PREMIÈRE PARTIE
saint Dom de la république! La justice du peuple, c'est la justice éternelle!...
Et George poussa du pied , avec un mépris indicible , le corps de Gassius.
Il n'y avait pas un des hommes de cette bande de brigands et de pillards qui n'eût agi comme Gassius, et qui ne fut prêt à faire pis encore (s'il y avait en ce monde quelque chose de plus affreux que la lâcheté d'un homme qui s'adresse à la faiblesse d'une femme) , ce qui n'empêcha pas chacun de pousser du pied, comme avait fait George , ce corps étendu, et de jeter une dernière malédiction au cadavre sanglant.
On eût dit un de ces troupeaux de bêtes fauves qui dévorent et déchirent à belles dents celle que la mort frappe inopinément et qui tout à l'heure hurlait avec elles.
Claude Gérard avait les passions vives ; aussi il était le plus acharné de tous à la curée, et il brisait du talon de ses souliers ferrés le front maculé de la victime , en répétant cette phrase dont la sonorité bien plus que le sens vibrait victorieusement à ses oreilles :
— La justice du peuple est la justice éternelle !
Tant il est vrai qu'il est certains mots avec
lesquels on enivre instinctivement l'esprit et le cœur, comme il est certains vins avec lesquels on enivre soudainement le cerveau.
— Ah çà! dit le boucher en retraite, tout en retroussant les manches déchirées de sa chemise, et les ci-devant... les aristocrates qui sont cachés là, est-ce que nous n'allons pas les rôtir un peu et en faire un joli feu de joie?
George détourna faiblement la tête et vit à travers les lueurs rougeâtres que projetaient les torches , le pâle visage de Marianne , son regard suppliant , ses mains jointes ; alors il attacha sur Claude Gérard , qui était debout derrière lui, ses yeux fermes et résolus.
— Celte maison est la mienne , dit-il d'une voix haute, je viens de la visiter depuis le haut jusqu'en bas; il n'y a... personne.
— Personne ! répéta Claude Gérard , que dominait malgré lui le regard de George.
— Personne ! dit une seconde fois George de la même voix en s'adossant au seuil de la porte.
— Mais cependant Cassius. • • , murmura sourdement une voix.
— Cassius est mort , reprit le boucher en appuyant sa large tète contre le fer de sa pique.
PREVIÉRE PARTIE. 199
Et il ajouta après un instant de silence :
— Il faut aller avertir les autres qui sont en faction, puisqu'il n'y a rien ici ; seulement c'est dr61e; il faut qu'Usaient tourné le ravin à droite ; s'ils me tombent sous la patte, je les écrase comme cette pierre.
£t d'un coup de talon il broya un caillou qui était à ses pieds.
On avait une grande vénération dans la bande pour Claude Gérard ; car Claude Gérard avait pour lui l'autorité musculaire, royauté républicaine qui ne souffrait pas de controverse. Ses raisonnements les meilleurs et les plus sûrs étaient dans ses deux poings fermés.
George avait ce tact instinctif qui plaît aux masses ; il ne touchait jamais à faux.
Du premier coup d'œil il avait compris que Claude Gérard était, après Cassius, l'homme le plus influent de la bande ; aussi, c'était lui qu'il avait interrogé tout d'abord, sûr que nul ensuite n'oserait élever la voix. La foule a toujours le thermomètre de sa fureur et de son idolâtrie dans la télé d'un seul homme; c'est lui qui est chargé d'aimer où de haïr pour le compte de tous.
Aussi ce fut au vigoureux boucher que George s'adressa une seconde fois :
— Claude Gérard, dit-il, tu vas te mettre à la tête de la bande et reconduire à Arles tous ces bons patriotes auxquels la république une et indivisible doit bien quelque dédommagement pour leurs fatigues d'aujourd'hui.
— Oui, citoyen, dit Claude Gérard infiniment flatté du commandement supérieur dont 11 était investi.
— Demain, reprit le jeune homme, je rendrai compte au comité révolutionnaire de votre dévouement pour le service de la patrie, et je ferai en sorte qu'il vous soit accordé quelques bons assignats pour boire à sa santé.
— Vive le citoyen George! crièrent toutes les voix avec une approbation frénétique.
— Vive la république ! reprit George en leur faisant de la main un dernier signe d'adieu.
Un instant après, cette bande de pillards entrait dans le ravin et remontait le chemin qui conduisait à Arles. Pendant quelque temps encore l'on entendit leurs chants frapper inégalement les échos de la campagne ; puis peu à peu tout bruit s'éteignit.
Tant que les chants avaient continué à se faire entendre, George était resté sur le seuil, immobile, attentif.
Quand la nuit fut redevenue entièremeni