‹ Le Montagnard; ou, Les deux républiques, 1793-1848Chapitre 85 sur 99 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

silencieuse, il releva sa télé qu'il avait tenue jusqu'alors penchée sur sa poitrine, dans l'attitude de la plus profonde méditation; il ferma la porte, puis il alla à la cheminée et remuant dans les cendres un tison presque éteint, il alluma la lampe, comme cela était d'habitude chaque soir, avant qu'il eût quitté le toit paternel pour les fous enivrements de la place publique.

Marianne n'avait pas fait un mouvement, seulement ses yeux suivaient machinalement chaque pas de son frère.

Le jeune homme alla à elle et lui prit doucement la main, mais l'expression de son visage était froide.

— Pour la première fois de ma vie , ma sœur, lui dit-il, j'ai menti.

— Mon frère, c'est un saint mensonge.

— Marianne, reprit George après un instant de silence, ils sont partis, écoute-moi. La république punit de mort tous ceux qui donnent asile aux proscrits qu'elle poursuit et condamne; tu savais cela, ma sœur, et tu leur as dit : Entrez, et tu les as cachés ; c'est bien. Je ne suis pas ton juge; je te comprends, je t'absous. Mais, au nom du ciel ! ne fais pas une seconde fois ce que tu as fait ce soir ; mieux

vaudrait, vois-tu, mettre le feu toi-même à cette maison!... Ce que je te dis est sérieux, car je ne pourrais pas empêcher une seconde fois ces hommes d'entrer comme je l'ai fait aujourd'hui, et alors ce serait ta mort, ma sœur, et celle de notre père... Rien ne pourrait nous sauver, ni toi, ni lui, ni moi, qui viendrais mourir avec vous.

— Je sais, George, reprit Marianne d'une voix calme et noble, que la république a dit de repousser les proscrits; mais, avant elle. Dieu avait dit de secourir les malheureux.

— Quand Dieu envoie des tempêtes sur la mer, ces tempêtes engloutissent des vaisseaux, et avec eux bien des existences ; quand Dieu envoie des orages sur la terre, ces orages renversent bien des habitations et la foudre frappe bien souvent de mort ; et au milieu des tempêtes et des orages, il y a cependant bien des voix qui prient, bien des mains jointes. Pourquoi Dieu n'écoute-t-il pas alors ces prières et ces supplications? Ce sont des secrets de la fatalité humaine qu'il ne faut pas approfondir.

George avait prononcé ces mots avec une grande amertume : le cœur du républicain n'était pas encore à la hauteur du sang qui se versait.

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— Ton âme est noble, généreuse, mon frère, reprit Marianne. Tu pouvais les perdre, et tu les as sauvés !

— Je me suis souvenu que celte maison était celle de mon père, voilà tout, interrompit George froidement. Où sont-ils?

— Dans le grenier... là-haut.

— Ne m'as-tu pas dit qu'ils doivent partir ce soir?

— Oui, mon frère.

— Ils peuvent maintenant sortir en toute sûreté Va les prévenir, et qu'ils partent.... qu'ils partent!... Marianne!... qu'ils partent !

Pendant ce court dialogue, la voix de George avait été si sèche, si dure, que la pauvre fille n'osa pas ajouter un mot. Elle se dirigea lentement vers la porte du grenier, et monta le petit escalier.

George la regarda s'éloigner, mais il leva les yeux au ciel, et son visage prit tout à coup, et sanstran$itionaucune,uneexpression farouche et haineuse; ses deux sourcils contractés se rapprochèrent, ses narines gonflées aspirèrent l'air bruyamment, et ses joues se creusèrent comme celles d'un malade que dévore une fièvre mortelle.

fOÂ LE MONTAGNARD.

— Caste damnée!... s'écria-t-il d'une voix qui grondait sourdement dans sa poitrine comme le rugissement comprimé d*un lion ; cette maison était maudite, puisque tu en avais touché le seuil ; il a suffi que tu y posasses le pied , pour y apporter le deuil et le déshonneur!

Insensé! dont la pensée aveugle voulait rejeter sur des têtes innocentes la responsabilité des hideux excès auxquels se livrait- chaque jour cette lie de la société, à laquelle la république avait décerné le brevet de citoyen.

Il y a dans le cœur humain des abîmes au fond desquels se perd toute raison et se flétrit tonte croyance; il y a souvent dans l'air que l'on respire un venin aussi mortel que dans le poison que Ton boit.

George était debout devant la cheminée, lorsque le marquis de Savernoy et son fils parurent les premiers. Gomme il tenait sa main appuyée sur ses yeux, il ne les vit pas; comme sa pensée tout entière était absorbée en luimême, il ne les entendit pas s'approcher ; et lorsque la voix du marquis de Savernoy parla dans le silence de sa méditation, on eût dit que cette voix l'arrachait à un sommeil profond et pénible.

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