‹ Le Monte-CristoChapitre 10 sur 135 · OCTAVE AUGUSTE · texte numérisé non relu

OCTAVE AUGUSTE

Exposons la situation dans laquelle, à Ventrée d'Octave & Rome, se trouvaient et la ville et les différents acteurs du drame qui va se dérouler sous nos yeux.

Comme nous l'avons dit, dans notre étude sur César, Brutus et Cassius, en voyant se soulever la ville contre eux, étaient allés chercher un refuge à Antium.

C'était de là que Bnuus, qui venait d'être nommé préteur, avait donné ses jeux. Il avait beaucoup compté sur la splendeur de ces jeux pour être rappelé ; mais le peuple aL\dv. fort applaudi les jeux sans rappeler Brutus.

Quant à Antoine, nous avons dit qu'il était tout puissant à Rome , la retraite de Brutus et de Cassius Ty avait laissé souverain maître.

Tous les amis de César s'étaient joints à lui , et Calpurnia avait porté chez Antoine, non-seulement tout ce qu'elle avait d'argent, quatre mille talents, c'est-à-dire environ 22 millions de notre monnaie, — mais encore les registres où César écrivait tout ce qu'il avait fait et tout ce qull comptait faire. Maître de cet argent, Antoine eu faisait des prodigalités. Maître de ces registres, Antoine y insérait ce qu'il voulait, et, les registres à la main, parlait au nom de César mort, comme si César eût encore été vivant ; nommant les magistrats, rappelant les bannis, élargissant les prisonniers. Cela liii était d'autant plus facile qull était alors consul et avait pour préteur son frère Cassius et pour tribun son frère Lucius.

Un seul homme eût pu lutter contre lui, si cet ^omme en eût eu le courage; cet homme, c'était Cicéron.

Cicéron n'ignorait pas la haine que lui portait Fulvie,rcetle veuve de Clodius, devenuelafemmed'Antoine.— Peutêtre eût il bravé Antoine seul, Antoine avait les défauts, mais aussi les qualités des hommes sanguins et ivrogne; il était emporté , violent, brutal ; mais sans haine et sans rancune ; doublé de cette Némèsis qu'on nommait Fulvie, Antoine l'épouvanta.

Aussi Cicéron voulait-il, voyant Antoine maître souverain, aller rejoindre, en quaUté de lieutenant, Dolabella, son gendre, qui, comme consul, était collègue d'Antoine ; mais Hirtius et Pansa, deux hommes de bien, débignés pour succéder à Antoine dans le consulat, le conjurèi*ent de rester, lui promettant, une fois au pouvoir, s'il voulait les y aider, de détruire la puissance d'Antoine ; mais tout ce qu'ils purent obtenir de lui, c'est qu'il n'irait qu'à Athènes et reviendrait à Rome dès qu'ils seraient au consulat.

Il partit donc au commencement d'avril, passa deux ou trois mois dans ses différentes campagnes ; enfin il s'embarqua de Velie pour Rhe^^ium ; composa pendant la traversée son Traité des Topiques, qu'il adressa de Rhegium à son ami C. Thebatius ; puis de Rhegium il vint à Syracuse, où il s'embarqua de nouveau ; mais deux fois les vents contraires le repoussèrent sur la côte d'Italie. lÂ, il apprit des nouvelles inespérées qui lui firent prendre la

Eas à pouvoir rentrer dans la ville. Soit ambition, soit onte, — on peut être ambitieux sans étrej)rave, ^ Cicéron

se repentit de sa précipitation ; eut à Velie une entrevue avec Brutus. et annonça à quelques amis que le 31 août ils eussent à venir au-devant de lui. Ces quelques amis en prévinrent d'autres, de telle sorte que Cicèron trouva toute la ville aux portes et dans les rues. Si bien qu'il put se croire encore aux beaux jours do sa popularité , où il s*écri«'iit :

0 forlnnatam natam me consule Homam.

• Et en effet, dit Plutarque, il vint au devant de lui une foule si grande qu'il lui fallut dépenser toute une journée à serrer les mains et à embrasser ses amis, depuis la porte de la ville .jusqu'à sa maison. »

La démonstration inquiéta Antoine ; il voulut savoir tout de suite à quoi s'en tenir, il convoqua le sénat.

Cicèron fut invité à s'y rendre.

Mais Cicèron avait épuisé tout son courage la veille, et il resta au lit, sous prétexte qu'il était encore horriblement fatigué de son voyage. Antoine ne s'y trompa point, il comprit que Cicèron craignait Quelque embûche. Le soupçon le blessa, et comme c'était i homme des moyens conciliateurs, il envoya des soldats pour inviter Cicèron à se rendre au sénat, et brûler sa maison s'il s'y refusait ; par bonheur quelques amis d'Antoine se jetèrent à la traverse de cette résolution et obtinrent qu'Antoine envoyât après les soldats avec ordre de revenir.

Il était temps ; les soldats, qui n'aiment pas les avocats , avaient fait diligence et n'étaient plus qu'à quelques pas de la maison de l'illustre orateur lorsque le messager les joignit et les arrêta.

Mais Antoine, qui ne voulait pas avoir tout à fait le dernier, fit prendre un gage chez Cicèron.

Comme l'expression peut être inconnue à nos lecteurs , disons ce que c'était que prendre un gaje.

Quand on envoyait un huissier à un sénateur ou à quelque magistrat pour qu'il se rendît au sénat, et que, mlalgré cette invitation, il ne s'y rendait point, on faisait prendre chez lui quelque meuble qui témoignait de sa désobéissance ; on appelait cela piguora capere , prendre des ga.aes.

Cette violence rendit le courage à Cicèron ; il fit dire au sénat qu'il irait le lendemain rendre comptQ de sa conduite et peut-être demander aux autres compte de la leur.

• Le lendemain ce fut Antoine qui eut peur et qui ne s'y trouva point.

Cette absence enhardit Cicèron qui en pnïfita pour lancer contre Antoine sa première philippique.

Maintenant, comment les discours que Cicèron prononça contre Antoine s'appellent-ils les Philippiques ^ quand ceux qu'il prononça contre Catilina s'appellent les Catili' naires ?

C'est que Cicèron, grand imitateur de la Grèce, grand admirateur de Demoslhène, eut l'idée de donner à ses discours contre Antoine, le même titre queDemosthène donna à ses discours contre Philippe.

La ressemblance fut poussée jusqu'au bout : Demoslhène s'empoisonna au moment où il allait être tué par Anlipaler.

Cicèron ne s'empoisonn^ point et fut tué par Antoine.

Au reste, la première philippique semblait lancée comme un ballon d'essai; elle accusait moins Antoine, qu'elle ne justifiait Cicèron, elle fut prononcée le 2 septembre de l'an de Rome 709, Cicèron avait alors soixante- trois ans.

Les autres la suivirent , mais en sortant des limites de première.

Voilà ce qui était arrivé :

Antoine, irrité du premier discours de Cicèron, avait indiqué pour le 19 une autre assemblée du sénat. Cicèron voulait s'y rendre, mais ses amis l'en empêchèrent. Antoine n'ayant plus là Cicèron pour lui répondre, éclata en reproches et en injures contre son adversaire, cita la lettre sur le rappel de Sextus Clodius , l'accusa d'être le complice de Brutus et de Cassius, et s'attacha surtout à exciter contre lai les vétérans de César. Antoine avait une certaine éloquence brutale, enjolivée par des fleurs de rhétorique orientale, qui ne laissait çoint que de produire son effet. Cicèron comprit que c'était une lutte qu'il fallait scutc^nir, et il composa sa seconde philippique, que Juvénal appelle une œuvre divine.

Seulement, pour la composer il avait quitté Rome et s'était retiré dans une de ses maisons de campagne près de Naples, d'où il l'envoya à Brutus et à Cassius; mais il se garda bien de la prononcer en sénat, — il n'était pas en coie assez sûr de ses honorables collègues.

Mais un événement allait les mettre du parti de Cicèron .

Nous avons dit qu'Octave était arrivé à Itome.

Octave, en arrivant à Rome, avait été tout d'abord saluer Antoine comme son père adojiiif, et tout en causant avec lui, il lui avait glissé un mot de certains trente millions que Calpurnie lui avait confies. A la grimace qu'avait faite Antoine, Octave jugea— chose do laquelle il s'était doute — que les millions étaient entames.

Octave s'empressa de dire que ce n'était point pour lui qu'il réclamait ces millions, mais pour le peuple romain — César ayant laissé trois cents sesterces à chaque citoyen (1).

Cette demande lit sourire Antoine.

— 0 jeune homme, dit-il, ce serait folie à ton dge, ayant si peu d'amis, et n'ayant point encore fait preuve de capacité, d'accepter la succession de César, laquelle est à mon avis un fardeau bien au dessus de tes forces.

Mais le fardeau, Octave, tout jeune qu'il était, Tavait pesé et était résolu de s'en charger.

Il iQsista.

— C'est bien, on verra, répondit cavalièrement Antoine, C'était tout vu ; il était clair qu'Antoine ne voulait pas

rendre les 30 millions, et surtout ne point renoncer à la charge d'exécuteur testamentaire qu'il s'était arrogée.

Octove sortit de chez Antoine, laissant celui-ci plus étonné qu'inquiet de cette fermeté manifestée par un enfant.

Mais l'enfant allait prendre conseil de deux hommes. — Ces deux hommes étaient, l'un Philippe son beau père, l'autre Marcellus son beau- frère, qui avait épousé l'Octavie née îlu premier mariage d'Octavius.

Tous deux furent du même avis: qu'Octave vît Cicèron et s'entendit avec lui. Octave accepta» et tous deux le conduisirent chez l'illustre orateur.

On se rappelle le songe qu'avait fait Cicèron et dans lequel il avait vu un enfant qui descendait du ciel soutenu par une chaîne d'or. — En .voyant le même jour un eufant traverser le forum, il l'avait reconnu pour celui de sonrêve, et il avait su que cet enfant était le jeime Octave ; de puis ce temps Cicèron n'avait jamais rencontré l'enfant, ou le jeune homme, sans lui parler avec d'autant plus d'amitié qu'il avait appris de lui-même qu'il était né sous son consulat. En le retrouvant dans ce moment critique, il pensa qu'il venait de la part de Jupiter — et lui souhaita, lui l'helléniste par excellence, la bien-venue en grec.

Octave rougit; il parlait difficilement la langue savante, qui était alors à Rome ce que le français est aujourd'hui à Pétersbourg, et il avoua mode§^ment son insufilsaure à parler couramment une langue qui était aussi familière A Cicèron que la langue romaine. Le plus habile ilatteur n'eût rien invente de mieux pour séduire le vaniteux avocat. Du premier coup, Octave non^seulement reconnaissait, mais constatait sa supériorité.

On s'entendit donc facilement, et, dès la première entrevue, il fut bien arrête que Cicèron appuierait de son éloquencô les droits d'Octave à la succession de César, et que, de son côté, celui-ci emploierait son argent et ses armes à protéger la vie de Cicèron.

Nous disons ses armes, car Octave avait déjà des soldats.

Quant à ceux-là, c'était Antoine qui s'était chargé de les lui donner.

Pompée, l'homme de l'aristocratie , n'était point populaire, et Antoine avait fait les yeux doux aux Pompèeus et avait rappelé le jeune Sextus Pompée.

Marins était populaire, lui, et Antoine avait eu l'impoUtique de faire tuer un homme qui se disait petit fils de Marins et qui dressait un autel à César.

Octave était un tout autre homme, ou plutôt cet enfant,

(1) D*autres disent soixante-quinze drachmes » ce qui est la mémo ehose, à une treotaina de francs pr&s.

LE ilONTE-CRISTO.

que Ton appelait Octave, ne pouvait en aucun point se comparer à Antoine.

D'abord Octave n'avait de prétention sur rien.

Antoine faisait sonner bien haut sa descendance d'Hercule.

Octave n'avait aucun orgueil à Tondroit de la naissance, et avouait lui-même qu'il était d'une simple race de chevalier.

Antoine avait la prétention d'être, César mort, le plus brave soldat et le plus grand capitaine de son époque.

Octave avouait franchement son peu de sympathie pour la guerre et son ignorance profonde de la plus simple tactique militaire ; et, en effet, presque tous les jours de bataille, Octave fut malade.

Antoine avait adopté parti de César contre Pompée ; Antoine avait aidé César à vaincre à Pharsale C'était assez pour le faire prendre en exécration par toute cette belle jeunesse romîiine qu'il avait frappée au visage encore plus du plat que du tranchant de son épée.

Octave , au contraire, était vierge des guerres civiles et. n'avait pris parti pour perconne. Ce ne sont presque jamais ceux qui révent ou qui commencent les révolutions qui les achèvent. Mirabeau et Bailly commencèrent la Révolution française ; Tun meurt à la peine, l'autre sur l'echafaud. Napoléon hérite de tout cela. C'est que, de même qu'avant d^ s'appeler Auguste, Auguste s'appelait Octave, de même, avant de s'«nppeler Napoléon, Napol<-on s'appelait Bonaparte Le pelit lieutenant de 91, le chef de brigade de 93, le général du 13 vendémiaire, ne s'était point usé dans les terribles luttes qui venaient d'ensanglanter la France. Il était complètement neuf et pouvait prendre parti pour qui il voulait. Comme Octave, il prit parti pour lui-même.

Si Henri IV tût été un protestant trop zélé, au lieu d'être tout prêt à acheter Paris pour une messe ; s'il eût refusé d'accomplir ce saut périlleux qui devait le fairo retomber dans le giron de l'église catholique, Henri lY n'en eût jamais fini avec la Ligue.

Henri IV et Napoléon ont dû penser plus d'une fois à Auguste et surtout à Octave.

Octave avait compila une chose, que la lutte ne lui était jïossible au'en ayant pour lui les soldats et le peuple.

Les soldats, nous avons dit qu'Antoine les lui avait donnés, il n'avait pas besoin d'aller à eux, ils venaient à lui.

Le peuple, il fallait l'acquérir»

Octave employa le moyen le plus simple, il déclara tout haut et fit afficher au forum qu'Antoine refusant de lui remettre les trente millions déposés chez lui par Calpurnia, lît qui devaient être employés à payer les legs de 300 sesterces par tête de citoyen romain ]^ il allait , comme "fiéritier des deux tiere de la fortune de César, faire vendre les biens du dictateur, devenus les siens, et payer avec ses propres deniers.

Oh I dès Icrs le peuple ne douta plus qu'Octave fût le véritable héritier de César.

Le vérîtable héritier est celui qui paie les legs du défunt.

Et remarquez qu'au milieu de tout cela, Octave ne parlait qu'avec respect de Brutus, et qu'il était prêt à pardonner à Cassius. La vengeance qu'il poursuivait contre eux était une affaire de mor«ilitp, une espèce de procès de famille, dont l'adoption de César, bien plus que son propre désir le poussait à voir la fin.

Et Cicéron lui tenait parole. Cicéron, de son côté, le poussait de son mieux, disant au sénat : « C'est un enfant dont il n'y a rien à craindre : il faut le caresser et le supprimer. Ornandum puerum tollendum, •

On rapporta le mot à Octave, qui sourit de son sourire d'Octave.

Qui sait l'influence qu'eut ce mot dans la discussion où Octave abandonna Cicéron à Antoine.

Octave faisait son chemin pendant ce temps ; il demande le tribunal : ce n'était pas bien exigeant.

Antoine défendit positivement qu'on lui fit cette faveur.

Tout au contraire, Octave appuya tant qu'il put Antoiue, loi-sque celui-ci proposa d'aller combattre Decimus Brutus, un des meurtriers de César, qui tenait la Gaule cisalpine.

Antoine partit, ordonnant aux légions de le suivre.

Octave débaucha deux légions, sur quatre, de sorte qu'y . compris les vétérans rie César, il se trouvait, lui, enfant de dix-neuf ans, qui n'avait aucun commandement, à la tête d'une armée plus considérable que celle d'Antoine ; il offrit galamment cette armée au sénat.

Ce fut alors que le sénat, probablement sur l'avis de Cicéron, crut faire une chose merveilleuse.

Il nomma Octave propréteur et l'envoya, chose inouïe, quand Brutus et Cassius ne pouvaient rentrer dans Rome, porter secours à Décimus Brutus contre Antoine.

On adjoignit au jeune propréteur les deux consuls qui venaient d'être nommés, Hirtius et Pansa, ces deux honnêtes républicains, qui avaient promis leur appui à Cicéron quand ils seraient consuls.

Il était clair que c'étaient deux surveillants qu'on lui donnait.

Octave fit les blanches dents aux deux consuls, et marcha avec eux au secours de Décimus Brutus.

Ou fit route pour Modène , où Décimus Brutus était assiégé.

ALEXiNORB DUMAI.

[La suite au prochain numéro.)

CORRESPONDANCE

Mon cher ami.

Hier, en me promenant sur le boulevard, j'entendis un monsieur fort élégant qui disait à un monsieur très-bien mis : — Le pubHc ne peut pas plus se passer d'Alexandre Dumas, qu'Alexandre Dumas ne peut se passer du public»

Le monsieur très-bien mis répondit au monsieur trèsélégant : — Le Monte-Cristo, journal, est une lettre hebdomadaire que Dumas adresse à tous ses amis connus et inconnus.

Le reste de la conversation se perdit dans le vent et moi je me perdis dans la foule, mais fort content d'avoir saisi au vol une définition très-juste de votre journal , cett« causerie amicale de chaque semaine entre vous et le public. J'ajouterai, cependant, comme chose heureuse» que c'est vous qui aurez toujours la parole dans ce dialogue.

La part de la sympathie étant faite, voici la critique. Beaucoup de gens trouvent votre introduction d'une franchise trop crue. — Son cœur l'emporte, disent les uns. — Ce diable d'homme casse les vitres, disent les autr(;s. — Je ne sais cas pourquoi [lumas se pique toujours d'aiqior les gens qui ont eu des malheurs ; moi j'adore le bonheur, Rajoute un monsieur qui gagne à la Bourse.

Ainsi de suite pendant trois quarts d'heure. Prenez ces critiques et faites-en ce que vous voudrez.

Voici une autre opposition au Monte-Cristo : — Je ne comprends pas un journal écrit par une seule plume (ce monsieur, cher ami, a des articles à vous proposer). — Au contraire, dit un autre; mais le malheur est que Dumas var causer et que quatre secréUiires vont écrire de mémoire. — Non , reprend un troisième, avec un gros éclat de rire» sortant d'un gros corps et d'une grande bouche, ce n'est ni Dumas, ni des collaborateurs qui écriront le Monte- Cristo; savez-vous qui l'écrira? Le public ! Dumas rece^ vra trois cents lettres par mois ; il fera un triage ; voilà la rédaction toute trouvée.

Que dites-vous de ce gros monsieur jovial, cher ami? Mais laissez faire, vous en entendrez bien d'autres d'ici i un mois.

Qu'importe ! mieux vaut encore les adversaires déclai'é» que les masques vous tendant une main et de lautre ser^ rant un stylet.

Faites donc votre œuvre selon vos habitudes, sans trop> vous préoccuper des bourdonnements. Que le Monte-Crittc^

so

LE MONTE-CRKTO.

Boit un journal littéraire avant tout ; amusant par votre esprit, intéressant par votre cœur. Louez dans Toccasion ; critiquez plus souvent. Ne bravez pas trop Topinion ; écoutez-la, patientez avec elle; raisonnez avec elle; éclairez-la. L'opinion a une prétention énorme, c'est d'être sage, mais elle est enchantée quand on lui prouve qu'elle est folle ; et, comme elle est femme, on lui prouve à peu près ce que Ton veut par des hommages et des compliments.

C'est assez, cher ami, c'est beaucoup trop, et je me sauve en vous serrant la main.

Jules de Saint-Félix.

P«nt , 9S avril.

Cher ami.

Il y a du vrai dans ce que vous dites, et beaucoup : oui, j'aime les gens qui ont eu des malheurs, et surtout ceux qui en ont encore. C'est même ceux-là, je l'avoue, que j'aime le plus et le mieux !

Ceux qui ont eu des malheurs, et qui sont redevenus heureux, ont bien assez d'amis sans moi, et peuvent par conséquent se passer de moi.

Mais ceux qui sont encore malheureux ! ceux-là ont besoin qu'on les aime, et peut-être plus encore, ont besoin d'aimer.

D'ailleurs, en moi ce n'est point une affaire de raisonnement ou de calcal, c'est une impulsion de tempéramment.

J'ai une suprême pitié pour ce qui est faible, im indicible amour pour ce qui souffre.

J'essaie de soutenir toute chose qui plie, de consoler toute âme qui plemre.

Depuis que j'ai mon libre arbitre, je me suis éloigné des puissans pour passer ma vie avec les exilés.

Louis aVIIi monte sur le trône ; tout enfant, je puis choisir entre les deux noms que je porte : le nom aristocrati(jue de mon grand-père, commissaire-général d'artillene et gouverneur des pages; ou le nom de mon père, général républicain.

Je cnoisis celui de mon pèie qui me ferme toute carrière.

Par l'entremise du général Foy et au nom de l'opposition qu'il fait, j'obtiens une place chez le duc d'Orléans et reste sent ans près de lui.

tl monte sur le trône, le lui donne ma démission et vais fSaire ma cour à Areuemberg au prince Louis et à la reine* Hortense.

Le prince royal m'honore de son amitié, m'invite à ses chasses, me prie de venir faire Caligula au camp de Compiègne.

Je quitte Paris et vais passer deux ans à Florence, près du roi Jérôme, du prince Napoléon et de la princesse Mathilde.

Le duc d*Aumale insiste pour que je fasse avec lui la campagne de la Smala, et, la campagne faite, pour que je vienne me reposer dans son palais arabe de Constantine.

Je vais à la prison de Ham, passer trois jours avec un 11histre prisonnier, et corriger dans les mémoires du général Montholon ce qu'il pouvait y avoir d'insultant pour la mémoire de Napoléon I^^*.

L'illustre prisonnier rentre en France, devient Président de la RépubUque et m'invite à le venir voir à l'Elysée.

Je lui réponds qu'en France le deuil se porte un an et que je suis en deuil des princes de la maison d'Orléans.

Ne m'en veuillez donc pas, neme gourmandezdonc pas de mon excentricité, mon cher Sain t-FéUx : cette excentricité, a failli dix fois me brouiller avec tout ce qui m'entoure.

Ma pauvre sœur, gui avait, ou plutôt qui aurait eu besoin de mon crédit "pour son mari, et à qui je refusais toujours de solUciter, sous prétexte que j'étais mal avec le pouvoir, un jour, résuma dans une boutade, tout ce qu'elle ^vait contre moi sur le cœur.

— C'est une chose incroyable , me dit- elle ; aussitôt qu'un de Uu amis monte sur le trône, je crois que tu te

brouilles à l'instant même avec lui, exprès pour ne pas être utile à ta famille !

Vous voyez bien, mon cher ami, que vous ne m'en direz jamais plus que ma pauvre sœnr ne m'en a dit.

Tout et toujours à vous, — à moins que vous ne deveniez prince ou roi,

Alex. Duiub.

•Saint-Félix avait raison de dire que je ferais mon journal avec ma correspondance ; voici une bonne lettre que je reçois et que je ne résiste point au désir de mettre ici.

Lyon, 21 avxU 1857.

Monsieur,

Nous somme** mon associé et moi, — je ne dirai pas deux anciens militaires, — car mon associé a trente ans, et moi votre serviteur en a vingt-neuf.

Tous deux, l'un à dix-neuf ans, l'autre à dix-huit, nous sommes serré la main comme frères d'armes, tous deux à la même époque avons pris notre congé; si nous aimions quelqu'un, si nos sympathies tendaient *»galement vers un homme, c'était vous monsieur, qui étiez l'objet de ces sympathies, et par conséquent notre ami.

Aussi nous empressons-nous de vous donner une preuve de notre affection en décidant que sur notre caisse commune, sera payé notre abonnement au Monte-Cri sIq,

Veuillez bien penser un peu à ceux qui pensent beaucoup à vous, et envoyez-nous votre premier numéro contre rembom*sement de l'abonnQment.

Tout à vous,

A. Champàllier et L. Germain.

Il va sans dire qu'il a été fait droit à la requête de ces deux amis.

Sans dire de mal.de mes amis connus, j'ai toujours dit que mes amis inconnus n'étaient pas les plus mauvais.

Pftris, 1« 22 avril I8ST.

Excellent M. Dumas,

Je vous embrasse sur les deux joues, et vous envoie pour titre d'un article que vous mettrez sur le Monte-Cristo^ la circulaire de la loterie des Jeunes Filles pauvres infirmes, incurables. Je charge votre bon cœur de la rédaction, et je * suis certain d'avance qu'il nous battra monnnaie.

Merci, merci mille fois d'avance, bon et excellent monsieur Dumas, croyez à toute l'affection que vous m'avez inspirée.

Page 1