien fait!... crièrent toutes les voix avec ce grognement terrible que les masses populaires ont emprunté de tout temps aux bétes féroces.

— La filled'un ci-devant, à la bonne heure!... s'écria un vrai républicain de toute la force de ses poumons ; mais les loups ne se sont jamais mangés entre eux.

— Périssent ainsi , continua George en élevant ses deux bras au-dessus des tètes amoncelées, périssent tous ceux qui souilleront le

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