PREMIÈRE PARTIE
— Oui , dît Tautre de la même voix ; j'ai bien regardé l'enseigne : A la franche Sans-Culotterie, £l voici, ainsi qu'on nous Ta indiqué, la barrière à notre droite.
— Pourvu qu'il ne soil rien arrivé à Jeanne, reprit celui qui le premier avait pris la parole et qui n'était autre que le marquis de Savernoy.
— Elle est avec fiaptistin et Grépaux , mon père, c'est-à-dire avec le courage et le dévouement.
Après un court intervalle de silence, le marquis reprit :
— Je ne vois pas l'homme qui devait chaque jour venir nous attendre ici.
— Les heures indiquées sont celles-ci, mon père : dix heures, midi, trois et sept heures. Dix heures ne sont pas sonnées.
— Oui, tu as raison, Henri, mon inquiétude devançait l'heure, je crains tant que quelque odieuse dénonciation ait jeté nos amis dans les cachots !
— Attendons! dit le jeune homme.
— Attendons! répéta le vieillard.
Ce colloque, tenu à voix basse, avait été interrompu par le cabaretier qui avait posé sur la table un broc de vin et deux verres.
Cet homme s'était ensuite approché d'eux
S58 L£ MOlîTAfiNARD.
avec le sans-façon de la fraternité, et, avançant un tabouret, il s'était assis à côté des nouveaux venus.
— Ma foi, citoyens, leur dit-il tout en caressant négligemment de la main sa chevelure épaisse et rougeâtre, lemétier ne va pas aujourd'hui. Le vin reste dans les brocs, la Gapet enlève la pratique.
Henri fronça le sourcil involontairement, et, s'accoudant sur la table, il tourna le dos au cabaretier.
Le marquis de Savernoy , au contraire , regarda cet homme, et tout en remplissant son verre vide, il répéta avec le son de voix le plus indifférent :
— La Capet?
— Oui, la Capet. Heureusement qu'à midi ce sera bâclé.
— A midi ! . . . répéta le marquis dont le visage prit tout à coup une expression indéfinissable, & midi!... Qu'est-ce que cela veut dire?
Et il se pencha vers 1er cabaretier.
— Au fait, c'est vrai, dit celui-ci, vous arrivez, vous ne savez pas, d'autant plus que le jugement n'a été rendu qu'à quatre heures du matin.
— Le jugement !... elle, condamnée!...
PREUlâRB PARTIE. tt9
— Parbleu!...
— A quoi condamne-t-on? A mort ?
— A mort!
— Oui... chers citoyens, la chose n'a pas fait un pli, et Sa Majesté la Capet va aller faire aujourd'hui son petit tour de promenade sur la place de la Révolution.
— Condamnée... à mortl la reine !... s'écria Henri en se levant tout droit.
Le marquis, dont le visage était pâle, Idi posa la main sur le bras et le fit s'asseoir.
— La reine!... ricana le cabaretier, en v'ià une bêtise! Est-ce qu'il yaunereine?Tu Veux dire l'Autrichienne, la veuve à Capet.
— Oui, oui, tu as raison... citoyen... TAutrichienne..., murmura à demi-voix le vieux gentilhomme.
— Ça n'a pas été long, va.
— Oh!... fit Henri qui entrait ses ongles dans sa chair.
— Ma foi ! dit l'homnfie, j'ai bien eUvie de fermer boutique et d'aller à la fête.
— PartoUs-nous?... murmura Henri sourdement en regardant son père.
— Attendons, répondit le vieillard d'une voix grave.
Le citoyen eabaretler continuait ses réflexions patriotiques.
— C'est tout de même de la chance d'arriver juste à temps pour la chose, ça sera charmant à voir. Je parie une chopine, si tu veux, citoyen, qu'elle fera la mine avant d'aller voir au vasistas comment on s'v trouve.
Dans le même moment une horloge lointaine sonna dix coups.
Le marquis et son fils, qui tenaient leiiris verres à la main pour cacher l'émotion terrible qui les dominait, tressaillirent à tel point que le vin dont les verres étaient pleins se répandit presque complètement sur la table de bois.
Tous deux se regardèrent.
Mais le dixième coup cessait à peine de résonner surle timbre qu'un homme entra dans le cabaret.
Son premier mouvement fut de jeter un regard de côté sur les deux buveurs.
— Ah! c'est toi, camarade, dit le maître cabaretier de la Sam-Culotterie; c'est juste, au fait, dix heures sonnent. Ah çà ! il parait que tu aimes diablement boire un verre de vin à dix heures?
— Parce que ça se trouve comme ça, dit
PRKmÊHE PARTIE. 941
Fautre en allant s'asseoir devant une table au fond du cabaret. Le gosier est comme l'homme, il prend ses habitudes.
— Je pensais que tu aurais été curieux d'aller Toir l'Autrichienne.
— Qu'est-ce que ça me fait?... répondit le nouveau venu en haussant les épaules. Donnemoi du vin.
Aussitôt que l'homme du cabaret fut sorti , celui qui venait d'entrer posa son bonnet de loutre sur la table en disant à demi-voix, comme s'il se fût parlé à lui-même, le mol sacramentel qui devait servir de ralliement.
Le marquis, qui par un pressentiment instinctif ne Tavait pas quitté des yeux, prononça aussitôt l'autre mot symbolique qui devait constater l'affiliation.
L'homme alors se leva d'un mouvement rapide, et plaçant ses deux index en croix , il dit avec volubilité :
— A soixante pas d'ici, la route fait un coude; attendez-moi là, j'y suis dans dix minutes.
— C'est bien!
Il retourna à sa place, et pas un autre mot ne fut échangé.
Le cabaretier venait de rentrer ; le marquis paya et sortit.
a. âi
Dix minutes ne s'étaient pas écoulées que Fhomme les avait rejoints.
Après avoir regardé s'ils étaient bien seuls tous trois, cet homme ôta respectueusement son bonnet, et attendit qu'on lui adressât la parole.
— C'est donc vrai?... dit le marquis en ser^ rant son front dégarni dans une de ses mains*
— C'est vrai.
— Et nul n'a tentéde sauver la reine? s'écria Henri.
— Toutes les tentatives ont échoué.
— Dieu le veut donc! reprit le vieillard' en courbant la tète avec résignation.
Il y eut alors entre ces trois hommes un assez long moment de silence.
— Dans quel quartier est située ta maison?
— Quartier et rue Saint-Jacques.
— C'est bien; maintenant séparons-nous; je vais entrer par cette barrière. Soyez à une heure au coin de la place du Palais de Justice, nous vous y rejoindrons.
— Ne serait-il pas prudent, M. le marquis, d'attendre la nuit? On pourrait être suivi pendant le jour et ne pas s'en apercevoir.
— Alors à la tombée de la nuit.
— J'y serai, répondit l'homme.
PREttiÉRE Pi^RTI£« t45
Le vieux gentilhomme prit alors le bras de son fils.
— Allons, Henri!... dit-il en passant sur son front sa main qui tremblait.
— Où, mon père?
— Place de la Révolution. Qu'il y ait au moins, au milieu de ces voix impies qui la chargeront d'imprécations, des cœurs amis qui prieront pour Tâme qui s'envole! Que la volonté de Dieu soit faite en tout !
— Ce n'est pas la volonté de Dieu, mon père, dit Henri dont les dents claquaient nerveusement, c'est le crime de quelques-uns et la lâcheté d'un grand nombre!
Qui peut deviner, hélas! quelle fut la pensée de Dieu au milieu de cette horrible boucherie, et pourquoi sa main protectrice, ai se retirant, courba le front de la France sous un si dur châtiment?
La victime allait marcher à l'immolation.
Et à la même heure où le marquis de Savernoy entrait dans Paris, le bourreau entrait dans le cachot où l'on avait confiné ce dernier lambeau vivant de la royauté.
Onze heures venaient de sonner.
Pauvre reine ! pauvre femme ! pauvre mère!
L'infâme Hermann n'avait-il pas déclaré que
le peuple français tout entier déposait contre Marie-Antoinetle de Lorraine d'Autriche? Dieu permit que le cœur de la femme s'enveloppât dans la dignité de la reine et du martyr. Nulle faiblesse, nulle défaillance, nul regret de la vie n'altéra la limpidité de ses traits.
Le Seigneur semblait déjà l'avoir appelée à lui, avant que les hommes l'eussent arrachée à la terre.
Quand les gendarmes et les exécuteurs entrèrent dans la salle des condamnés où elle était en prière, ils trouvèrent Marie-Antoinette les cheveux coupés. La victime attendait les bourreaux.
Elle quitta la Conciergerie aussi calme que si elle fût sortie de son château royal. Il ne parut rien sur son visage, qui était impassible comme si la mort l'eût déjà frappé; mais combien son cœur dut rougir et tressaillir en elle, quand elle aperçut ce flot impur de têtes humaines s'agiter, s'élever et hurler à son approche!
Le comédien Grammont, se frayant un passage dans la foule avec le poitrail de son cheval, précédait la charrette de la suppliciée et jetait à la population ameutée d'ignobles imprécations.
Ferme les yeux, noble reine, et voile-toi le