‹ Le Montagnard; ou, Les deux républiques, 1793-1848Chapitre 92 sur 99 · PREMIÈRE PARTIE. 9S · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE. 9S

tribune les accosalions de Danlon el de Robespierre; puis les paroles éloquentes de Vergniaud le remuaient et TagUaient malgré lui.

— Quoi!.*, quoi!... dit-il en serrant son front dans ses doigts crispés, la patrie trouvet-elle donc ainsi des traîtres et des coupables la où devraient être ses enfants les plus dévoués et les plus fidèles? 0 sainte liberté! pourquoi ne viens^lu pas marquer au front tes vrais apôtres? Pourquoi laisses-ta le cœur et Tesprit dans cette horrible oscillation ? Eux, des traîtres ! eux, des lâches qui vendaient la nation à rétranger ! . . . mais cela est-il croyable ?• . . Ces fiers républicains qui, les premiers, ont ébranlé la grille des Tuileries et brisé le trône de la monarchie; eux qui vivaient dans la république avant même qu'elle existât, et qui Font pour ainsi dire élevée dans leursbraspour la montrer à la France ; cux^ des apostats!... Oh ! mon cœur l oh! ma tête ! oh ! mon esprit ! oh ! ma conscience! ne soyez pas ainsi confus et interdits! Parlez haut en moi-même; je vous écoule, je vous interroge, je vous supplie!... Il sont traîtres, n'est-ce pas?... ils sont coupables^ n'est-ce pas?... Ils méritent d'être brisés et anéantis ! . .. Marat, Robespierre,

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Danton, Saint-Just, tous Tont dit à la tribune et l'ont crié au peuple!... £t dans le cœur de ceux-là, sainte liberté ! tu n'as pas mis Terreur et le mensonge, car ce sont les quatre piliers du grand temple sous lequel tu t'abrites!...

George avait prononcé ces derniers mots avec un enthousiasme fébrile et presque convulsif ; on devinait à ses yeux fixes et levés au ciel qu'il eût voulu percer les nuages et lire dans l'avenir. Sa tète retomba pesante et soucieuse sur sa poitrine.

— Cependant, dit-il après un instant de silence, s'ils n'étaient pas coupables!...

Ainsi, son premier pas pour ainsi dire dans cette route qui s'ouvrait devant lui, était un pas dans le doute.

C'est qu'aussi le pauvre George venait s'asseoir sous de bien tristes auspices au banquet de la Convention. Il avait vu en Provence le pillage, le meurtre^ résultat de l'enthousiasme et des libations révolutionnaires ; mais l'assassinat légal , froidement organisé , frappant indistinctement tous et toutes , il allait le trouver à Paris, décoré du beau nom de justice nationale !

Malgré nous, au moment d'entrer plus avant dans l'action que nous avons commencée, nous

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nous sentons arrêté par ce grand drame de la place publique qui se déroule et hurle autour de nous.

Quatre mois se sont passés ; c'est-à-dire quatre jours, presque quatre heures, au milieu de cette tourmente qui mugit, de cette fournaise qui bouillonne.

George, le montagnard, que nous avons pris sur le sol révolutionnaire et ensanglanté de la Provence, est entraîné par ce tourbillon chaque jour grossissant, comme une feuille détachée par le vent qui tombe sur Teau écumante d'un torrent.

En suivant le jeune et ardent montagnard , nous assistons à une étude curieuse et intéressante du cœur humain , à cette lutte désolée de l'intelligence qui veut comprendre, du cœur qui veut sentir, contre l'aveuglement qui pousse et entraîne ; mais il y a toujours dans le cœur de l'homme certaines parties vivaces qui se replient en nous, ainsi que la sensitive sous le doigt qui la touche ; c'est par cette partie du cœur, étincelle échappée au foyer, victime ravie au bourreau, que George à son insu reviendra tout entier dans le drame intime dont nous avons entrepris la narration.

Chaque jour, il faisait un pas vers cet abtme

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fSO LE MONTAGNARD.

au fond duquel bouillonnaient les rêves sanglants des révolutionnaires.

Qu'il était loin, mon Dieu ! de sa modeste et obscure chaumière à Fontvieille, de cette vie laborieuse^ mais calme et paisible, entre les travaux des champs, la tendresse de son vieux père et les caresses de sa sœur! Qu'il était loin de ces soirées écoulées presque entières , devant l'àtre de la cheminée, au bruit des branches d'arbres que le mistral, en passant , avait brisées la veille.

C'est que le démon fatal qui avait plané sur la France depuis 1789 avait empoisonné de son souffle toutes les nobles pensées, toutes les inspirations venues d'en haut. C'est que ce démon fatal avait versé dans toutes les veines son fiel, son poison et son sang corrompu.

George s'était réveillé républicain comme un honnête homme se réveille un jour atteint d'une maladie mortelle. Maintenant, il était une de ces pierres amoncelées que roulait le hideux torrent de la révolution.

Et nous, qui écrivons ce livre, entrons le scalpel à la main au fond du cœur humain , touchons-en toutes les fibres, sondons-en les parties les plus cachées, interrogeons ces palpitations pressées qui bondissent sous notre

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main comme les ailes mql étreintes d'un oiseau qui cherche à s'envoler.

Pouvaii-il en être autrement de cette jeune et ardente nature, hàléeau dedans et au dehors par les chauds rayons du soleil de la Provence? George pouvait-il résister à cet entraînement fatal qui le prenait si petit, si impuissant , si obscur, et le faisait tout à coup si grand et si fort? Qu'était-il hier? Un paysan, battant les champs du talon de son soulier ferré ou du soc tranchant de sa charrue !

Aujourd'hui , membre de la Convention , le commensal, l'ami, l'égal de toutes ces idoles qu'un souffle impur avait élevées, qu'un souffle vengeur devait renverser; marchant les mains libres, les coudées franches, la tète haute, au milieu de tous ces événen^ents qui courbaient tant de fronts.

Que d'événements terribles, imprévus, étranges , s'étaient passés sous ses yeux depuis le jour de son arrivée à Paris I

Plusieurs avaient tracé malgré lui i dans son cœur, de profonds sillons; et stupéfait, étourdi, il s'était senti à leur aspect immobile et glacé comme eût fait un cheval violemment arrêté dans sa course par les branches d'acier d'un mors brisé. Pour le cheval , cette force

violente qui le domine, le maîtrise et l'arrête, c'est un morceau de fer guidé parla main de l'homme; pour l'homme, c'est la voix secrète de sa conscience animée par le souffle de Dieu.

Nous l'avons déjà vu, le 3i mai, se prenant le front à deux mains et se disant tout bas :

— S'ils n'étaient pas coupables!

Mais la pensée avait-elle un jour, une heure, une minute pour s'arrêter et réfléchir? Le doute était-il permis? L'hésitation ne devenait-elle pas un crime de trahison?

Aussi, George, secouant la tête, avait marché, étourdi par le bruit du dehors et le tumulte de son âme.

C'est ainsi qu'il avait assisté à l'assassinat de Marat*

Sa sauvage énergie s'était retrempée dans ce sang versé, sa foi aveugle en avait grandi. La mort de Vami du peuple légitimait à ses yeux toutes les cruautés des révolutionnaires. Du moment que la poitrine des patriotes pouvait être exposée au poignard des assassins , c'était une lutte, ce n'était plus une exécution. C'est ainsi, hélas ! que l'esprit endort le cœur.

Cela devait évidemment arriver de lui, resserré qu'il était entre quelques hommes pour

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