‹ Le Monte-CristoChapitre 101 sur 135 · PETIT-JEAN ET GROS-JEAN · texte numérisé non relu

PETIT-JEAN ET GROS-JEAN

(Ôn.)

Lorsque Petit- Jean rentra chez lui, il envoya le même petit garçon, qui déjà y avait été, prier Gros- Jean de lui prêter encore une fois son boisseau, ayant quelque chose encore à mesurer.

-^ Camoveut, s'écria Gios-Jei^, «Btrce qne je oe l'ai pa» tué? Il faut que je m'en assure.

Il porta donc luinaaéffie le boisseau à PeiitnJeaa.

II vH tout Taigent que veaait ^e hii fadsucer Taubergiste.

•^.Oè ttiM» encore pris tout cet atgent^ lui deméndtf-tîl en ouvrant de grands yeux.

— Ecoute, Gros- Jean, dît Petit-Jean, en croyant me tuer, tu as tué ma grand-mère, alors moi j'ai vendu la défunte, et Ton m'en a donné tout l'argent que tu vois.

— On t'a donné toukl'axgent que je vois pour ta grandmère?

— Oui, il parait que les vieilles fëminea w&ni ii'ès-chères oet(e aoftée.

— Bon, dit Gros-Jean, j'ai ma grand-mère qui est idiote; tout le «lOBde dît quel bonheur pour elle, la pauvre chère femme, si elle pouvait mourir. Je vais la tuer et aller la vendre.

Et Gros-Jean rentra chez lui, prit la mêjea^ hf^e. avec laq[QdUe Uavailitoé se» ekenâux edla «rand-^Défe de Petit- Jean, fendit la tête de sa grand-mère, mit te isèi^ flAM sa

voiture, et s'en alla tout droit chez l'apotbîcalre de la Ville la plus proche.

Il 9'arrèta devant la boutique, ^ saos descendre de sa voiture.

ffh 1 M. Tapothlcaire, erla-t^ii ; eh 1 . . .

L'apothicaire était à genout. Que ftiisait^l A genoux? L'histoire ne le dit pas.

Jl entendit qu*on l'appelait.

^ C'est bien ! c'est bien ! dit4l, j'y vais ; j'ai fini dans un instant.

Mais Gros-Jean était preseé, 11 deecendil) dans aa voiture, et entra dans la boutique par la porte de ta route, Juste au moment où l'apothicaire y rentrait par la porte de l'arrière boutique,

— Oueme voulez-vous? mon ami, demanda-t-il à Gros- Jean.

— Monsieur Tapothicaire^ je veta vtHie imidre ma vieille grand-mère , répondit oelui*oi .

— Votre vieille grand-mère ? Eh! mon cher amî, que voulez-vous que je fasse d'une pareille idiote.

— Elle ne l'est plus, fit Gros-Jean.

— Comment elle ne Test plus?

— Non, elle est morte.

— Le bon Dieu lui a fait une belle grâce, pauvre chère femme.

— Ce n'est pas le bon Dieu qui lui a fait cette grdce-lâ, dit Gros- Jean, c'est moi.

-^ConoLment, c'est vous?

•— Oui, je l'ai tuée. -♦

— Pourquoi faire ?

— Pour- vendre son corps un boisseau dlstrgê&t.

— Un boisseau d'argent le corps dhine vieiMe fetmne !

— Dam ! c'est le prix que PetitJj^an a vendu celui de sa grand'mère.

— Mon ami , dit Tapothioaire, voiua n^ faîte» un conte.

— Un conte ?

— Oui ; et c'est fort heureux pour vous ; car, ei vous aviez tué votre grand'mère,' comme vous le dites, -*- sans compter que vous ne trouveriez pa$ de son corpsr un petit écu, — les gendarmes vous prendraieotB lie ju^e d'instruction vous ferait votre proeô», -^ le§ juges voua condamneraient, et le bourreau vous guiUùiiaeraH.

— Bon ! fit Gro»4eaa, en devenant tout pâte» •<-- Cek se passerait ainsi, dites-vous ?

— De point en point.

— Vous ne plaisantez pas ?

r^ Je ne plaiaantie pas* <^ Votre parcde d'iaonlieur?

— Foi d'apothicaire.

— Oh ! là là 1 fit Gros-Jean en pemoniaiit âàM sa Toiture. — Heureusement que personne n'a vti la grand*trière.

PuU, se retournant vers Tapothiôaire :

— Vous avez raùson, dit-il, c'était une farce.^ Et il mit son cheval au §alof , reotm chm tlû, coiM^ha la

grand'mé^ dans son lit, detacka uoe fUm du plafond, la lui fit tomber sur la tête, — et sortit en crîam :

— p Au BecQur$ t au secoiU"S \ h grand'mère vient d*étre tuée par accident.

Et ùommt Gro&4ean n'avait auoia motif de iuer sa grand'mère , qu'eU» était pauvre^ ^e eonâ^quemm^nt il n'en héritait pas, on ne ftt aucune xttcâierclm sur cette mort, la bonne femme ayant d'affleuré quatre-vhxgt-âeox ania, et ayant par côneéqtient vçcu plus qu'âge de ftemme.

Mais comni^ on efl(jpQrtd.t la bonne femme poUï l'entnrrer:

LK MÛNT&G&ISm

Et profitant du mpjoiçut où tout le village ^lûvait le corps' ' de la granxï'mère, ù prit le plus grand sac qu'il pût trouver chez lui, et alla chez Petit-Jean : . .

— Ah! ah I lui dit-il, tu t'es encore moqué 6e moi, monsieur le drôle I — et c'est la seconde fois. — La première fois tu m'as fait tuer mes chevaux, la seconde tu m'as fait tuer ma grand'çière ; — mais cette fois-ci je te tienSj et tu ne m'attraperas plus.

Et, au moment où Petit-Jean s'en doutait le moins, il lui jet^ le sac sur la tête, y fit glisser tout le corps, le lia par le bout, et le chai'gea sur son dos en lui criant :

^ Maintenant, recommande ton âme à Dieu, car je vais le jeter à la rivière.

L'avis ne rassura pas Petit-Jean, qui se doutait bien, d'ailleurs, que GroaJean ïïq le mettait pas dans un sac pour lui faire des marivaudages.

Il y avait loin de la maison de Petit-Jean au fleuve> et Petit-Jean pesait plus qu'une plnme, de sorte que la route passant près d'une église, — et Gros-Jean, entendant le son de Torgue et le chant des fidèles, — résolut de profiter de la circonstance pour faire une petite prière en passant. ~ En conséquence, il déposa son sac près de la porte de la rue, et entra dans Véglise.

Son imprudence était justifiée par Timpossibilité où était Petit-Jean de sortir du sac, et par la solitude du porche.

-^ Hélas I hélas ! soupira Petit-Jean, ey se retournant et en se retournant dans le sac.

Mais il ne put que répéter une troisième fois hélas ! sans arriver à dénouer le lien.

Un conducteur de bestiaux vint à passer par là, - C'était un vieux pécheur qui avait eu une jeunesse fort orageuse. — Son premier métier, racontait-on, avait été de se mettre à Tafiilt dans les endroits les plus touffus et les plus écar- , tés de la Forêt-Noire. — Sur la cause qui le poussait à se mettre à rafTùt, les avis étaient fort partages : les uns disaietit' qu'il n'eti voulait qu'aux cerfs, aux daims et aux •nnglieni dtt grand duc de Bade ; les autres disaient quMl s'attaquait, au conti^aire^ à tout ce qui passait, bêtes et ^fiiB, et qne des bètes il prenait la peau, et des gens li? bourse.

Enfin était irenu ie moment où il avait renoncé à ce métier poin' faire celui de marchand de bestiaux. — Mais si honiaétë que âM sa dernière professî^i, il était facile de voir que le honlwmme avait un poids sur la conscience, et que plus il vieillissait, plus le poids devenait lourd.

Qr, tm des basuSs qu'il conduisait heurta le sac où était Petit-Jean, et le renversa.

^ HélaB. I hélas ! dit Petit-Jean qui croyait que son heure était vemie, je-6«ii* encore bien jeune pour entrer dans le royaume des neux \ .

^— S^ moi, mÎBérabie q«e je suis, dit le bouvier, je suis trop vieux pour y entrer jamais.

— Qui que tu sois, cria Petit-Jean^^^we I9 sacôt prends ma place, et, dans im quart-d'heure, je te réponds que tu y seras, dans le royaume des cieux !

— Ah ! si je te croyais, dit le bouvier.

— Foi de Petit-Jean , répondit lé prisonnier avec un accent de converti qui ne laissa aucun doute à ramataur.

Le bouvier dénoua* le sac, aida Petit-Jean à s'en d^iètrer, y entra à saC place, priant PdtitrJeaa de*te nouw ]94en solidement au-dessus de sa tête pour que Ton ne s'aperçût point de la substitution.

Petit- Jean fit un véritable fiœud Gordien.

— Fais attention aux bêtes, cria le vieillard, de Tintérieur d« ne.

^ Stàs trafiquille, repfmdit iPetitrJeaii.

Si il se mit à chasser le. troupeau defvazaiui.

A peine avait^il tourné l'angle de la ^rw que Gros^Je^n sortit de réglise et remit sod sac sur ses épauies. — Le Yieillard, qui était fort sec, ne pesait guère que les deuK * tiers de ce que pesait Petit-Jean.

Mais Gros-Jeaa crut que c'était sa station dans l'église qui lui avait donné des forces.

— Oh 1 oh 1 dit-il, il est devemi bien léger; cela-ptt)Tient sans doute de oe que j'ai entendu un cantique.

Et il s'achemina vers le fleuve, choisit un endroit large et profond, et y jeta le sac avec le coaducte\ir de bestiaux, lui criant, croyant toujours s'adresser à Petit-Jean :

Là, cette fois, tu ne m'attraperas plus.

Et là-dessus il s'en revint, chez lui, prenant un chemin de traverse qui diminuait la route de près d'une lieue.

Il en résulta que tout à coup il vit devant lui PeUt-Jean qui, forcé de suivre le grand chemin à cause de son troupeau, chassait devant lui ses bœufs, sej vaches et ses moutons.

— Qu'est-ce à dire, s'écria Gros-Jean stupéfait, ne t'ai-je donc pas noyé?

— Non, répondit Petit-Jeàn, tu m'as bien jeté à l'eau , c'est vrai, mais....

— Mais quoi ?

— Mais à peine arrivé au fond le sac s'ouvrit, et je jne trouvai au milieu de la plus magnifique prairie du monde.

— Ouais, fit Gros-Jean.

. — Ce n'est pas tout, continua Petit- Jean, une Gndine habillée de bleu, avec une Couronne de roseaux sur la tête, me prit par la main\ et m'aidant à sortir du sa;C ;

— Est-ce toi, Petit- Jean, demanda-t-elle ?

— Oui, mademoiselle, répondis-je, — mais, sans indiscrétion, à qui ai-je l'honneur de parler?

— A l'une des filles du roi des eaux, et je sui^s chargée de t' offrir de la part de mon père ce beau troupeau, qui paît là tranquillement dans cette vallée.

Je regardai autour de moi, et je \'A non-seujeme ut le troupeau que m'offrait la fille du roi des^eaux, mais encope bien d'autres choses qui me ravirent en admiratipi^.

— Et lesquelles?

D'abord que le fond du fleuve était une grand^rtHite sur laquelle voyageait le peuple du fleuve qui se tendait à la mer, et le peuple de la mer qui remontait le fleuve. — On ne voyait que des allants et venants, à pied, à cheval, en voiture. -— La iDute était bordée d'arbres et de âetm ; ou marchait sur une herbe toute semée de petites fieui^ bleues; les poissons de toutes les couleurs, argent doré, rouges et bleus, nageant dans l'eau, glissant le long des oreilles comme des oiseaux dans l'air. — Ah ! Grofr-Jean, tu n'as pas idée du singulier x^euple et du naagnifiytf bétail que cela fait.

-«Mais, dit Gros J^aft, si tout est si beau là-bas, pourquoi n'y es-iu pas testé ?

— Attends donc, dit Petit- Jean, la chose à laquelle j'ai fait attention, c'était surtout à lailUe du roi des eaux. — Alors, comme elle était pleine de bonté pour moi, je lui.ai denisndé si atte ne vonlaiA pas être ma femme. — Elle m'a rôpoiidii queee serait avee^^grand plaisir, mais que comme j'avais encore mon père et ma mère il me fallait la permission de mes parents. — C'était trop juste ; alors je lui ai dit que j'allais l%ller (^râier/ce à quoi elle a répondu : Eh bien 1 pour qu ils croient à ce que tu leur diras, conduis-leur ce trou{>eavtj et dii^ Içur.qiuex)'^9tte^dQmuque leur ftût leur bôlle-fillè.

LE MONTfi-GHISTO

Alors je suis parti, conduisant le troupeau à mes pa- | rents, et allant chercher mes papiers pour épouser la fille ■ du roi des eaux. Ne me retarde donc pas, Gros-Jean, car tu dois comprendre que je suis pressé, il n'y aurait qu'à tomber un plus joli garçon que moi à Teau, la fille du roi en pourrait devenir amoureuse et répouser.—- Ga serait un beau mariage manqué, tu comprends? — Il est vrai que je pouifrais me rabattre sur ses soeurs.

— Elle a donc des sœurs ? demanda Gros- Jean. Hvïit. — Elles sont neuf filles, à ce qu'il paraît.

— Tu peux te vanter d'être né coiflé, dit Gros- Jean. Petit-Jean se rengorgea sans répondre.

— Eh! dit,Gros-Jean, sil'on me jetait au fleuve, moi, crois-tu que j'épouserais une des filles du roi des eaux?

— Oh! je n'en doute pas, dit Petit-Jear, vu que tii es encore plus beau çarçon que-moi.

— Eh bien, rends-moi un service, Petit-Jean?

— Volontiers.

— Comme je sais nager, si je me jetais àTeau tout seul, je n'irais peut-être pas au fond.

— Ah ! ça, c'est probable:

— - Mets-moi dans le sac et jettè-moi à l'eau.

— Avec plaisir, mais tu es trop lourd. Je ne pourrai pas te porter jusque-là comme tu as eu la bonté de le faire pour moi.

— Nous irons à pied jusqu'au pont.

— Ça me retardera bien, Gros-Jean, dit Petit-Jiîan pa raissant hésiter.

— Oui, mais tu auras obligé un ami.

— CTest vrai, dit Petit-Jes^n, et cela me décide. Ah ! mais, attends donc.

— Quoi?

— Ne vas pas te faire aimer de la mienne.

— Dis-moi son nom.

— Elle s'appelle Coralline.

— Eh bien ! sois tranquille.

— Parole d'honneur.

— Foi dé Gros-Jean.

— En ce cas, allons, dit Petit-Jean, mais dépêchonsnous.

— Ce n'est pas moi qui te retarderai, dit Gros-Jean en pressant sa course dans la direction du pont.

Mais en arrivant sur le pont :

— Mais, ditPetitJean, c'est impossible.

* — Pourquoi impossible ?

— Pourquoi? J'ai oublié le sac au fond de l'eau, et comme tu sais nager, tu n'iras jamais au fond, et c'est au fond qu'il faut aller pour rencontrer les filles du roi des

eaux.

— Il y a un moyen, dit Gros-Jean.

— Lequel? ^

— Attache-'m oi une pierre au cou.

— Oui, mais tu auras lés mains libres, tu te débaitrafi; vaut mieux retourner à la maison et prendre un sac.

— Ce sera bien du tenàps perdu.

— Dame! c'est vrai.

— Ecoute, lié-moi les mains derrière l6 dos.

— C'est juste, dit Petit- Jean.

— La fille du roi des eaux me les déliera.

— Ah I fit Pêtit-Jean eh secouant la tête avec un soupir, dééidément tu es plus fin que moi, Gros-Jean.

— J'en ai toujours eu idée, dit Gros-Jean avec un sourire de vanité. Allons, allons, lie-moi les mains et attache-moi une pierre au cou.

— C'est toi qui m'en pries, n'est-ce pas ?

— Je crois bien que c'est moi qui t'en prié.

— Tu ne feras pas la cour à Coralline?

— Je m'en garderai bien, dit Gros-Jean avec un sourire narquois.

— Eh bien! puisque cela t'arrange, mon pauvre Gros- Jean, je n'ai rien à te refuser.

Et il lui lia les mains derrière lé dos, et il lui attacha une pierre an c6u ; après quoi Gros- Jean monta de lui-même sur le parapet du pont.

— Maintenant pousse- moi, dit Gros-Jean.

— Tu le veux .

— Oui. "

— Eh bien ! bon voyage, fit Petit-Jean. .

Et il poussaMjros-Jeau qui tomba avec un grand bruit dans la rivière; et qui, grâce à ses mains liées derrière le dos et à la pierre qu'il avait au cou, ne reparut jamais.

Quant à Petit- Jean, il revint chez lui avec son troupeau, et, devenu riche, épousa non pas la fille du roi des eaux Coralline, mais Marguerite, la plus belle fille de tout le village. .

Et la morale de ceci, mes petits enfanta, dii Gérard, s'adressant aux deux moutards émerveillés, c'est que le mal arrive toujours à celui qui veut le faire.

Sur ce, allez vous coucher, mes jeunes amis, attendu que voilà neuf heures qui sonnent.

Et conmie neuf heures sonnaient en effet et que l'histoire était finie, sur la promesse d'une autre histoire pour le lendemain, les enfants allèrent se coucher sans difficulté.

Alex. Dumas.

— «i»i^ia*ifc^MÉ«»ié*»i»^i— **»»1^— **ii^»*— i^<Wi^— *ii^>*^>"^»*i**<*^^-'i^ i i II ■ ■ —

Alkx. DUMAS, Seul propriétaire et seul rédacteur du ManU^Criêto.

Paris. — Imprimerie de E. Brière et C*, rue Vivtexiiie, 49.

>■■ >■ I >1».#*»**— »»*»»»**^i<i»i<yW»-^WH

El vente chez GharlieD, 12. BonleYard-Saiot-lartia.

Page 1