‹ Le Montagnard; ou, Les deux républiques, 1793-1848Chapitre 96 sur 99 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

scènes les plus terribles de la France ré vol utiomiaîre.

C'est alors que vinrent résonner à son oreille les lâches insultes de Grammont ; c'est alors qu'il le vit se pencher sur la condamnée et l'insulter de la main, comme il l'avait un instant auparavant insultée de la voix.

Les joues de George devinrent pourpres comme s'il eût été souffleté lui-même par la main de ce hideux comédien ; poussé par ce même élan de sa nature qui tout à l'heure s'était traduit par ces mots, murmurés d'une voix triste : « Une femme !... » il s'élança ver# cet homme en écartant de ses deux bras d'acier ceux qui se trouvaient devant lui et saisit avec * une telle violence le cheval à la bride, que l'animal se cabra et désarçonna presque son cavalier.

— Citoyen Grammont!... s'écria-t-il d'une voix stridente, tu es un misérable et un lâche en insultant cette femme !... la justice du peuple frappe, mais n'insulte pas.

Grammont, qui avait repris non sans peine son équilibre en s'accrochant â la crinière de son cheval noir, se retourna vers George, et avec un ricanement féroce qui plissa ses lèvres humides de colère, il répondit :

— Vraimenl!... Ne va-f-on pas lui donner des coussins de velours à TAutrichienne, et une garde d'honneur?

— Lâche !...làcbe!... lâche!... cria le jeune montagnard avec un indicible mépris, en se dressant de toute sa hauteur.

— A bas le ci-devant!... hurla Grammont. A la lanlerne le faux patriote!

— A bas le ci-devant I... A la lanterne!.., à la lanterne!... répétèrent aussitôt comme un écho toutes les voix menaçantes.

George n*cul pas l'air de les entendre, et t#isant d'un regard hautain et dédaigneux l'insolent comédien :

— Je m'appelle George. le conventionnel, dit-il d'une voix haute, ce soir tu me trouveras chez Robespierre. Viens m'y accuser si tu l'oses.

Le nom de Robespierre était un bouclier contre toutes les menaces et contre tous les dangers de la populace.

Toutes les voix se turent.

Ce que nous venons de raconter se passa en quelques secondes.

L'escouade de gendarmerie qui précédait la charrette s'était remise en marche ; Grammont poussa son cheval en avant en faisant enten-

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dre un sourd grognement, et alla reprendre sa place en lête du funèbre cortège.

George était reslé immobile à la môme place, parcourant du regard celte multitude agitée qui ruisselait autour de lui.

Le respect involontaire qui semblait avoir étouffé les vociférations sur ces milliers de bouches ne fut pas de longue durée, et bientôt la saturnale recommença tumultueuse et eflfrénée.

On était arrivé à la hauteur de l'église Saint- Roch.

C'était là que le vieux gentilhomme provençal, tristement appuyé sur le bras de son fils, attendait silencieux et désespéré.

Lorsque la reine passa devant eux, par un mouvement spontané tous les deux se découvrirent, sans s'inquiéter si ce mouvement serait remarqué ou non.

Le hasard ou la bonté de Dieu fit que Marie- Antoinette tourna les yeux du côté de ces deux hommes ; elle vit le respect sur leurs fronts nus, et lut dans leurs yeux la désolation de leurs cœurs. Elles les remercia d'un sourire qui effleura rapidement ses lèvres, pendant que son regard se levait vers le ciel. La douleur et les insomnies avaient blanchi les cheveux sur

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la tète de la jeune femme, et le vent les soulevait au-dessus de ses tempes, comme s'il eût voulu montrer à tous ce dernier témoignage de sa souffrance.

Quelque lente que fut dans sa marche l'ignoble voiture qui la traînait, 11 semblait qu'elle eût des ailes.

Elle venait de déboucher sur la place de la Révolution, et chaque fois que d'insultantes vociférations retentissaient dans les airs, elle semblait chercher dans la foule, pour se consoler, ces deux tètes découvertes et ces deux visages désolés.

Lorsqu'elle s'arrêta devant l'entrée du jardin des Tuileries, Henri, dont tous les membres tremblaient sous le frisson de la fièvre, serra le bras de son père ;

— Ne tenterons-nous rien pour la sauver? dit'il d'une voix basse.

Le vieillard sans répondre montra à son fils ces milliers de tètes qui encombraient la place.

— Mon père, reprit le jeune homme, j'ai deux pistolets bien chargés ; vous en avez deux aussi : cassons la tête à ces hommes qui s'apprêtent à la faire descendre ; je couperai, avec mon couteau, les cordes qui la lient, et peut-

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être ponrra-t-elle s'échapper au milieu du tumulte.

— Henri, dît le vieux gentilhomme, dont le visage était grave, c'est tenter Dieu que vouloir l'impossible ; la main de ces hommes, en la hachant, la souillerait. La hache du bourreau ne flétrit pas.

— Mon père ! ... mon père !...

•^ Notre vie ne nous appartient pas, Henri, nous n'avons pas le droit de la jeter au vent.

Le jeune homme mit la main devant ses yeux ; car la reine venait de quitter la charrette eliiiontait les degrés de l'échafaud.

Le marquis de Savernoy ne pouvait, lui, détourner son regard de cette auguste victime, vouée à une si cruelle immolation ; des larmes qu'il ne cherchait pas à retenir roulaient dans ses yeux, et ses genoux se plièrent quand Marie-Antoinelte s'agenouilla une dernière fois pour prier.

Une seconde après , le frémissement de la foule apprit à Henri que la reine montait au ciel rejoindre le roi martyr.

-^ 0 ma pauvre France, dit le marquis de Savernoy, encore une flétrissure de plus sur ton front !

Et tous deux , détournant la léte pour ne

plus rien voir de ce hideux speclacle, s'éloignèrent aussi rapidement que le leur permit la foule qui encombrait les abords de la place.

Le bourdonnement de cette vile multitude, qu'avait arrachée de ses bouges fangeux la pensée sanglante de ce lâche assassinat, leur faisait mal à entendre, et vingt fois le comte Henri, s'il n'eût été retenu par son père, eût jeté à celte horde jacobine des paroles de mépris et d'indignation.

En attendant la fin de cette lugubre journée, ils parcoururent différents quartiers de Paris; car ni le vieillard ni le jeune homme ne pouvaient rester en place. 11 semblait que chaque pavé brûlât leurs pieds, et ils avaient toujours devant les yeux ce calme et pâle visage qui regardait si noblement la mort.

Une agitation fébrile empourprait leurs visages. C'est qu'autour d'eux, près d'eux, à chaque pas, sur chaque mur, au seuil de chaque porte, la hideuse révolution étalait ses guenilles patriotiques ; c'est que, depuis la douloureuse transfiguration de Paris, c'était la première fois qu'ils y entraient. Ils l'avaient quitté ville royale, ils le retrouvaient cratère fumant d'une révolution sanglante.

Les rues étaient restées des rues, les maisons

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