‹ Le Montagnard; ou, Les deux républiques, 1793-1848Chapitre 86 sur 99 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

— Nous VOUS devons la vie, monsieur, dit le marquis en découvrant devant le jeune bomme sa tête blanche et vénérable.

George ne répondit rien ; mais son regard, réveillé du sommeil tumultueux de sa méditation, s'attacha sombre et farouche sur celui qui parlait.

Ce regard portait avec lui ce chaos de passions, de haines instinctives, d'erreurs fatales, qui séparait à cette époque les différentes classes de la société ; la hauteur dédaigneuse, expression visiblede cette physionomie muette, blessa surtout le comte Henri, qui était jeune comme George l'était, et avait comme lui cette chaleur ardente du sang qui coule dans les veines et rougît vite le front ; aussi releva-t-il fièrement sa faille, donnant à son visage la même sécheresse et la même hauteur qui étaient sur celui du jeune républicain.

Le marquis de Savernoy avait autant que son fils l'instinct de la fierté et de l'orgueil ; mais il avait des cheveux blancs sur la tête, ce qui se traduit par plus de gravité dans la pensée; et quelque froideur qu'il y eût dans cet bomme, il ne pouvait oublier qu'il lui devait son salut et celui de tous ceux qui l'accompagnaient.

StM LE VONTAGRAIID.

Il attacha sur George son regard calme et digne.

— Je sais, lai dit-il, que vous appartenez à ceux qui causent tous les maux de la France, à ceux qui se sont donné la terrible et fatale mission de régénérer la société.

— De corps et d'âme, répondit George d'une voix forte en posant la main sur son cœur.

—C'est une démence cruelle, reprit le vieillard, qui s'est emparée du génie de la France et lui a fait renier son passé si glorieux et si splendide pour fouiller d'une main sanglante dans les ténèbres d'un avenir inconnu. Quand le torrent emporte, il faut le suivre on être renversé par lui, jusqu'à ce que les débris amoncelés forment une digue qui l'arrête; cette digue, vous la faites avec ^es corps morts, elle n'en sera que plus inébranlable. Je vous le répète, pour que les paroles du vieillard proscrit restent gravées dans votre mémoire, jeune homme : mission fatale que celle qui procède par la ruine et la désolation.

— Le déluge était une mission fatale, et il s'est accompli, répondit George.

— Le déluge était dans la main de Dieu.

— La révolution est dans la main du peuple, reprit le jeune homme avec enthousiasme.

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— Ne faites pas appel aux passions de ce peuple, si vous voulez qu'il fasse de grandes choses; c'est une de ces organisations terribles qui portent en elles le bien et le mal. Le bien est dans le cœur, le mal est dans la tête.

George avait fait un pas en avant.

— Cest toujours ainsi que vous parlez, vous autres, gens nobles et puissants. Privilèges et fortune, gloire et puissance, tout allait à vous, et vous en avez usé avec orgueil, avec absolutisme, avec aveuglement, jusqu'au jour où vous avez senti tout cela crouler avec vous. Édifice vermoulu, vous n'êtes plus bons qu'à faire les cendres du foyer devant lequel s'as* soira la génération nouvelle. Oui!.,, nous sommes ennemis d'instinct et de naissance : vous avez l'orgueil, nous avons la haine. Le premier coup frappé vous a atteints à la tête, bientôt il vous touchera au cœur. Un abime nous sépare, et rien ne le comblera.

Il est impossible d'exprimer l'élan que George mettaitdans ces paroles etl'expression d'étrange enthousiasme qui animait toute sa physionomie ; il y avait toute l'énergie, mais aussi tourte la démence de Villuminaiion.

--* Vous ma devez la vie , dites-vous , continua<4-'il d'une voix ardente ; oh ï je vous délie

de toute reconnaissance , car c*est entre nous une lutte à mort, une haine intarissable.

— Oui, une lutte à mort!... une haine sans fin!... interrompit Henri dont les yeux lançaient des éclairs et dont tout le visage était marbré de sang.

Le vieillard écoutait avec amertume.

— Sachez-le bien , reprit George en étendant un de ses bras vers la porte, vous sortez d'ici libres et vivants , non parce que ma volonté a été de vous sauver , mais parce que cette enfant, à laquelle vous avez demandé asile , est ma sœur, parce que ce toit sous lequel vous vous êtes réfugiés est celui de mon père. Une fois que vous aurez passé le seuil de cette maison, fasse votre destinée que nous ne nous rencontrions plus jamais !

— France!... France !••• dit le vieillard d'une voix désolée en élevant ses deux bras avec douleur au-dessus de sa tète, tu es donc bien entièrement perdue, l'ange protecteur qui présidait à ta destinée t'a donc bien entièrement abandonnée, ma pauvre France! puisqu'il a ainsi semé dans les âmes généreuses l'aveuglement et l'erreur I

— Non! la France ne périra pas! s'écria Henri, car elle a encore des enfants fidèles et

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dévoués qui veillent sur elle, et qui la sauveront en écrasant ce démon révolutionnaire qui veut la tuer, et Dieu les aidera !

— Ce sont des larmes et du sang sur un cercueil bien fermé, dit George.

— Ce sont des larmes et du sang sur un trône qui attend, dit Henri.

Ce furent les derniers mots prononcés entre eux.

Le marquis de Savernoy et son fils saluèrent froidement le républicain George, puis ils allèrent à Marianne.

— Que Dieu vous protège et veille toujours sur vous ! lui dirent-ils.

Jeanne l'embrassa ; et comme elle vit la pâleur livide de ses traits et la trace des larmes qu'elle avait versées : ♦

— Vous êtes un ange, lui dit-elle, et les anges ne sont heureux que dans le ciel.

Marianne lui serra la main ; les paroles de Jeanne avaient, sans le savoir, répondu à une pensée secrète de la pauvre enfant.

Quelques instants après, George et Marianne étaient seuls.

— 11 faut que je parte , lui dit-il.

— Tu n'attends pas le retour de notre père? dit Marianne d'une voix douloureuse.

«» Il faut que cette nuit même je sois à Arles*

— Tu me laisses seule... seule encore, George !

— Oh I sois tranquille, dit le jeune homme en prenant dans ses mains les deux mains de sa sœur, je ne partirai qu'après le retour de la femme Bourdin.

Marianne inclina sa tête sur les mains de son frère.

— Mon frère (.*• mon frère! dit-elle avec un sanglot qu'elle ne put contenir.

George lui releva la téCe et lui dit d'une voix sourde :

— Marianne, j'ai tué Cassius. Le serpeut qu'on écrase ne souille pas en lançant son venin. Sèche tes larmes, lève ton front, le sang du misérable t'a purifiée devant tous.

Puis le silence recommença de nouveau, interrompu seulement par ces bruits indicibles que Ja nuit porte toujours en elle.

Une demi-hpure après seulement, la femme Bourdin renitra.

George embrassa sa so&ur et partit.

Dés qu'elle n'entendit plus le bruit des pas du jeune républicain , la femme Boundin, qui ne savait rien du drame terrible qui venait de se passer, lui dit à voix basse :

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-— Je les ai reBContrés è quelques pas d'ici, et je les ai accompagnés jusqu'aux élangs, où le père BouteilUer les attendait avec son cha* riot

— Dieu les protège!... dit Marianne d'une voix triste en allant s'asseoir devant la che* minée.

La femme Bourdin reprit son tricot.

Marianne se prit le visage dans les mains et pleura amèrement. Maintenant qu'ils étaient hors de danger, tout son courage l'abandonnait.

Le lendemain du jour où les scènes que nous venons de raconter se passaient, Geoi^ était dans la petite chambre qu'il habitait à l'étage le plus élevé d'une maison de fort médiocre ai^arence; le front dans ses deux mains, il remuait dans sa tète le souvenir fatal des événements de la veille, il voyait le toit paternel désert , sa jsœur déshonorée , et le vieillard maudissant son fils absent.

Nous l'avons dit, le cœur de George n'avait pas encore revêtu ce triple airain qui fermait l'issue aux saintes affections de la famille , aux généreux élans de l'àme; ia cbair de l'homme qui sent et s'^eut palpitait encore

en lui. Et puis encore sur les deux premières marches qu'il avait montées pour entrer, lui , satellite obscur, dans le temple saint de la république, il voyait Cassius et Antoine Obrier ; les deux premiers visages qui fussent venus à lui ; les deux premières voix qui lui eussent parlé.

Le premier lui apparaissait étouffant de ses mains les cris de sa sœur et Tentrainant dans l'ombre.

Le second, poursuivant son œuvre mystérieuse de haine et de vengeance commencée dans la Maison-Jaune.

Et son âme ardente, enthousiaste, pleine de sève et de foi, se voilait pour passer devant eux.

Tout à coup la porte de sa mansarde s'ouvrit avec fracas , et Antoine Obrier parut, entouré d'une douzaine de patriotes éprouvés comme lui.

~- Debout !%.. George... debout!... lui cria Obrier en tendant ses deux mains au jeune homme, tu es membre de la Convention.

— Moi!... moi!... s'écria George dont le visage devint blanc; tu as dit que j'étais... membre de la Convention ?

— Oui, citoyen George.

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— Oh !..« ohf ... dit George en relevant son front avec orgueil et en serrant sa poitrine de ses deux bras croisés. Je suis membre de la Convention I... A moi l'avenir!... Les battements de mon cœur ne me trompaient donc pas!... Mes rêves n'étaient donc pas des vertiges!...

Et il tomba sur une chaise plutôt qu'il ne s'assit, écrasé par le bonheur de celte nouvelle inattendue.

On voyait ses lèvres frémissantes remuer sous le souffle d'une voix intérieure. Tout ce qu'il y avait en lui d'enthousiaste , de rayonnant, de fier et d'énergique battait des mains et chantait un hymne victorieux.

• — Oh!... mes amis!... mes frères!... s'écriat'il, vous avez eu confiance et foi en moi... merci!... merci!... Il y aura un homme de plus à la tribune de la Convention qui soutiendra les droits du peuple jusqu'à sa dernière heure et glorifiera sa toute-puissance.

— Quand pars-tu pour Paris? lui dit Antoine Obrier.

— Je pars demain , dit George ; m'accompagneras-tu, Obrier... toi qui le premier m*as tendu la main et m'as frayé la route?

— Moi... je reste, répondit Obrier d'une lurde.

Et il murmura entre ses dents serrées : — J'attends ma vei^eance !

sourde,

Pendant qu€i les événements que nous .venions de raconter se passaient en Provence, Paris, c'est-à-dire le cœar de la république, tumultueux, ulcéré, hurlait des paroles de sang à la commune, aux Cordeliers, aux Jacobins, à la Convention. Les bétcs féroces livrées à elles-mêmes dans cette arène sanglante cherchaient i s'entre-dévorer.

Les comités révolutionnaires faisaient merveilles. Ceux qui pouvaient, devant leur conscience et devant Dieu, s'accuser d'être les

créateurs de la république, étaient déjà dépassés par le torrent révolutionnaire.

De toutes parts on les accusait de faiblesse, de fédéralisme, d*orléanisme même, injure mortelle que les partis extrêmes se jetaient au visage. Les girondins approchaient de ce jour suprême où ils devaient rendre compte aux hommes et à Dieu des bouleversements de la société.

Marat, leur ennemi acharné, avait triomphé devant le tribunal révolutionnaire. L'amt du peuple avait été ramené, avec des cris de victoire, à la tribune de la Convention, par un cortège hideux de patriotes; puis transporté, le front surchargé de couronnes , jusqu'au bouge infect dont il avait fait son antre.

Mais, d'un autre côté, la Vendée debout et en armes promenait en l'agitant le drapeau contre-révolutionnaire, et ce groupe de républicains appelé la Gironde était soutenu par le haut commerce, la bourgeoisie et la banque.

La lutte était engagée.

L'éloquence de Vergniaud, celle de Valazé, les énergiques boutades de Guadet, firent un instant triompher ces victimes vouées déjà à l'holocauste révolutionnaire.

Alors la commune se leva terrible et mena-

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