‹ Le Monte-CristoChapitre 111 sur 135 · HISTOIRE D'UN CHIEN ET DE ONZE POULES · texte numérisé non relu

HISTOIRE D'UN CHIEN ET DE ONZE POULES

Peut-être êtes vous chasseur ?

Peut-être avez- vous des poules ? ' <

Peut-être vous est-il arrivé que votre chien de chasse,

LE M0NÏ£l-CK1ST0,

dans une bonne intention, et croyant avoir afTaire à des faisans ou à des perdrix, étranglât vos poules ?

La supposition est possible, et n'a rien de désobligeant ; je me hasarde donc à la faire.

Dans ce cas, tenant à votre chien et à vos poules, vous avez dû regretter de ne pas connaître un moyen de châtier, sans que mort s'ensuivit, Tanimal gallicide.

Car, tuer votre chien, ce n'était pas rendre la vie à vos poules; et d'ailleurs, TEcritui^e dit que Dieu veut le repentii* et non la mort du pécheur.

Dans cet axiome évangélique, me fei'ez-vous observer, Dieu ne s'est pas occupé des chiens.

Je reconnais bien, dans cette réponse, l'orgueil humain !

Je crois que Dieu s'est occupé, à l'égal de l'homme, de tout animal auquel il a donné la vie, depuis le ciron jusqu'à l'éléphant, depuis l'oiseau-mouche jusqu'à l'aigle. '

D'ailleurs, je fais une concession à votre orgueil, cher lecteur, et je dis :

Peut' être Dieu a-t-îl accordé une attention particulière au chien, qui est l'animal dont l'instinct se rapproche le plus de Tintelligence de l'homme.

Peul'élre même oserions-nous hasarder cette théorie, que certains chiens ont plus d'instinct que certains hommes n'ont d'intelligence.

Rappelez-vous le mot charmant de Michelet :

• Les chiens sont des candidat^ à l'humanité. »

Et, si ce fait était contesté, nous en donnerions cette preuve, que les chiens deviennent enragés et mordent.

Ce point arrêté, abordons notre sujet.

J'ai un chien, et j'avais des poules.

Voyez ce que c'est que d'être auteur dramatique, et avec quel art un auteur dramatique entre en matière ! « J'ai un chien et j'avais des poules.! » cette seule phrase, ces sept mots, vous disent toute une catastrophe ; de plus, la situation actuelle. <

J'ai un chien, je l'ai toujours ; par conséquent, mon chien vil. J^avais des poules, je ne les-ai plus ; par conséquent, mes poules sont mortes.

Vous voyez que, pour peu que vous ayez l'esprit de corrélation, quand même je ne vous l'aurais pas dit, un peu prématurément peut-éti*e, par cette seule phrase : « J'ai un chien et j'avais des poules, • non-seulement vous sauriez que mon chien est vivant et que mes poules sont mortes, mais encore vous devineriez que, selon toute probabilité, c'est mon chien qui a étranglé mes poules.

Il y a donc tout un drame dans ces mots : J'ai un chien^ et f avais des poules !

Si je pouvais espérer devenir membre de TAcadémie, j'aurais la certitude qu'un jour mon éloge serait fait au moins par mon successeur, et, loué par un grand seigneur ou un grand poète de l'avenir, un Noailles ou un Viennet futur, je pourrais m'endormir tranquille sur cette phrase : • J'ai un chieHy et f avais des poules^ certain que les intentians qu'elle renferme ne seraient pas perdues pour la postérité.

Mais,^hélas ! je ne serai jamais de l'Académie ! un cofifrère ne fera jamais mon éloge après ma mort !

Il est donc tout simple que je fasse mon éloge de ïnon vivant.

Maintenant, vous le savez, chers lecteurs, ou vous ne le savez pas, en fait d'art dramatique, tout est dans la préparation.

Faire connaître les personnages est un des moyens les plus sûrs de forcer les lecteurs de s'intéresser à eux.

Forcer^ le mot est dur, je le sais, mais il est technique ;

il faut toujours forcer le lecteur de s'intéresser à quelqu'un ou à quelque chose.

Seulement, il y a plusieurs moyens d'arriver à ce restât.

Vous rappelez-vous Walter Scott, envers qui nous commençons à être passablement ingrats ? — Après cela, peutêtre notre ingratitude doit*elle être imputée à ses nouveaux traducteurs et non à nous?

Eh bien , Walter Scott avait un moyen à lui d'attii*er l'intérêt sur ses personnages, moyen qui, pour être, à peu d'exceptions près, toujours le même, et pour paraître extraordinaire à la première vue,' ne lui réussissait pas moins.

Ce moyen, c'était d*étre ennuyeux, mortellement ennuyeux, souvent pendant un demi-volume, quelquefois pendant un voliune.

Mais, pendant ce volume, il posait ses personnages ; mais, pendant ce volume, il faisait une si minutieuse description de leur physique, de leur moral et de leurs habitudes ; on savait si bien comment ils s'habillaient, comment ils marchaient, comment ils parlaient, que, lorsqu'au commencement du second volume, un de ces per* sonnages se trouvait dans un danger quelconque, vous vous disiez :

— Eh ! ce pauvre monsieur qui avait un habit vertpomme, qui boitait en marchant, qui zèzeyait en parlant ^ comment va-t-il se tirer de là ?

Et vous étiez tout étonné, après vous être ennuyé pendant un demi-volume» pendant un volume, parfois même pendant un volume et demi, vous étiez tout étonné xle vous intéresser énormément à ce monsieur qui zèzeyait en parlant, qui boitait en marchant, et qui avait un habit vert-pomme.

Peut-être îne dîrez-vous, cher lecteur :

— Vous me vantez ce procédé, monsieur le poète : estil le vôtre, par hasard?

D'abord, je ne vante pas le procédé ; je l'expose, je le constate, je le discute même.

Non, le mien, au contraire, est tout opposé.

— Vous avez donc un procédé ? va me dire poliment et spirituellement M. P... ou M. M...

—Pourquoi pas, mon cher monsieur P.. .?pourquoi pas, mon cher monsieur M. . .?

Voici donc mon procédé : je vous le donne pour ce qu'il est.

Seulement, je commence par vous dire que je le crois mauvais.

— Mais alors, objecterez-vous, si votre procédé est mauvais, pourquoi vous en servez-vous ?

Parce qu'on n'est pas toujours malti^e de se servir ou de ne pas se servir d'un procédé; et que parfois, j'en ai peur, c'est le procédé qui se sert de vous.

Les hommes croient avoir les idées; j'ai bien peur, moi, que ce ne soient, au contraire^ les idées qui aientles hommes.

11 y a telle idée qui a usé deux et trois générations, et qui peut-être, avant de s'accomplir, en usera encore trois ou quatre.

En sonune, que ce soit moi qui possède mon procède ou que ce soit mon procédé qui me possède, le voici tel qu'il est :

Commencer par l'intérêt, au lieu de commencer par l'ennui ; commencer par l'action, au lieu de commencer par la préparation ; parler des personnages après les avoir fait paraître, au lieu dç les faire paraître après avoir parlé d'eux.

Peut-être vous direz-vous, au premier abord :

— Je ne vois absolument rien dé dangereux dans ce procédé-là.

Eh bien, vous vous trompez. ^

En lisant un livre, ou en regardant jouer xxn drame, une comédie, une tragédie, une pièce de théâtre, enfin, schattspielt comme disent les Allemands, il faut toujours qu'on s'ennuie peu ou prou.

Il n'y a pas de feu sans fumée, il n'y a pas de soleil sans ombre.

I/ennui, c'est l'ombre ; Tennui, c'est la fumée.

Or, l'expérience a prouvé que mieux valait s'ennuyer au commencement qu'à la fin.

Il y a plus : quelques-uns de mes confrères, ne sachant lequel des deux partis adopter, ont pris celui d'ennuyer le lecteur tout le long du roman, ou le spectateur tout le long du schampiei

Et riela leur réussit.

Tandis que, moi, j'ai failli être victime de mon procédé, qui consiste à amuser en commençant. '

En effet, voyez mes premiers actes, voyez mes premiers volumes ; le soin que j'ai toujours pris de les rendre aussi amusants que possible a souvent nui aux quatre autres, quand il s'agissait d'un acte ; aux quinze ou vingt autres, quand il s'agissait d'un volume.

Témoin le prologue de Caliguln^ qui a tué la tragédie ; témoin le premier acte de Mademoiselle de Belle- fsle^ qui a failli tuer la comédie.

Du moment où l'on s'est amusé au premier acte ou au premier volume, on veut toujours s'amuser.

Et c'est difficile, fort difficile, presque impossible, d'être toujours amusant.

Tandis qu'au contraire, quand, au premier volume ou au premier acte, on s'est ennuyé, on désire changer un peu.

Et alors, le lecteur ou le spectateur, vous sait un gré infini de tout ce que vous faites dans ce but.

Rien qu'avec le prologue de Caligula^ il y avait de quoi faire le succès de cinq tragédies comme Cl(n>is, comme Artaxerce^ comme le Cid d^ Andalousie^ comme Pertinax et comme Julien dofie les Gaules,

Seulement, il n'en fallait mettre qu'un peu à la fois, et surtout ne pas le mettre au commencement.

n en est d'un roman ou d'un drame comme d'un dtner.

Vos convives ont faim : ils ont le dé9ir de manger. Ce qu'ils mangeront, peu leur importe, poiirvu que leur appétit soit satisfait.

Servez-leur une soupe à l'oignon : quelques-uns feront la grimace, peut-être ; mais tous mangeront, à coup sûr ; donnez-leur ensuite du porc, de la choucroute, quelques plats grossiers quels qu'ils soient, mais en abondance, l'estomac ne demande plus rien, et ils s'en vont sans murmurer.

Ils se diront même : « Ce n'était pas exquis ; mais, m a foi, j'ai dîné. »

VoUà pourquoi réussissent souvent ceux quj ennuyent toujours, depuis le commencement du roman ôif de la pièce jusqu'à la fin.

Ce procédé*là est le moins usité et le moins sûr ; je ne conseille pas d'en user.

Voici les deux autres procédés.

Le procédé Walter Scott, d'abord.

Vous servez, comme an dîner précédent, la soupe à Toi gnon, la choucroute, les viandes communes. Mais viennent après perdrçaux et faisans, même une simple volaille ordinaire, une oie, si vous voulez, et tous vos convives

d'applaudir, d'oublier le commencement du repas, et de s'écrier qu'ils ont dîné comme on dînait chez Lucullus.

Mon procédé, à moi, est le plus mauvais, je l'ai dit.

Je sers mes perdreaux et mes faisans, mes turbots, mes homards, mes ananas, que je ne garde point pour mon dessert ; et puis vous trouvez enfin le lapin sauté, le fromage de Gruyère, et vous faites la grimace ; et je suis bien heureux si vous n'allez pas crier sur les toits que ma cuisine est à six cents mètres au-dessous de la dernière gargote au niveau de la mer.

Mais je m'aperçois, chers lecteurs, que je me suis un peu écarté du chien que j'ai et des poules quo j'avais.

Je crois que je me suis servi aujourd'hui du procédé Walter Scott.

Il faut essaver de tout.

Continuons donc de procéder à la manière du grand romancier écossais, c'est-à-dire en faisant connaître nos personnages.

Mais, pour arriver à les connaître parfaitement, il faut que le lecteur ait l'obligeance de remonter à sept ou huit ans en arrière.

Ils me trouveront à Moçte-Cristo.

Comment Monte-Cristo s'est-il appelé Monte-Cristo i Ce n'est pas moi qui lui ai donné ce nom ; je n'eusse pa.«î eu cette fatuité.

J'attendais un jour à dîner Mélingue, sa feriime et ses deux enfants. •

Monte-Cristo était à peine sorti de terre, et n'avait pas encore de nom.

J'en avais indiqué, comme j'avais pu, le gisement à mes amis ; mais pas si exactement, que toute la chère famille pût venir à pied.

Au Pecq, elle prit ime voiture.

— Chez M. Dumas, dit Mi»« Mélingue.

— Où cela, M. Dumas ? demanda le cocher.

— Mais sur la route de Marly.

— Il y a deux routes de Marly : celle d'en bas, celle d'en haut.

— Diable !

— Laquelle ?

— Je ne sais pas.

— Mais, enfin, est-ce que la niaison de M. Dumas n'a pas un nom ?

— Si fait, c'est le château de Monte-Cristo.

On se mit en quête du château de Monte-Cristo et on le trouva.

M»» Mélingue me raconta l'anecdote.

Depuis ce temps, la maison de M. Dumas s'est appelée' le château de Monte-Criato.

Il est bon que, quand la postérité fera des rechei-ches làdessus, la postérité soit renseignée.

J'habitais donc Monte-Cristo.

A part les visites que je recevais, je l'habitais seul.

J'aime fort la solitude.

La solitude, pour les gens qui savent l'apprécier, c'est non pas une maîtresse, mais une amante.

Le premier besoin de l'homme qui travaille et qui travaille beaucoup, c'est la solitude. >

La société est la distraction du corps ; l'amotir, l'occupation du cœur ; la solitude, la religion de l'âme.

Cependant, je n'aime pas la solitude seule.

J'aime la solitude du paradis terrestre, c'est-à-dire la solitude peuplée d'animaux.

Je déteste les bétes, mais j'adore les animaïa.

Tout enfent, j'étais le plus grand dénicheur de nids, le plus grand coureur de marettes, le plus grand amateur de pipées de la forêt de Villers-Goterets.

Voir mes Mémoires et la vie et les aventures d'Ange Pilou.

.11 en résulte donc que, daas ma solitude de Monte-Cristo, sans avoir Tingénuité ,ni le costume d'Adam, j'avais une réduction du paradis terrestre.

ravais, ou plutôt j'eus successivement cinq chiens ; Pritchard, Phanor^ Turc, Caro et Tambo.

J'avais on vautour : Diogine»

J'avais trois singes, l'un qui portait le nom d'un traduc* teur célèbre, l'autre le nom d'un romancier illustre, et le troisième, qui était une guenon, celui d'une actrice à •succès.

Vous comprendrez facilement les raisons de convenance qui me font voua taire ces sobriquets, presque tous appliqués à la suite de détails de la vie privée ou de ressemblances physiques.

Or, <5omme Ta dit un grand publiciste, -^ je vous dirais bien lequel, mais je crains de me tromper,—» la vie privée doit être murée.

Nous appellerons, si vous le voulez, le traducteur Potich ; le romancier, le dernier des Laidmanoir ; et la guenon mademoiselle Desgarcint.

J'avais un grand perroquet bleu et rouge appelé Buvat.

J'avais un perroquet vert et jaune appelé papa Everard.

J'avais un chat appelé Mysouff. •

Un faisan doré appelé Lucullus.

Enfin, un coq appelé César.

Voilà, je crois, Ténumération exacte des animaux qui peuplaient Monte^risto.

Plus un paon et sa paonne; une douzaine de poules, et deux pintades, animaux que je ne place ici.qu^ pour mémoire, leur pers<»ft]»alité n'existant ipas^oii étant profondement médiocre.

Il va sans dire aussi que je ifrarlo point des obiëns errants qui, passant par la route de Marly d'en haut ou de Marly d'en bas, entraient en passant, rencontraient Pritchard, Phanor, Turc, Caro, ou Tambo, faisaient ou renouvelaient connaissance avec eux, et, selon les Toîb de Thospitalité arabe, — que l'on reprochait, en géiiéi'al, au propriétaire dn MonteCIriato-de suivre trop strictement — recevaient une hospitalité plus ou moins prolongée, mais qui n'était jamais limitôe que pfiir ia fàntaS^ le caprice, les besoins ou les «Sëîred de ices hôtes à quatre paites.

Et maintenant, comme la destinée de quelques^unfl des animaux habitant, vers 1850, le paradis terrestre dé Mohte- Griato se trouve enohevéttée à celles d'autres animaux habitant la cour et le jardin de la miâson que 'j'habite aujourd'hui rue d'Amsterdam, terminons cette longue i^ite de quadrupèdes, de quadrumanes et de* volatiles par rindica* tion de mes' nouveaux hôtes.

Un coq de tombât nommé Malhoroug.

Deux mouettes nommées M. et madame Ûe^is.

Un kâron nommé Ckarhs-QuinL

Une chiennne nomsné Piert.

i {Jn diien nommé autrefois Cùtirtat et «ùbséquemmënt Catilina.

C'est à eelai^'ci que se rattaehe cette phïase caractéristique et que fldiii n fier d'avoir trouvée : « Lechieh que j'ai et les poules que .j'avais, f»

Mais. avant d'arriver à cett^ histoire, ^que j« gftrde naturellement pour la dernière, comme la* plus dramatique et la plus intéressante, nous en avons pour un long

temps , chera lecteurs , à causer ensemble puisqu'il s'agit tout simplement de vous exposer les biographies de Pritchard, de Phanor, de Turc, de Caro, de Tambo, deDiogène, de Potich, du dernier des Laidmanoir, de W^. Desgarcins, de Mysouff, de Buvat, de papa Éverard, de LucuHus et de César.

Commençons par l'histoire de Pritchard.

A tout seigneur tout honneur I

Pritchard était un pointer écossais.

Vous savez tous, chers lecteurs, ce que c'est, en termes de chasse, qu un pointer \ mais, peut-être, mes belles lectrices, moins familières que nous avec le» termes cynégétiques, ne le savent-elles pas.

C'est donc pour elles que nous allons donner Texplioation suivante.

Un pointer est un chien qui, ainsi que l'indique son nom, fait des pointes.

Les bons pointers sont anglais, les excellents sont écossais.

Voici la manière de procéder dii pointer : au lieu de chasser sous le canon du fusil, comme le braque, l'^agneul ou le barbet, il prend un grand parti et chasse à cent pas, deux cents pas, et même trois.cents pas de son maître.

Mais, dès qu'il rencontre, un bon pointer tombe en arrêt et ne bouge pas plus que le chien de Cëphale, jusqua ce que son maître lui marche sur la queue.

Pour ceux de nos lecteurs ou celles de nos lectrices qui ne seraient pas familière ou famiUères avec la mythologie, i>ous consignerons ici que le chien de Céphale fut changé en pierre en courant le renard.

Pour ceux qui veulent tout savoir, nous ajouterons que le chien de Céphale s'appelait Léhps.

— Mais commient s'appelait le renard ?

Vous oroyez me pjreQ^re .sans vert ^ le qabt ,grec alépex veut dire renaiyl.

Qr, celui-là était ïmlipi^ par e^œQence^ et comme on appelait Rome la ville^ url^^ de même <m afipelait ce renard-là, le Renard . .

Et, en effet, il méritait bien cet honneur.

I^guree vous un renard ^aI)tasqu^| r^voyé. par Thémis pour se venger des Thèbains, et auquel il fallait, tous lee mois, saorifier une victime humaine,, douze par an, ou deux de moins seulement que le Minotaure ; ce qui doit faire supposer uu renard ayant seulement quatre ou cinq pouces de moins qu'un taureau.

Belle taille pour un renard !

-^ Mais^ ai Lélaps a été1;^llaagè en pierre^ le renard loi a échappé?

Rassurez-vous, chères lectrices : le renard a été changé en pierre en même twipsque le ichien.

Si par hasard vous allez à Thèbes, on vous les montrera tous les deux, eesayaat .depuis trois mille ans,, le renard de fuir là cMw, etle chien d'a»tteindre le renard.

Où étions-nous ? ,

Ah ! nous ^iL.«tionafiii9t .pointer»,* qui ne rachètent lem* défaut défaire des pointes qu'en arrêtant feimiec(M0Ofme des chiens de granit.

En Angleterre, pays arislooratàque, ot l'on cbaase dans des paros de trois ou qyatre inille hectares entourés de murs, peuplés de perdrix rouges et de faisans, bariolés de pièces 46 trèfle, de sarrasin,, de colza et de luzerne,— i^\m. se gajode bien de cc^er ppur que le gibier 4it toujours du couvertj-^les pointers peuvent arrêter tout a

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tew iriâe, €fl femie cotnme des chieiïs dé pierre.

Lé ^Môr fient.

Msais, dans notre France démocratique, divisée entre cinq ou six millions de propriétaires^ où chaque pa^an a un ftisil à deux coups pendu à àa cheminée, où la récolte, toujours attendue impatiemment par son maître, se fait à son heure et souvent même tout entière avant Couverture de la chasse, un pointer est un animal désastreux.

Or, Pritchard,'^3e Tai^it, était un pointer.

Maintenant, sadiant le mauvais usage d'un pointer en France, d'où vient, me demanderez-vous, que j'avais un pointer ?

Eh I mon Dieu, d'où vient que Ton a une jnauvaise femme ; d'où vient que Ton a un ami qui vous trompe , d*où vient que Ton a un fusil qui vous crève dans les mains, quoiqu'on connaisse les femmes, les hommes, et les fusils ?

Des circonstances !

' Vous connaissez le proverbe : « Il n'y a qu'heur et malheur en ce monde. »

J'étais allé à Ham faire une visite à un prisonnier pour lequel j'avais un grand respect.

J'ai toujours un grand respect pour les prisonniers et les bannis.

. Sophocle dit :

Honorons le malheur ; le malhcar vient des éleu^ t

Be son côté, ce prisonnier avait quelque amitié pour moi. ^

Depuis, nous nous sommes brouillés...

Je passai quelques jours i Ham ;'pendant quelques jours, je m^étais trouvé naturellement en relations avec le commissaire spécial du gouvernement.

n «e nommait M. Lerat. C'est un homme charmant ; ne pas confondt*e avec M. Lerâtde Magnilot, qui, lui aussi, tumule ou cumulait les fb-ùètions do commissaire de police avec le titre d'homme charmant.

M. Lesot, iôeluî de Ham, me ût toutes sortes d'amitiés ; il me conduisit à la foire de Ghauny, oô j'feK^efai deux che- vaux, et au château de Coucy, où je montai sur la tour.

Puis, atrinoment de partir, m'ayant entendu dire que je n'avais pa3 de chien de chasse :

•*- Ah I me dit-il, que je suis heuretiK de pouvoir vous faire un véritable cadeau ; un de mes amis qui habite l'Ecosse m*a envo'yé un chien de race royale : je vous le donne.

Comment refuser un chien oSert avec tant de grâce, fûtce un pointer?

— Amenez Pritchard, ajouta-t-il en s'adressant à see deu^ filles, f*.harùiahles enfants de dix à douze ans.

Oh introduisit Pritchard.

C'était un chien avec des oreilles presque droites, des yefox de eottMut» ilidtitlslr€ë, à IbUgs poilègris et blancs, portait tm magtii&ttûe pTumef à liai qtieue.

A paît ce plumet, é'était un assei laîd arlimal.

Mais j'ai appris, dans le Selectœ e profanis scriptoribus^ qu'il ne faut pas juger les hommes sur l'apparence, dans Don QuirhoUe de i§ JUMche^ que t l'haBit n% Ml païf le moine ; • je me demandai donc pourquoi une règle élppli^ cable aux îiommes ne serait point applicable aux ehklis, et, dans ma foi pour Cervantes et Senèque, j'ouvri» mes bras au cadeau que l'on me faisait*

M. Lerat parut plus'^content de me donner aoa ^ûea tfate je ne rélais de le recevoir; e'est le propre des^ bone cœurs d'aimer moins à recevoir qu'à donner.

— Les enfants, me dit-il en riant, Fsrppelleùt Pritchard . Vous serez libre, si le nom ne vous convient pas, de l'appeler comme vous votidrez.

Je n'avais rien contre le nom ; mon opinion était rtiéme que, si quelqu'un avait à récriminer, c'étai^e chien.

Pritchard continua donc de s'appeler Pritchard.

Je revins â SàîntGermain, — je n'habitais pas ehcpre Monte-Cristo à cette époque, — plus riche ou plus pauvre, comme Bn voudra, d'un chien et de deux chevaux que lorsque j'étais parti.

Je crois que plus pauvre est, dans l'espèce, préférable à plus riche ; car un de mes chevaux eut le farcîn, et l'autre se donna im écart ; ce qui fit que je fus obligé de tae défaire de tous les deux moyennant cent cinquante francs, et que le vétérinaire prétendit encore que j'avais fait une excellente affaire.

Ils m'avaient coûté deux mille francs.

Quant à Pritchard, siu' lequel se i'éporfe naturellement tout votre intérêt, vous allez voir ce qull advint de lui.

D'après les données leè plus probables, ftdtchard pouvait avoir de neuf à dix mois.

C'est l'âge où les chiens commencent leur éducation.

Il s'agissait de lui choisir im bon professeur.

J'avais un vieil ami dans la forêt du Vésinet. 0u le nommait Vatrinj je puis même dire on le nomme, car j'espère bien qu'il vit toujours..

Notre conqaiçsance remontait aux premiers jourfi de ma jeunesse ; son père avait été garde de la portion de la forêt de Villers-Cotterets où mon père avait ses permissioûB de chasse. Vatrin avait douze ou quinze ans alon^ et il lui est toujours resté du général— c'est ainsi qu'il nommait mon père-»-un souvenir gigantesqiie.

Qu'on en juge.

Un jour que mon pèi*^ avait seif , il s'arrêta devant la maison du garde Vatrin, et demanda un verre d'éau^

Le père Vatrin donna au général un verre de vin w, lieu d'un verre d'eau» et quaad le général eut bu., ce brave homme mit le verre sur Un piédestal çn bois noir, et le recouvrit d'iin globe, comme il eût fait d'une relique.

En mourant, il légua le verre à son fils.

Aujourd'hui, ce verre fait probablement encore le principal ornement de ia cheminée du vieux gai de: — car le fils est devenu vieux à son tour ; ce qui n'empêche pas qu'il ne fût encore, la dernière fois que je le vis, un des gardes chefs les plus actiâ de la forêt de Saint-Ger main.

Vatrin peut avoir une quinzaine d'années de plus que moi»

Dans notre jeunesse à tous deux., la différence était plus sensible qu'elle ne l'est aiyourd'bui.

Il était un grand garçon^ que j'étais en<H>re un enfaat, et je le suivais, avec l'admiration ndïve de r^anee, à la marotte et à la pipée-.

C'est que Vatrin était un des plus habiles teaddulB de gluaux que j'aie jamais viis.

t^lùs d'une fois, quand je parlais à des Parisiens ou à des Parisiennes de cette chasse si pittoresque qu'on appelle la pipée, et qu'après avoir fait tout ce que j'avais pu pour leur en expliquer le mécanisme, quelqu'un de mes auditeurs disait :

— J'avoue qtie je voudrais bien voir une pareille chasse.

.ïe demanda» à la sociéié de fixer un jour ; puis, le-jour fixé, j'écrivais à Vatrin :

« Mon cher Vatrin, préparez un arbre. Nous irons coucher, tel jour, chez CoUinet, et le lendeniain, à cinq heures du matin, nous'^erqns à votre disposition.

Vous savez ce que c'est que CoUinet, n'esi-ce pas? le maître du pavillon Henri IV, le cuisinier par excellence.

Ou^ndvo^sireH^ à Saint-Germain, demandez-lui, en vous recomrçaii^î^nt.de moi, des côtelettes à la béarnaise, et vous m'en. jionnerez des nouvelles. , , ! • « . . -

Eh bien, Vatrin arrivait chez Collinet, et, avec un clignement d'oeil qui n'appartenait quà hii :

— fia Y est, disait-il.

— L'arhre est fah? . . , ■ « :

— \x) pou.. . , • ' ' . . ' . : -:. :

— On l'a.

— Fanfare, alors! , - . - • , . .

l*nif^, nue retpurnant, vers la société: )

— Mç3siei;jrs. et mesdameis, disais-je, bonne nouvelle ! on a le geai.

La [)lupart du temps, personne ne savait ce que cela voulait (lire.

C'éiail pourtant 'bien significatif ; c était- la sécurité; de la chasse dû lendemain! Du moment oii on avait lé geai,

on savait que la 'pipée serait bonne. . ,

Expliquons donc toute l'importance de ces mots : « Op a le geai. » -

La Fontaine, qu'on s'obstine à appeler /^ bonhotrimc la Fontaine, comme on appelle Plutarque le bonhomme Plularque^ a fait une fable sur le geai.

Il a intitulé cette fable : le Geai qui se pare des plumes du Paon.

Eh bien, c'est de la calomnie pure !

Le geai, un des animaux dans la tête duquel il passe le plus de mauvaises idéesf nV jamais eu, j'en jurerais, celle que lui prête La Fontaine, de se parer des plumes du paon.

Remarquez que j'affirme non-seulement qu'il ne s'est jamais paré, mais encore qu'il y a cent à parier contre nn que le malheureux n'en a jamais eu Vidée.

Il aurait bien mieux valu qu'il se parât des plumes du paon que de faire ce qu'il fait : il ne se fût point amassé tant d'ennemis.

Que fait donc le geai ?

Vous connaissez l'histoire de Saturne, qui dévorait ses enfants ? Eh bien, le geai est meilleur père que Saturne : il né mange que les enfants des autres.

Dès lors, vous comprenez quelle haine ont vouée au geai les mésanges, les tarins, les pinsons, les chardonnerets, les rossignols, les fauvettes, les linottes, les bouvreuils et les rouges-gorges, dont le geai gobe les œufs ou mange les petits.

C'est une haine à mort!

Seulement, aucun de ces oiseaux n'est de force à se mesurer avec le geai.

Mais, qu'il arrive un malheur, un accident, une catastrophe à un geai, tous les oiseaux de la contrée sont en jubilation.

Or, c'est un malheur, un accident, une catastrophe terrible pour un geai, que de tomber entre les mains d'un pipeur, en même temps que c'est une véritable chance au pipeur que d'attraper un geai ; car, lorsque le pipeur a préparé son arbre, c'est-à-dire qu'il l'a effeuillé, qu'il apratiqué des entailles aux branches, et que, dans ces en-

taiUes^ il a planté des giuaux ; quand, sous cet arbre, il a bâti sa hutte, recotiverte de genêts et de fougère ; quand, seul ou avec sa société, il est entré dans certte hutte, au lieu d'être obligé d'imiter, a.vec une feuille de chiendent ou un morceau de soie,; le chant ou plutôt le cri des différents oiseauît, il n'a, s'il possèle'un geai, qu'à Urer le geai de sa poche et à lui arracher une plume de l'aile.:

Le geai pousseun cri, ço}i»j)f/ ■ . Cecri.reteoitit par la forêt.

A l'instant même, tout ce qu'il y a dé mésanges, de pinsons, de tarins, de bouvreuils, de fauvettes, de rouges-gorges, de rossignols, de chardonuérets, de lifaôts rouges ou •gris, tressaille et prête l'oreille. ' ' " •' ' '

Le pipeur arrache une seconde phipie de l!aile dii.geai. ' Le geai pousse un secoiid coikg ! ''' ; '\ ^ .' '/ / -

Alors, c'est fêté parmi tout^frUgent- volatile': H. es'l évident qu'il est arrivé queiqiu? riiafllfèuV îI Ponnéitif iiom-

Que peut-il lui être arrivé?

11 faut voir cela!. Où est-il? de quel Coté? C'est p^rjci, c'est par-là. :•,-'• ■.'--■

Le pipeur arrache unie troisième, pïnùie deTaLilWdirgeai.

Légeàipousâe un troisième ro/Wj?/ ' ^ . " , '^ .

— G est là ! c'est là ! crient en chœur toiia lès oîsyeàùx. ' ' Et ils se précipitent en vol,* par ban^dé, 'par masse, .sur l'arbre du pied duquel sont partis les trois coing! .

Or, comme l'arbre est garni de gluaux, ' toiit oiseau qui s'abat sur l'arbre est un oiseau pris.: : î

. Voilàpourquoi je disais âmes invités en leur présentant Vatrin : « Mesdames^t messieurs, bonne nouvelle 1 on a le geai. » . • ^

Vous voyez, chers lecteurs, qu'avec moi tout s'explique; —seulement, il faut me donner le temps, surtout quand j'emploie le procédé Walter Scott.

Ce fut donc chez ce brave Vatrin,— auquel j'ai amicalement emprunté son nom pour en doter le héros principal de mon roman de Catherine Blum^— que je conduisis Pritchard.

{La suite au prochain numéro. )

AtBx. Dumas.

Alrx. DUMAS, Seul propriétaire et seul rédacteur du Monu-CrUto.

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