SERVICE A SALVATOR
Le lendemain de ces événements, vers si|: heures du matin, Salvator franchissait le seuil de la porte basse de la maison qu'habitaient, rue de la Bourbe, Jean Taureau et sa rousse compagne, Mi^« Fifine.
Bien avant d*arriver au quatrième étage, où était Tappartement du charpentier, Salvator . entendit la mélopée singulière qu'il avait déjà, on s'en souvient, entendue bon nombre de fois, mais particulièrement le jour où il était venu prier Barthélémy le Long de l'accompagner, au château de Very.
Mi»« Fifine vomissait contre le charpentier le répertoire de ses imprécations les plus aiguës.; le géant grommelait, comme Polyphème surprenant Acis et Galatée.
Et cependant, comme on le verra cette fois, il ne s'agissait point d'amour.
Salvator frappa rudement à la porte .
M"« Fifide, les cheveux épars, les yeux hors de la tète, les épaules hpr& de la robe, Mii« Fifine débraillée, haletante, rouge ûe colère, ouvrit la porte.
— Ah ça, le ne puis donc venir une seule fois ici sans être témoin &e vos disputes, dit Salvator, en regardant sè- «vèrement la maîtresse du charpentier.
— C'est lui qu'à tort, dit la grande fille.
— C'est eUe qu'est ime gueuse, s'écria Jean Taureau, eu bondissant sur M^® Fifine, et en levant le poing au-dessus de sa tète pour l'assommer.
— Allons, allons, dit Salvator moitié riant, moitié sévère, il est encore trop bon matin pour battre une femme, Jean Taureau, on n'a pas l'excuse d'être ivre.
— Pour cette fois, monsieur Salvator, rugit le charpentier, je ne puis pas vous obéir; il y a une heure que le bras me démange, il faut définitivement que je la caisse.
Jean Taureau était effrayant à voir, sa respiration faisait le bruit d'un soufflet de forge, ses lèvres tremblaient pâles et serrées, ses yeux étaient hagards, injectés de sang et jetaient' des fianunes.
U^^ Fifine qui, depuis longtemps. déjà, avait Thabitude de voir le géant en fureur, sentit tout son sang se glacer dans ses veines, elle vit (pie c'en était fait d*6lle, si le commissionnaire n'intervenait pas énergiquement et promptement surtout ; elle s'élança donc vers lui, l'entoura de ses deux longs bras, et le regardant d'un œil plein de terreur, elle lui dit :
— Sauvez-moi ; au' nom du ciel, monsieur Salvator, sauvez-ûioi.
Salvator se dégagea de cette étreinte avec un geste de visible dégoût. Et disant passer derrière lui la grande fille et s'avançant vers Jean Taureau, et lui saisiasant vigoureusement les deux mains :
— Eh bien ! demanda-t-il, qu'y a-t-il encore ?
— Il y a, répondit l'hercule, que le regard de Salvator semblait fasciner, il y a que c'est une misérable, une infâme créature digne du bagne et de l'échafaud ; aussi esl-ce
Îiour lui épargner l'affront delà place de Grève que je veui 'exterminer ici.
— Mais que t'a-t-elle donc fait? demanda Salvator.
— D'abord, c'est une coureuse; elle a fait je ne sais quelle nouvelle connaissance dans le quartier, de sorte qu'on ne peut plus l'avoir à la maison.
— Quant à cela, mon pauvre Barthélémy, c'est de l'histoire ancienne, et si elle ne t'a rien fait de plus nouveau, tu devrais y être habitué.
Oh ! que si, elle m'a fait quelque chose de plus nouveau, dit le charpentier, grinçant des dents.
— Que t a-t-elle fait? voyons, parle.
— Elle me vole, hurla Jean Taureau.
Gomment, elle t'a volé, demanda le jeune homme,
. — ' Oui, monsieur Salvator.
— Que t'a-trolle volé ?
— Tout l'argent d'hier.
— L'argent de ta journée ?
— L'argent de ma nuit, les cinq cent mille francs de làbas.
— Les cinq cent mille francs, s'écria Salvator, en se retournant pour interroger M^i* Fifine, qu'il croyait toujours derrière lui.
— Elle les a sur elle, et je voulais les lui reprendre, lorsque vous êtes arrivé ; voila la cause de notre querelle, cria Jean Taureau, tandis que Salvator se retournait.
Mais alors tous deux jetèrent un cri en même temps, car tous deux, en mémetemps, s'aperçurent de la disparition de M"« Fifine.
Il n'y avait pas une minute à perdre.
Aussi, sans échlmger une seule parole, les deux hommes» se précipitèrent-ils sur l'escalier.
Jean 'Taureau tomba plut<)t qu'il n'amva sur la dernière marche,.
— Courez à droite, dit Salvator, moi je cours à gauche. Jean Taureau'se dirigea à toutes jamoes du côté de l'Esplanade de l'Observatoire.
Salvator, en deux sauts, se trouva au bout de la rue de la Bourbe, dominant à la fois trois côtés : le chantier des Capucins à droite, devant lui la rue Saint- Jacques, et derrière lui le faubourg.
Il regarda aussi loin que son œil put voir, mais à celle heure matinale la rue était déserte et les trois quarts des boutiques encore fermées ; M"« Fifine s'était sauvée avec une rapidité prodigieuse, ou elle s'était réfugiée dans quel que maison voisine.
Que faire, où aller ?
Salvator en était là de ses recherches, quand une laitière installée au coin de la rue Saint-Jacques et de la rue de la Bourbe, au coin de la boutique d'un marchand de vin, lui cria :
— Monsieur Salvator !
Salvator s'en tendant appeler se retourna.
— Que voulez-vous ? demanda- t-il.
— Vous ne me reconnaissez pas, mon cher monsieur Salvator? demanda la laitière.
— Non, répondit celui-ci en continuant de regarder un peu de côté et d'autre.
— Je suis Maguelonne dô la rue aux Fets, dit la laitière, le commerce des fleurs n'allait plus, je me suis mise à vendre du lait.
— Je vous reconnais maintenant, dit Salvator, mais pour le moment je n'ai pas le temps de pousser pluà loin la reconnaissance. Avez-vous vu passer une grande flUe blonde?
— - Coursait oomme une dératée, oui.
-' Quand cela?
— A l'instant.
— Onel chemin a-t-elle pris?
— La rue Saint-Jacques.
— Merci I dit Salvator en prenant son élan dans la direction indiquée.
— Monsieur Salvator ! monsieur Salvator ! cria la laitière en se levant et en courant vers luL
— Mais je n'ai pas le temps, vous dis-je. . .
~ Attendez un moment, dit la laitière, que lui voulezvous ?
— Je veux la rattraper.
— Et où allez-vous pour cela?
— Tout droit devant moi.
— Vous n'avez pas loin à aller, alors. ,
— Vous savez donc où elle est entrée? demanda Salvator.
— Oui, répondit la laitière.
— Alors, dites vite, où cela?
' — Là où elle va tous les jours, sans que son homme le sache, dit la laitière en désignant du doigt, sous les numéros 297 et 299 de la rue, un corps de bâtiment appelé, dans le quartier, le PetiIrBicétre.
— Vous en êtes sûre?
— Vous la connaissez donc?
— C'est une de mes pratiques.
— Et que va-t-elle faire là ?
— Ne demandez point cela à une honnête fille, monsieur Salvator.
— Mais eufln, elle va chez quelqu'un?
-T Oui, chez un homme de la police
— Que vous nommez ?
-— Jambassier, Jubassier. . .
— Gibassier ! s'écria Salvator.
— C'est justement cela, répondit la laitière.
— » Ah 1 par ma foi, c'est providentiel, murmura Salvator, je cherchais justement son adresse, et c'est W^^ Fifine Îui me la donne. Ahl M. Jackal, que vous avez bien raison e dire : Cherchezlafefime. Merci, Maguelonne, votre mère va bien ?
— Oui, monsieur Salvator, merci, et elle vous est bien reconnaissante de Tavoir fait recevoir aux Incurables, la pauvre bonne femme.
— C'est bien I c'est bien ! s'écria Salvator. Et il se dirigea vers le Petit-Bicétre.
Il faut avoir vécu dans le quartier Saint Jacques et l'avoir exploré en tous sens, pour connaître le dédale obscur, nauséabond, infect, squalide, que Ton appelait à cette ^pooue le Petit-Bicétre. C'est quelque chose comme les sombres et humides caves de liûc, superposées les unes au dessus des autres.
Salvator connaissait Tendroit pour l'avoir visité plus fois dans ses investigations philantropiques ; il lui fut donc facile de se diriger dans ce labyrinthe.
Il s'engaga tout d'abord dans le corps de bâtiment de gauche et monta rapidement les cinq étages.
Arrivé au cinquième, c'est-à-dire sous les toits , il aperçut sept ou huit portes percées sur un sale corridor.
Il colla son oreille a chacune des portes et écouta.
N'entendant aucun bruit, il allait descendre au quatrième, quand, par une ouverture de l'escalier, dont la fenêtre avait été brisée dans un des temps déjà reculés et n*avait point été réparée, il aperçut sur I9 palier du cin-
Îuième étage de l'escalier de droite la silhouette deM<i« Fine.
Il descendit précipitamment les cinq étages, et regrimpant à pas de loup Tautre escalier, il arriva si doucement à la dernière inarche que M"« Fiflne, qui frappait à coups redoublés avec une impatience croissante, ne l'entendit pas.
Tout en frappant, elle criait :
— Mais, ouvrez donc, c'est moi, Giba, c'est moi.
Mais Gibassier n'ouvrait pas, quelque charme qu'il y eût pour lui à entendre italianiser ^on nom.
Rentré chez lui àquatre heures du matin sans ddute, rêvait-il encoDe au danger auquel, par le secours de son bon §éîiie, il venait d'èchapner, et se réjouissait il en songe 'être sorti sain et sauf d'un péril aussi imminent qu'inattendu.
Il entend frapper à sa porte.
Mais Gibassier crut qu'il rêvait encore, convaincu qu'à cette heure matinale, nul ne l'aimait assez tendrement pour lui faire visite, sinon le cauchemar en personne; aussi se retourna-t-il résolument du côte du mur, bien décidé à se rendormir malgré le bruit, et' en murmurant :
Frappez I frappez !
Mais ce n'était point là le compte de M"«Piûne. Elle continua en conséquence à frapper à coups redoublés en appelant le forçat des noms les plus doux.
Elle était au milieu de ses tendres invocations^ quand elle sentît une main qui se posait doucement, quoiqu avec autorité, sur son épaule.
Elle se retourna et vit Salvator.
Elle comprît tout et ouvrit la bouche pour appeler à l'aide
— Silence, misérable, lui dit celui-ci, à moins que tu n'aimes mieux que je te fasse arrêter et conduire en prison à l'instant même.
— Arrêtée, et comme quoi ?
— Comme voleuse, dlabord.
— Je ne suis pas une voleuse, entendez-vous ; je suis une honnête ÛUe, hurla la drôlesse.
— Non-seulement tu es une voleuse et tu as sur toi cinq cent mille francs qui m'appartiennent, mais encore...
Il lui dit quelques mots tout bas.
La grande fille devint affreusement pâle.
— Ce n'est pas moi, dit-elle, cmi l'ai tué, c'est la maîtresse de Croc-en-Jambes, c'est Bébé-la-Rousse.
— C'est-à-dire que tu tenais la lampe, tandis qu'elle l'assomaità coup.de chenets; c'est une chose, au reste, que vous éclaircirez ensemble quand vous serez dans le même cabanon ; et, maintenant, est-ce toi qui crieras ou est-ce moi?
La grande fille poussa un gémissement.
— Allons, dépêchons, dit Salvator, je suis pressé. Toute frémissante de colère, M"» Fiflne passa sa main
sous son fichu et tira de sa poitrine une poignée de bll> lets de banque.
Salvator compta. Il y avait six liasses.
-^ Bien, dit-il, encore quatre liasses comme celle-ci et tout sera dit.
Par bonheur pour Salvator et peutrétre bien aussi pour elle-même, car Salvator n'était pas homme à se laisser prendre à l'improviste, M"« Fifine n'avait aucune arme sur elle.
— Voyons, voyons les quatre dernières liasses dît Sal • vator.
Fifine fourra en grinçant les dents une seconde fois sa main dans sa poitrine'et en tira deux liasses.
— Encore deux, dit Salvator.
La grande fille fouilla une troisième fois, et tira une Uasse.
— Allons, encore une, la dernière, fit le jeune homme frappant du pied d'impatience.
— C'est tout, dit-elle.
n y avait dix liasses, fit Salvator. Voyons, vite la dernière, j'attends.
— S il y en a une dixième dit résolument MU« Fiflne, je l'aurai perdue en route.
Maéemoîselle Joséphine Dumont, dît Salrator, preîie* garde, vous jouez là un mauvais jeu.
La çt^nde fllletrôsdaillit en s'entendant nommer de son nom de femîlle .
Elle fit semblant de chetcher encore une fois dans sa poitrine.
— Quand je vous jure qu'elle n'y est pas, dit-elle.
— Allons, vous mentez, fit SaJvator.
— Dame, dît-eHe Impudemment, fouillez vous-même.
— J'aimôrals mieux perdre les cinquante mille francs que de me risquer à toucher la peau d une vipère comme toi, répondit le jeune homme avec une expression d'indicible dégoût, mais marche devant, et au prochain corpsdé-p»arde on te fouillera.
Et il la pouséa du coude vers l'escalier, comme s'il eut craint de la toucher avec la main.
— Oh I s'écria-t-elle, tenez, reprenez-lé donc vofre argent, et damnez-vous avec.
Prenant alors dans sa poitrine la dernière liasse, elle la jeta avec rage sur le palier.
— C'est bien, ^ïl Salvator, et maintenant va-t'en demander pardon à Barthélémy, et n'oublie pas qu'à la première plainte qu'il me fait de toi je te remets entre les mains de la justice.
M"« Piflne descendit rescalier en montrant le poing à Salvator.
Celui-ci la suivit du regard jusqu'à ce qu'elle eût disparu dans les détours sombres du gigantesque colimaçon ; puis, lorsqu'il l'eut perdu de vue, il se baissa, ramassa' la liasse, en sépara dix billets qu'il mit dans son portefeuille, tandis qu'il fourrait dans sa poche les neuf liasses intactes et la liasse écornée.
ÂLEXANras Dumas.
{La suite au prochain numéro.)